Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe du centenaire de l’Ecole Normale Catholique

Saint-Sulpice – Samedi 21 janvier 2006

Évangile selon saint Luc chap. 2, versets 22-40.

Beaucoup de parents, beaucoup d’éducateurs, ont pu avoir un moment de rêve en entendant ce dernier verset de l’évangile. Que peuvent-ils désirer de plus que de voir un enfant « grandir, se fortifier, et progresser en grâce et en sagesse » ? Nous savons bien qu’il y a là une part de rêve. Car si tous sont appelés à grandir et à se fortifier dans la grâce et en sagesse, nous savons que, pour y parvenir, il faut traverser quelques soubresauts au long d’une jeunesse. Les uns peinent à trouver les forces pour se fortifier ; les autres les trouvent mais pas toujours dans les chemins de la sagesse. La croissance, le développement par lequel on atteint la plénitude de la personnalité humaine est une aventure. Il l’a toujours été mais, pour nous, l’aventure, c’est aujourd’hui. L’aventure tient à l’inconnu à travers lequel, par lequel, nous marchons : vers quoi va notre société ? quelle vie se prépare pour les jeunes que nous accompagnons ? que serons-nous capables de transmettre de ce qui nous paraît essentiel pour réussir sa vie ? saurons-nous faire désirer la lumière sans avoir à l’imposer ? saurons-nous proposer le chemin du Christ comme un chemin de liberté, de croissance et de bonheur ?

Aujourd’hui, nous le savons, beaucoup d’adultes hésitent devant cette aventure ; ils hésitent et reculent devant les charges d’une éducation à accomplir, ils se refusent à mettre au monde des enfants. Quand ils ont des enfants, ils hésitent, ne sachant pas très bien comment s’y prendre. Ils hésitent peut-être aussi parce qu’ils ne sont pas très sûrs de la lumière qu’ils auraient à transmettre, parce qu’ils ne voient pas très bien de quel droit leur manière de vivre devrait être celle de leurs fils et de leurs filles. Cette hésitation de certains parents, - ils sont nombreux aujourd’hui -, n’est pas une faute. C’est un trouble, c’est un malaise qui correspond aux questions qu’ils peuvent se poser dans la vie et dans la situation qui est la leur. Cette hésitation, nous la retrouvons aussi chez des éducateurs. Or, pour être un éducateur qui fait progresser, il faut avoir une idée un peu précise de ce vers quoi on veut aller, du chemin que l’on veut ouvrir devant la liberté des jeunes, des idéaux qu’on veut leur transmettre, de l’enthousiasme qu’on veut susciter en leur cour. Si nous entendons souvent parler d’une crise de l’éducation, c’est parce que l’unanimité est loin d’exister sur ses buts et ses objectifs et ses moyens, non seulement dans le débat public mais dans l’intime du cour de ceux qui reçoivent la charge d’éduquer les jeunes.

Si j’évoque ces hésitations, ces malaises et ces troubles, c’est pour vous encourager d’autant plus à rendre grâce pour le chemin parcouru pendant le siècle écoulé. Ce serait une erreur que de croire que notre siècle est pire que les autres, que les questions auxquelles nous sommes confrontés n’ont jamais été rencontrées, que jadis tout était simple et unique, paisible et serein, et que chacun suivait d’un même pas le chemin auquel tous se ralliaient. Ouvrir une école catholique en 1906, ce n’était quand même pas suivre un chemin facile, ce n’était pas rejoindre la pente générale et majoritaire qui avait abouti à la séparation de l’Église et de l’État. Ce n’était pas manifester un goût excessif pour le suivisme ou l’unanimisme. Il ne suffisait pas d’avoir du caractère, encore que ce fût nécessaire ; il fallait encore savoir pourquoi on se lançait dans une telle entreprise, ce que l’on voulait faire, quel était, dirions-nous aujourd’hui notre vocabulaire pédagogique moderne , le projet d’établissement.

Quand on lit un peu les quelques écrits de la fondatrice et de ses collaboratrices, le projet d’établissement, comme c’était bien normal dans l’ambiance du moment, était d’abord son projet, et la mission qu’elle se reconnaissait, c’était de faire partager ce projet, de convaincre, d’enthousiasmer, et de tenir d’une main ferme le cap qui avait été fixé.

Peut-être les lumières que nous avons allumées peuvent-elles nous aider à comprendre que le chemin des hommes dans toutes les périodes ne peut se dessiner que si on sait vers qui on va, que si on sait vers quoi on veut aller, que si on sait quel type d’existence on veut mener. On ne peut pas, on n’a jamais pu, mais on ne peut surtout pas aujourd’hui considérer que l’école, la famille, chacune de leur côté, devraient être les dépositaires ultimes de ce chemin. Ce chemin ne peut s’ouvrir devant les jeunes qui entrent dans leur existence que s’il y a une véritable complicité de fond entre l’école et la famille.

Il est bien naturel que chaque famille porte le projet éducatif de l’école de manière différente : certains parents en étant totalement convaincus et devenant des artisans très efficaces de ce projet, ; d’autres moins convaincus mais faisant confiance à l’école qu’ils ont choisie. L’idéal n’est pas que tout le monde parvienne au même degré de conviction, mais tous doivent se demander s’ils sont vraiment unis et complices dans le projet éducatif. Car l’union entre la confiance que des enfants font naturellement à leur famille et la confiance qu’ils apprennent à faire à ceux qui ont la charge de les conduire à travers plusieurs années d’enseignement, l’unité entre ce qui paraît relever de l’unanimité affective qui existe entre parents et enfants et ce qui paraît une collaboration construite entre des éducateurs et leurs élèves, cette unité est le ressort profond de la croissance personnelle dans la liberté. Que cette unité vienne à être affaiblie ; que, pire encore, elle soit fêlée, brisée ; que les objectifs et la manière de les atteindre deviennent différents ; que les idéaux de vie deviennent contradictoires ; qu’on apprenne une chose à l’école et son contraire chez soi, et voilà que non seulement la confiance se dissout, mais les objectifs se brouillent et la liberté se trouve affaiblie. Elle ne joue plus alors, comme elle doit le faire, comme une force pour adhérer à un projet, elle devient une instance qui arbitrer entre des adultes qui ne sont pas d’accord entre eux. C’est pourquoi la participation active des parents, non seulement par leur soutien global, mais par l’intérêt qu’ils portent à la vie quotidienne de l’école, par leur participation à ses instances, par le soutien qu’ils y apportent, et par l’estime qu’ils manifestent envers les éducateurs, est un ressort décisif pour la réussite de l’œuvre éducative.

Encore faut-il que l’on sache exactement ce que l’on en attend, quelle est la lumière que l’on veut transmettre ! On pourrait dire d’une certaine façon que l’acte d’éducation, pour reprendre la figure que l’évangile nous proposait à l’instant, relève à la fois de la prophétie et de l’espérance. Il relève de la prophétie parce qu’il repose sur la capacité de voir ce qui ne se voit pas, de discerner les qualités, les talents, les faiblesses, les résistances, les tempéraments, les caractères, à travers des comportements qui n’ont pas de signification particulière, qui sont les comportements quotidiens. C’est à travers la manière dont un enfant se situe dans la vie de chaque jour, dans les opérations ordinaires de l’existence, dans le travail, dans le loisir, dans le sport, dans la nourriture, dans les relations, c’est à travers ces indices très ténus que l’éducateur distingue des qualités qui ne sont pas encore épanouies, des travers qui sont encore à corriger, mais qu’il nourrit l’espérance que chacun, chacune, de ces enfants est appelé à atteindre une plénitude personnelle à sa mesure.

Cet acte de prophétie et d’espérance est la force qui permet chaque jour de dépasser la grisaille aussi lassante pour l’enseignant que pour l’élève. Chaque jour il faut recommencer et refaire les mêmes choses, non pas en feignant de croire qu’elles sont utiles, mais en sachant qu’elles sont utiles et que, par le côté ingrat de l’exercice quotidien, quelque chose grandit qui va permettre à chaque élève de trouver sa voie, son chemin, là où il sera le plus heureux et le plus utile.

Cette tâche, nous l’accomplissons dans une école catholique, avec la conviction que la rencontre du Christ est la condition nécessaire pour aboutir au plein épanouissement que nous espérons. Cette rencontre du Christ peut être très faible, très réduite, limitée à une information, à une connaissance minimale de sa vie et de ses paroles. Elle peut être plus profonde, plus intime et plus vigoureuse par l’adhésion de la foi et par la vie sacramentelle. En tous cas, elle doit être présente et proposée à tous. C’est dans ce chemin que le Seigneur ouvre des vocations d’hommes et de femmes à devenir témoins de sa lumière au milieu des hommes. Pendant quelques instants je vous propose que nous priions les uns pour les autres, que nous soyons fidèles à la mission qui nous est confiée et que nous aidions les jeunes que nous accueillons de Dieu lui-même à devenir vraiment ses enfants.

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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