Homélie de Mgr André Vingt-Trois

Cathédrale Notre-Dame de Paris – dimanche 12 février 2006

Évangile selon Saint Marc chap. 1, versets 40-45.

Frères et Sœurs,

A la journée à Capharnaüm qui ouvre dans l’évangile selon saint Marc le début de la mission de prédicateur du Christ, l’évangéliste joint la purification du lépreux. Il raconte cet événement comme une sorte de récapitulation de ce qui a été manifesté dans la synagogue de Capharnaüm puis par les guérisons que Jésus a opérées, de la belle-mère de Pierre et de tous ces malades qu’on lui apportait. Jésus s’est manifesté comme quelqu’un qui enseigne avec autorité et qui a autorité sur les esprits et sur les maladies. Avec le lépreux, quelque chose de nouveau apparaît qu’il nous faut identifier clairement. Comme vous l’aurez sans doute remarqué, l’Évangile ne nous parle pas de la guérison mais de la purification du lépreux. Car, dans l’Écriture, la lèpre n’est pas d’abord perçue sous son aspect de maladie. Évidemment, c’est une maladie, mais ce n’est pas la gravité médicale de cette maladie qui l’emporte, c’est la signification qui lui a été donnée dans la tradition biblique. Elle est le signe de l’impureté intérieure. D’ailleurs, on désignait par la lèpre toutes sortes de maladies de peau. C’est une façon de dire que la dégradation de l’apparence du corps physique à travers ces maladies de peau était comme la manifestation visible de la dégradation intérieure de la personne causée par le péché qui attaque le cœur de l’homme. La délivrance, la purification de la lèpre est en même temps un signe de la puissance du Christ de délivrer le cœur de l’homme. Il ne s’agit pas simplement, si l’on peut dire, d’opérer un miracle de guérison comme Jésus en a déjà fait, comme il en fera tant d’autres, mais d’opérer un acte qui exprime la capacité de Dieu de délivrer l’humanité dans son cour, de l’affranchir de l’esclavage du péché, de lui rendre la plénitude de sa liberté, et de rendre à chacun de ceux qu’il va ainsi purifier et réconcilier la possibilité de reprendre leur pleine place dans le peuple de Dieu. Si l’impureté de la peau, la maladie visible de la peau, était vécue comme le symbole de la maladie invisible du cour, l’impureté manifestée par cette maladie de la peau signifiait aussi la rupture avec la communauté. Celui qui était ainsi marqué devait vivre à l’écart, non pas simplement en raison des risques de contagion, mais plus profondément parce qu’on craignait de contracter une impureté rituelle à son contact. Par conséquent, celui qui est guéri doit, d’après l’Écriture, aller se montrer aux prêtres, parce que le prêtre va l’autoriser à reprendre sa place dans la communauté. La purification opérée par Jésus restitue à cet homme sa place au milieu du peuple d’Israël, puisqu’il l’invite, suivant la Loi, à se montrer au prêtre pour être réintégré.

Ainsi nous le voyons : la purification opérée par le Christ est à la fois le signe de la délivrance du cour et de la réintégration au sein de la communauté. Elle est le signe de l’être nouveau que le Christ est capable de susciter pour construire le peuple qu’il doit rassembler. Il n’est donc pas innocent que l’évangile selon saint Marc situe cette purification du lépreux tout à fait au début du ministère public de Jésus : elle est une annonce de ce que va réaliser la mort et la résurrection du Christ en purifiant le cœur de l’homme et en réintégrant le pécheur au sein du peuple de Dieu.

Pour nous aujourd’hui, le récit de cette purification du lépreux ouvre plusieurs chemins. Le premier, qui est sans doute celui auquel nous pensons le moins, et qui est cependant le plus important dans ce récit, consiste à prendre conscience qu’à travers ce récit nous faisons un pas de plus dans la découverte de qui est Jésus. Il n’est pas simplement quelqu’un qui parle avec autorité, il n’est pas simplement quelqu’un qui guérit les malades. Il est quelqu’un qui purifie comme Dieu purifie. Nous en rencontrerons le pendant avec la guérison du paralytique, quand les pharisiens diront en leur cour : « De quel droit celui-là dit-il qu’il peut pardonner les péchés, puisque seul Dieu peut pardonner les péchés ? ». Dieu seul peut purifier de la lèpre si la lèpre est le symbole du péché, car seul Dieu peut délivrer du péché. Le grand prophète qui a visité son peuple, comme nous le chantions tout à l’heure, commence à apparaître comme quelqu’un de plus grand qu’un grand prophète, il est l’action de Dieu lui-même parmi les hommes. Dimanche après dimanche, nous allons progresser dans la découverte de l’identité divine de Jésus.

La deuxième piste qui s’ouvre devant nous consiste à prendre conscience de notre état. Tout ce que j’ai dit tout à l’heure, qui est puisé dans la tradition biblique, n’est évidemment plus la manière dont notre culture se représente ni les maladies de peau ni leur signification symbolique. Si nous n’avons plus besoin d’une maladie de peau pour comprendre la dégradation de notre cour, nous ne sommes pas dispensés de penser à la dégradation de notre cour. Si nous n’avons pas besoin de nous traîner vers Jésus pour lui demander de nous purifier, nous avons besoin de nous traîner vers Jésus pour lui demander de purifier nos cours ! Il ne s’agit plus qu’il fasse disparaître le symbole cutané de la lèpre mais qu’il fasse disparaître la racine morbide du péché au cœur de l’homme. Par la méditation de cette scène, nous apprenons comment entrer dans l’attitude du lépreux qui transgresse les interdits, car il n’a le droit de s’approcher de personne, pour s’approcher du Christ, qui se prosterne et qui dit : « Si tu veux, tu peux me purifier. » Combien de fois nous sommes-nous dit que nous avions beaucoup de difficultés à comprendre comment prier ? Mais comment ne pensons-nous jamais à des prières aussi simples ? Comment jamais ne pensons-nous à nous mettre à genoux dans le secret de notre chambre, à incliner notre tête vers le sol, à tendre nos yeux vers le Christ et à lui dire : « Si tu veux, tu peux me purifier ? » La maladie, la dégradation de nos cours n’apparaît plus. Tous autant que nous sommes ici, nous ne la voyons pas. Notre péché reste caché, mais il n’est pas caché à nos yeux, il n’est pas caché aux yeux de Dieu : « Si tu veux, tu peux me purifier ».

Une troisième orientation nous est donnée : comment construire la dimension ecclésiale de notre purification et de notre réconciliation ? « Va te montrer aux prêtres, cela leur servira de témoignage ». Comment ne pourrions-nous pas lire dans cette démarche qui consiste pour nous, pauvres lépreux du cour, guéris par l’amour de Dieu, la miséricorde du Christ et la main du Christ touchant notre blessure, comme une sorte d’ébauche prophétique du sacrement de la réconciliation ? Comment ne pas reconnaître le chemin par lequel nous sommes invités à aller montrer notre misère et notre guérison et à rendre grâce pour la purification qui nous est accordée dans le secret du cour ? Elle se traduit pour nous par la possibilité de nous retrouver pleinement au cœur de la communauté ecclésiale, dans tous les droits des membres de ce peuple, purifiés de nos fautes, rendus à la vie par le Christ. C’est le sens du sacrement de la réconciliation.

Que le Seigneur nous donne la décision, le courage et l’humilité de venir nous prosterner devant lui. Qu’Il fasse monter de nos cours la prière du lépreux : « Si tu veux, tu peux me purifier ».

Amen.

Mgr André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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