Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe à Saint-Eugène-Sainte-Cécile pour le 150e anniversaire de la paroisse et bénédiction de l’orgue restauré

Saint-Eugène - Sainte Cécile – Samedi 10 décembre 2005

Évangile selon Saint Jean chap.1, versets 6-8.19-28.

Frères et Sœurs,

Dimanche dernier déjà, l’Évangile nous avait invité à entendre la prédication de Jean-Baptiste et son appel à la conversion. Aujourd’hui la lecture de l’Évangile de saint Jean nous maintient dans l’attention à la personne de Jean-Baptiste, non plus pour écouter son message de conversion mais pour découvrir un aspect important de sa mission qui nous aide à entrer dans l’accueil de celui qui doit venir : le Messie.

Dès avant que Jésus ait commencé sa vie publique, la prédication de Jean-Baptiste et le baptême qu’il donnait dans le Jourdain suscitent trouble et émois. Qu’est-ce que ce baptême ? Qu’est-ce que ce prophète ? De quel droit baptise-t-il ? Faut-il reconnaître en lui ce qui était annoncé par les anciens prophètes, c’est à dire : Elie, ou le Messie ou le grand prophète qui devait donner le baptême absolu ? C’est pourquoi les autorités de Jérusalem, ceux que l’on retrouvera à la fin de l’évangile selon saint Jean au moment du procès de Jésus, envoient des émissaires, on pourrait dire aussi des espions, des gens pour voir et écouter, et leur faire un rapport sur cet homme qui agite les campagnes : qui est-il ? A l’occasion de cette mission d’enquête, nous entendons une première annonce de la personnalité et de la mission de Jésus lui-même.

Car, quand on demande à Jean-Baptiste qui il est, il ne répond pas, sinon en se définissant par rapport à celui qui va venir, et dont il se dit simplement le précurseur, l’avant-coureur, le messager. C’est une manière de dire que ce qu’il est lui-même ne compte pas. Sa personne ne compte pas, ; seul importe ce qu’il a été envoyé faire : être une voix qui aplanisse le chemin du Seigneur. De ce Seigneur qui va entrer en scène, si l’on peut parler ainsi, au moment de son baptême, Jean-Baptiste nous dit : « Il se tient au milieu de vous, celui que vous ne connaissez pas ». Celui qui vient derrière Jean-Baptiste, et que nous allons connaître bientôt comme le Christ, celui qui est plus grand que Jean-Baptiste, celui dont Jean-Baptiste ne s’estime même pas digne de dénouer la courroie de sa sandale, celui-là est parmi les gens qui entourent Jean-Baptiste : « Il est au milieu de vous, quelqu’un que vous ne connaissez pas », il se tient au milieu de vous.

Evidemment, nous devons entendre cette parole de l’évangile selon saint Jean de deux manières. Dans le sens immédiat où l’Évangile nous la donne, d’abord : dans ces juifs qui sont autour de Jean-Baptiste, le Christ est présent, il est là, il va bientôt sortir des rangs mais et ils ne savent pas que c’est lui. Nous comprenons que Jésus est un homme semblable à tous les hommes par l’apparence, il n’est pas extraordinaire, on ne le reconnaît pas à l’oil nu, il est un homme parmi les hommes, et on dira même dans l’évangile selon saint Luc : « Il a pris rang parmi les pécheurs pour aller se faire baptiser ».

Mais nous devons entendre aussi cette parole à un second degré qui nous concerne plus directement. « Celui qui est au milieu de nous et que nous ne connaissons pas », celui qui « vient après » Jean-Baptiste, est au milieu de nous, il est immergé mystérieusement par son Esprit dans l’histoire des hommes et dans l’humanité qu’il est venu sauver, il est présent par son action au cœur de chacun de ceux qui essayent de le suivre, il est présent par la vie de son Église au cœur de la cité quand les chrétiens rendent témoignage de sa présence. Il est présent au cœur de tous les hommes de bonne volonté qui suivent leur conscience pour essayer de vivre convenablement et de bâtir un monde plus juste et plus humain.

Il est présent et nous l’attendons. Cette tension entre la présence effective du Christ au cœur de l’histoire des hommes et l’attente où nous sommes de sa venue est le levier de notre préparation à la célébration de la Nativité. Car, en nous préparant à célébrer Noël, nous nous préparons à accueillir la venue de Dieu dans notre chair, mais cette préparation suppose que nous comprenions qu’il est déjà présent dans notre humanité comme Jean-Baptiste nous le dit : « Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Notre célébration de la Nativité ne se limite donc pas à faire historiquement mémoire de la naissance de Jésus de Nazareth, dans des conditions d’ailleurs tout à fait discutables du point de vue historique : les supports de notre dévotion tels que nous les avons préparés dans toutes nos églises sont, nous le savons bien, une évocation symbolique ; la crèche ne se présentait certainement pas de la manière dont nous la montrons, mais cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que nous allions au cœur du mystère : en nous préparant à accueillir la naissance de Jésus dans la nuit de Noël, nous nous préparons aussi à reconnaître sa présence aujourd’hui dans notre monde.

Cette présence elle n’est pas simplement morale, ce serait la dire faible. C’est une présence effective, nous la connaissons par tous les moyens que Jésus emploie pour se manifester à l’humanité. Je voudrais simplement attirer votre attention sur trois de ces moyens qui nous sont donnés et qui sont des moyens privilégiés.

Le premier, c’est évidemment sa Parole. Nous la trouvons dans l’Écriture que nous recevons dans la foi à travers la Tradition de l’Église. L’Écriture, nous l’entendons chaque dimanche dans l’Église entière par les trois lectures faites dans la liturgie. Elles nous introduisent dans le mystère du Christ, elles nous font accueillir le message qu’il veut nous adresser aujourd’hui à nous. Il est présent à travers sa Parole non seulement imprimée sur le papier que tout le monde peut acheter n’importe où où il veut, mais encore et surtout sa Parole proclamée et vécue dans l’assemblée chrétienne, car la Parole du Christ n’est pas simplement un texte, c’est une Parole reçue, vécue et incarnée à travers la vie des chrétiens.

Il est présent parmi nous par le sacrement de son Église. Elle nous garantit qu’à travers les sept sacrements c’est bien lui qui agit et qui est présent. Nous sommes certains que, lorsqu’on verse l’eau sur le front d’un enfant en lui disant : « Je te baptise », c’est le Christ qui baptise. Nous sommes certains que quand le prêtre dit : « Ceci est mon corps livré pour vous », c’est le Christ qui donne son Corps et qui est présent. Nous sommes certains que, quand le prêtre dit : « Je te pardonne », c’est Jésus qui pardonne. Cette certitude, cette garantie, ne viennent de la confiance que l’on peut accorder à telle ou telle personne, elle viennent de la garantie sacramentelle de l’Église. Cette garantie est liée à la communion ecclésiale avec le collège apostolique formé par le Pape et les évêques réunis dans une même communion, c’est le troisième moyen de la présence du Christ, le plus englobant. Le Christ est présent à l’humanité à travers son Corps mystique qui est l’Église et qui est visible dans les existences des chrétiens répandus à travers le monde.

Ainsi, célébrer la nativité du Christ, n’est pas faire une sorte de retour en arrière, une sorte de transfert à l’année zéro. C’est au contraire ouvrir les yeux sur la réalité présence, reconnaître le Fils de Dieu dans l’enfant nouveau-né tel qu’il est déposé entre Marie et Joseph. C’est reconnaître que Dieu travaille l’histoire des hommes, qu’Il est présent à l’histoire des hommes et qu’Il se manifeste à travers l’histoire des hommes. Les événements qui se sont passés à Béthanie de Transjordanie à l’endroit où Jean baptisait, sont une annonce de ce qui se passe dans chacune de nos communautés quand nous préparons la venue du Seigneur en aplanissant ses chemins, quand nous ouvrons nos cours à la conversion pour l’accueillir dans la fête de la Nativité, quand nous ouvrons nos cours à la conversion pour le reconnaître à l’œuvre à travers l’existence de son Église.

Je suis heureux en ce jour d’avoir à bénir l’orgue restauré de Saint-Eugène-Sainte-Cécile. Pas simplement parce que c’est toujours un plaisir de bénir des orgues, mais parce que nous savons combien l’accompagnement musical peut contribuer à la beauté de la liturgie et donc à la qualité de la prière des chrétiens. Il contribue par conséquent à la manifestation de la présence du Christ vivant au cœur de son Église. Si nous avons des instruments pour soutenir notre prière, cela n’est pas simplement par un souci esthétique, c’est aussi parce que ce soutien musical, en ouvrant notre esprit à la beauté, nous ouvre à la reconnaissance de la magnificence de Dieu manifestée à travers ses œuvres.

Je vous invite donc, frères et Sœurs, à rendre grâce à Dieu en ce jour pour la manifestation du Christ à travers la vie ecclésiale qu’Il nous donne de vivre, pour la présence du Christ à travers sa Parole, pour la présence du Christ à travers ses sacrements, pour la puissance de l’Esprit du Christ à l’œuvre dans nos vies, et pour le chant qu’il nous donne de vivre en son nom de façon à mieux encore rendre gloire à Dieu.

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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