Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe avec les diacres permanents

Cathédrale Notre-Dame de Paris – Dimanche 15 janvier 2006

Évangile selon saint Jean, chap.1, versets 35-42.

Frères et Sœurs,

Au terme du cycle de célébration de la Nativité, la liturgie nous fait entrer dans le chemin du temps ordinaire. Cet adjectif « ordinaire » ne veut pas dire un chemin banal, mais un chemin selon l’ordre habituel. Ces dimanches ordinaires qui s’étendent devant nous jusqu’à l’entrée dans le Carême, et qui reprendront après la Pentecôte, sont des dimanches qui vont nous permettre de parcourir, - de manière évidemment condensée ou elliptique selon le point de vue où l’on se place -, la vie de Jésus. C’est une sorte de contemplation du mystère du Christ à travers différentes scènes de l’Évangile que nous suivrons dans la lecture continue de l’Évangile à partir de dimanche prochain.

Mais avant d’entrer dans ce déploiement de la vie publique et de la mission de Jésus, la liturgie nous invite, en une sorte de préambule, de porche, à contempler le commencement de cette vie publique. Cette année, ce commencement nous est présenté à travers la scène qui vient de nous être lue de l’Évangile selon saint Jean. Jean-Baptiste désigne Jésus qui allait et qui venait comme l’Agneau de Dieu, ce que l’on peut comprendre aussi comme désignant le serviteur de Dieu. Cette désignation n’est pas simplement une indication donnant des renseignements anecdotiques sur l’identité de celui que l’on voit passer à l’horizon. C’est évidemment plus que cela, c’est une désignation et d’une certaine façon, - du moins c’est ce que l’Évangile nous suggère à partir de la réaction des deux disciples présents, André et l’autre disciple, c’est un appel. Vous avez sans doute tous en mémoire ces représentations de Jean-Baptiste qui désigne de son index pointé l’Agneau de Dieu qui passe et qui le montre aux disciples, elles traduisent en images les paroles du Baptiste que nous rapportent l’Évangile selon saint Jean : « Il faut que lui croisse et que moi je diminue ». Jean désigne à ses disciples qui ils doivent suivre désormais, à sa place à lui.

Le passage que nous venons d’entendre de l’Évangile selon saint Jean et le récit de la vocation de Samuel nous introduisent à cette méditation inaugurale de la mission du Christ. Ils utilisent des verbes qui désignent des actions tout à fait significatives. Nous n’aurons pas le temps ce soir de tout relever des étapes ainsi mises en évidence : l’appel, la réponse, l’expression d’une attente (« que cherchez-vous ? »), « venez », « voyez », « demeurer », etc. ».

Je voudrais simplement ce soir revenir sur l’appel et sur la réponse à cet appel. Vous vous rappelez du récit de la vocation de Samuel. Il entend une voix intérieure ; dans le style imagé du récit biblique, on nous dit que ce jeune Samuel ne connaissait pas encore la voix du Seigneur, il ne donc pas la reconnaître. Il ne savait pas comment Dieu parle, et pourtant Dieu lui parle. Comme il ne sait pas que c’est Dieu, il croit que c’est le vieux prêtre Élie qui est de l’autre côté et il se précipite à son chevet ; il a besoin que le vieux prêtre, après deux essais, lui dise : « La prochaine fois, tu diras : Parle Seigneur, ton serviteur écoute ». Nous voyons comment l’identification et l’interprétation de l’appel de Dieu, adressé au cœur de l’homme plus qu’à l’oreille vraisemblablement, requièrent d’être confirmées et assurées d’une certaine façon par l’expérience de ceux qui nous ont précédés dans la foi. Nous ne pouvons pas nous ériger nous-mêmes en interprètes autorisés de la Parole de Dieu. Combien de fois je vois des gens venir à moi en me disant : « L’Esprit-Saint m’a inspiré » ! Je me retiens de leur demander : « Qui te l’a dit ? ». Car l’Esprit-Saint n’inspire pas tout seul. Il inspire, mais pour être discerné et pour être authentifié, confirmé par le dialogue et la rencontre. Le même Esprit qui parle à telle personne suscite l’authentification de ce qu’il inspire par l’expérience ecclésiale. Il reste que Dieu parle à notre cour, qu’à différents moments de notre vie, à différents moments de notre journée, des paroles, des mots, des sentiments, des impressions sont un message qui nous appelle. L’expérience de la prière, à mesure que nous la développons au long de notre vie, nous fait passer de l’état du jeune Samuel qui ne sait pas encore identifier la voix du Seigneur à l’expérience pleine de sagesse du prêtre Elie qui comprend que c’est le Seigneur qui parle.

Le chemin que symbole de façon concentrée le dialogue nocturne entre Samuel et Élie, chacun de nous le parcourt dans sa vie. Chacun de nous passe de cet état d’ignorance et de méconnaissance de la Parole du Seigneur à la capacité plus ou moins exercée de reconnaître que c’est Dieu qui appelle et que quand Dieu appelle il faut répondre : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ».

Dans l’Évangile selon saint Jean, l’appel se dessine autrement. C’est plutôt Jean-Baptiste, parole humaine, qui désigne l’Agneau de Dieu et qui l’indique comme celui qu’il faut suivre désormais. Cette parole humaine, qui aurait pu ne rester qu’une parole humaine, qu’une sorte d’indication sur la personne de Jésus ou même tout simplement une prophétie, prend corps, devient Parole divine au moment où Jésus se retourne et pose son regard sur eux. Ils se sont mis en route sur cette parole humaine, ils ont quitté leur maître pour rejoindre ce nouveau Messie ; ils se sont détachés, d’une certaine façon, de leur première démarche, pour se rendre disponibles à l’appel du Seigneur ; le regard de Jésus sur eux va décidément faire apparaître que le geste et la parole de Jean-Baptiste n’étaient pas simplement parole et geste humains mais étaient réellement appel de Dieu adressé à eux.

Jésus les regarde et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils répondent : « Maître, où demeures-tu ? ». Cette réponse à la question du Christ, qui est en même temps réponse à l’appel de Dieu, doit nous faire réfléchir. Les deux disciples ne disent pas : « Qui es-tu ? Que veux-tu ? Que veux-tu que je fasse ? » Ils interrogent : « Où demeures-tu ? » Ce qu’ils désirent connaître n’est pas simplement leur avenir, ce qu’ils vont devenir, ils cherchent à savoir où ils vont rencontrer le Christ. « Où es-tu, Seigneur ? », « Où demeures-tu ? », « Où es-tu installé aujourd’hui dans l’histoire des hommes ? » Quand nous essayons de suivre l’Évangile, de le mettre en pratique dans notre vie, stimulés par telle ou telle parole, par tel ou tel appel, par tel ou tel sentiment intérieur d’avoir à faire quelque chose et de nous mettre en route, quand nous essayons de vivre en chrétiens, sommes-nous conscients de ce regard que le Christ pose sur nous, sur notre vie, sur notre chemin, et de la question : « Que cherchez-vous ? Que voulez-vous faire ? » « Maître, où demeures-tu ? - Venez et voyez ». La réponse ne peut pas être une réponse verbale, une réponse conceptuelle, Jésus ne fait pas à André et l’autre disciple une leçon de catéchisme pour leur expliquer comment Il est à la fois une seule personne et deux natures, Il leur dit : « Venez et voyez ». Ils le suivirent et ils demeurèrent auprès de Lui.

Répondre au Christ c’est d’abord se bouger, c’est se mettre debout et marcher, c’est le suivre, c’est marcher à sa suite, c’est se laisser entraîner avec Lui vers un lieu que nous ne connaissons pas. A quels moments de notre vie, dans quelles situations de notre vie va-t-il manifester qu’Il demeure et qu’Il veut que nous demeurions nous aussi, en y durant pour être avec lui ? Ainsi, à l’entrée de cette année liturgique ordinaire, nous sommes invités à accueillir la question du Christ. Que cherchez-vous ? Qu’êtes-vous allés chercher pendant cette année ? Qu’espérez-vous de vos méditations sur l’Évangile du dimanche ? De votre participation à l’eucharistie ? Entendez-vous la voix de Jean-Baptiste ? Voyez-vous son bras qui vous désigne l’Agneau de Dieu comme je le ferai tout à l’heure au moment de la communion : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » ? Entendons-nous cette question de Jésus : « Que cherchez-vous ? » Comment allons-nous nous mettre à sa suite, semaine après semaine, pour nous approcher avec lui du Mystère pascal, de sa mort et de sa résurrection, pour reconnaître les lieux où Il demeure et pour y demeurer avec Lui ? Pour rester auprès de Lui comme Il est auprès de nous ?

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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