Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Voeux temporaires et perpetuels des Bénédictines du Sacré Coeur de Montmartre

Sacré Coeur de Montmartre - samedi 7 janvier 2006

Evangile selin Matthieu chap. 2, versets 1-12.

La tradition chrétienne a vu dans les mages venus des pays lointains adorer le roi des Juifs le symbole des Nations païennes invitées à prendre leur part dans l’Alliance conclue entre Dieu et son peuple. Si la manifestation plénière de ce mystère ne sera accomplie que par le don de l’Esprit qui ouvrira l’Évangile aux Nations païennes après la Pentecôte, on peut considérer ce récit de l’Évangile comme une sorte de prophétie du mystère qui s’accomplit dans l’incarnation du Verbe éternel en Jésus de Nazareth. En cet enfant, né obscurément à Bethléem, réside la plénitude de la Miséricorde de Dieu, et cette plénitude n’est pas réservée au peuple élu ; elle est répandue pour que le peuple élu accomplisse sa vocation d’ouvrir l’Alliance aux nations du monde entier.

Ainsi, en cette fête de l’Épiphanie, nous voyons très justement un signe et un appel de la manifestation de Dieu à tous les hommes à travers le monde et à travers les temps, un appel non seulement à nous joindre à l’adoration des Mages mais encore à prendre notre part, sous la mouvance de l’Esprit Saint, de la manifestation du mystère qui ouvre l’Évangile à tous les hommes.

Je voudrais vous inviter aujourd’hui à méditer quelques instants sur une phrase de cet évangile, à laquelle on ne prête pas toujours une trop grande attention, tant il est vrai que, quand on arrive à la fin d’une lecture, l’audition se détend et le texte se perd. L’Évangile nous dit des mages : « Ils rentrèrent dans leur pays par un autre chemin » . Cette simple phrase ne dit pas simplement que, par la voix de l’Ange, ils ont été invités à ne pas repasser à Jérusalem pour échapper au danger qu’Hérode pouvait leur faire courir, elle nous fait plus profondément comprendre comment la rencontre du Christ nous conduit à repartir par un autre chemin.

On exprime volontiers le retournement de vie que représente la foi au Christ Ressuscité sous le terme de conversion, sans que toujours on imagine clairement ce que cette expression de la conversion peut signifier dans l’existence. Peut-être parce que nous sommes plus sensibles au long cheminement historique de la grâce à travers des années de vie qui ne sont pas spécialement révélatrices, nous n’avons que trop tendance à considérer la rencontre du Christ et la vie sacramentelle qui en découle comme la simple consécration d’une histoire qui est notre histoire, comme si le baptême, la confirmation et l’eucharistie n’étaient qu’une sorte de sacralisation d’un itinéraire déjà parcouru qui n’entraînerait pas d’elle-même un changement de trajectoire. Or l’Évangile aujourd’hui nous dit précisément que, pour ces trois hommes, même s’ils sont des mages, la rencontre du Christ signifie un changement de trajectoire. Ils ne reviendront pas chez eux comme ils en étaient venus ; ils ne reviendront pas chez eux par le même chemin, mais ils reviendront chez eux par un chemin nouveau, et ce nouveau chemin sera en même temps l’itinéraire de la transformation intérieure de leur vie.

Ainsi, ces trois mages revenus au pays ne sont pas simplement des gens qui étaient partis et que l’on retrouve, ce sont des gens que l’on retrouve mais qui ne sont plus les mêmes, même s’ils sont toujours les mêmes personnes. Nous avons intérêt à méditer pour nous-mêmes sur ce retournement d’existence que provoque la rencontre du Christ. Pour beaucoup d’entre-nous sans doute, le baptême reçu dès l’enfance laisse peu de place à l’expérience intérieure de la conversion. Une éducation chrétienne relativement continue donne plutôt l’impression d’un développement harmonieux, peut-être à travers des méandres et des hauts et des bas, mais enfin grosso modo avec assez de continuité pour imprimer en nous l’idée d’une croissance qui aboutit normalement. Si bien que notre esprit inconsciemment élimine assez facilement l’idée que l’irruption du Christ dans l’existence d’un homme ou d’une femme provoque une rupture. Non parce que cette irruption voudrait renier l’histoire qui l’a précédée, la disqualifier ou la soumettre au soupçon, mais parce qu’elle engendre une telle nouveauté dans la liberté et dans l’existence humaine que, littéralement, nous ne sommes plus les mêmes.

Cette rupture radicale, pour celles et ceux qui entrent dans la vie chrétienne à l’âge adulte et qui font le chemin de la conversion de manière tout-à-fait consciente, spectaculaire quelquefois et en tout cas très profonde, cette rupture, nous sommes tous invités à la vivre, dans chacune de nos vies, par l’appel à la conversion qui nous est adressé quotidiennement, et plus spécialement, de manière plus formelle, dans les temps de conversion de l’année liturgique comme le Carême et l’Avent. Suivre le Christ, ce n’est pas simplement continuer à vivre avec un supplément de force, c’est accepter que les chemins de Dieu ne soient pas nos chemins et qu’Il nous conduise par d’autres routes. C’est accepter d’entrer dans une nouvelle trajectoire, où ce n’est plus nous qui déterminons ce qui est principal, mais où c’est Dieu qui ouvre notre cour à la prise de conscience de la réalité qu’Il veut construire en ce monde.

Cette expérience chrétienne qui est le fondement même de la vie baptismale, est évidemment aussi, et d’une manière « éminente » pour reprendre les termes du Concile, le fondement de la vie religieuse. La vie religieuse y ajoute cette caractéristique que l’engagement dans un état de vie particulier, les voeux prononcés, les engagements pris, donnent à cette nouveauté de la vie une figure plus visible et mieux perceptible. Cela entraîne évidemment, pour nous autres qui ne prononçons pas ces voeux dans une communauté, le risque de nous laisser abuser par l’idée qu’il y a là une exigence particulière réservée à une élite forcément restreinte (nous n’avons pas l’intention d’y entrer). On s’imagine que la vie religieuse est le fait de quelques gens un peu particuliers, pour ne pas dire bizarres, qui mettent la suite du Christ en pratique d’une façon visible, alors que nous autres qui avons une autre vocation dans la suite du Christ, nous serions dispensés de cette rupture et de cette visibilité au profit d’une sorte de brouillard protecteur qui nous éviterait les questions trop fondamentales.

Les Soeurs qui vont prononcer leurs voeux devant vous maintenant, vivent cette rupture, non pas simplement aujourd’hui mais depuis un certain nombre d’années (Vous le savez, quand elles prononcent leurs voeux, elles ont déjà parcouru quelques années de chemin) mais leur chemin est déjà un chemin nouveau, car les ruptures se sont succédées les unes aux autres : rupture d’avec un itinéraire d’études ou une vie professionnelle, rupture par rapport à une vie familiale, rupture par rapport à des réseaux de relations amicales ou sociales, rupture par rapport à des engagements qu’elles pouvaient avoir dans la vie courante, rupture avec une manière et un style de vie. Ces ruptures sont plus ou moins brutales et spectaculaires, mais pour toutes, il est évident que, quand on entre au noviciat, le lendemain n’est pas pareil à la veille. Et quand on prend l’habit, le lendemain n’est pas pareil à la veille et quand on prononce des voeux temporaires, le lendemain n’est pas pareil à la veille. Ce qui nous frappe de manière plus sensible, et peut être plus affective dans la mesure où nous connaissons telle ou telle d’entre-elles, c’est évidemment ce que nous voyons de définitif et d’irrémédiable dans ces ruptures. Nous voyons moins, parce que cela ne fait pas l’objet habituellement d’une publication, nous voyons moins ce que Dieu produit de neuf dans leur vie, Il ne les conduit pas à mourir, Il les conduit à vivre. S’il y a une rupture, ce n’est pas pour rejeter ce qu’a été leur vie, mais c’est pour récupérer, recueillir, rassembler un faisceau de talents, d’appels, d’expériences qui vont être consacrés dorénavant dans une mission et une relation uniques avec le Christ. Cette nouveauté qui est forcément moins apparente est pourtant le plus important.

Nous devons participer à leur engagement non pas comme à une sorte de séance d’adieux où nous prendrions acte du fait qu’elles ont quitté notre bas-monde pour monter dans ce haut-choeur où nous voyons les Soeurs regroupées, mais plutôt pour rendre grâce de la vie nouvelle à laquelle elles sont invitées, à laquelle elles sont conduites, et pour laquelle elles offrent leur liberté. Leur choix n’est pas d’abord un refus, leur choix n’est pas d’abord de mourir ; leur choix est d’abord de vivre, leur choix est d’abord d’accepter de vivre dans la communion la plus étroite possible avec le Christ, dans la volonté du Père et par la puissance de l’Esprit en se donnant à la mission de l’Eglise. C’est d’ailleurs pourquoi ces voeux sont habituellement présidés par l’Evêque : ils contribuent à la vitalité du corps ecclésial tout entier et ils doivent être reconnus comme un élément constructeur de ce corps ecclésial, comme une fécondité de ce corps ecclésial. Quand nous assistons ou participons à cette étape de leur itinéraire, dans le nouveau chemin qu’elles ont pris pour rentrer chez elles, - ne vous laissez pas tromper par la formule : elles ne vont pas revenir dans vos maisons. Rentrer chez elles, c’est retourner au Père, leur nouveau chemin les ramène chez elles, dans leur vraie patrie, pour reprendre un terme patristique bien connu-. quand nous participons à cette étape de leur engagement, c’est pour nous une occasion d’action de grâce : d’abord parce que nous sommes associés comme témoins à cette fécondité de la puissance de l’Esprit dans la manifestation de l’Évangile, mais aussi parce qu’à travers leur choix, leur décision, leur réponse à l’appel qui leur a été adressé par Dieu, nous voyons comme projetés devant nos yeux, les enjeux radicaux de notre baptême, ceux que nous sommes appelés à vivre dans d’autres conditions et d’une autre façon que ces soeurs. Leur chemin pour retourner à la maison du Père est un nouveau chemin, mais leur chemin est aussi notre chemin ; derrière elles, nous sommes invités nous aussi à accepter que la vie du Christ, la présence de son Esprit, la puissance de son Évangile transforment nos existences et nous projettent au-delà de nos rêves, de nos doutes, de nos faiblesses, de nos illusions dans la réalité de l’amour livré pour l’humanité toute entière.

Ainsi, Frères et Soeurs, je vous invite simplement à vous laisser conduire par la prière que nous allons vivre et à laisser la puissance de la décision, - décision de Dieu et décision de nos Soeurs -, la puissance de cette décision bousculer les résistances, les freins, les oppositions que nos cours peuvent encore abriter contre l’universalité de l’Évangile et de la Miséricorde de Dieu, que le Seigneur donne à chacune et à chacun d’entre nous de prendre notre part de la révélation de ce grand mystère par la puissance de l’Esprit : Dieu ouvre l’Évangile à toutes les nations païennes.

Amen.

+ A. VINGT-TROIS
Archevêque de Paris

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