Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Célébration de la Cène du Seigneur 2006

Cathédrale Notre-Dame de Paris – jeudi 13 avril 2006

1. Prophétie et accomplissement.

Frères et soeurs, au cours du repas pascal, dans chaque famille juive, un enfant demande au père de lui expliquer pourquoi on fait ce repas. Le père lui raconte la libération de l’Égypte. L’agneau immolé dont le sang marque le linteau des portes désigne, au moment où la mort va s’étendre sur le pays, les maisons qui seront protégées, dont les habitants seront épargnés. C’est une prophétie du salut, prophétie qui s’accomplit pour le peuple d’Israël, le peuple élu qui est lui-même un peuple prophétique par rapport à l’humanité. Car le salut que Dieu accorde à ceux qu’il a choisis annonce le salut qu’il veut accomplir pour tous les hommes et qu’il va réaliser dans la personne de Jésus de Nazareth.

Quand le Fils offert dans l’obéissance complète du cour donne sa vie pour le salut du monde, il ne s’agit plus d’un acte prophétique, il s’agit de l’accomplissement de la réalité. Il ne s’agit plus d’immoler un agneau pour en récupérer le sang comme un signe de protection, il s’agit d’immoler le Fils de Dieu lui-même dont le sang devient la réalisation du salut et le don de la vie pour tous les hommes. C’est ce qui va s’accomplir sur le Calvaire et que nous méditerons demain dans la liturgie de la Passion. Mais au cours de la Cène, Jésus pose un acte qui anticipe, réellement, le don qu’il va faire de lui-même.

Car le sacrifice qu’il fait de sa vie n’est pas remarquable simplement par son horreur, par la souffrance qu’il endure, par la stupéfaction de ceux qui en sont témoins ; il est remarquable parce qu’il ouvre l’alliance à la multitude des hommes. Mais cette ouverture de l’Alliance à la multitude des hommes ne peut être perçue, comprise et vécue que si elle est médiatisée par un signe. Pas simplement un signe symbolique, mais un signe réel. La possibilité pour les disciples de participer à la Passion du Christ, ce ne sera pas seulement d’être les témoins horrifiés de ce qui arrive à Jésus. C’est la possibilité de recevoir vraiment sa vie en mangeant le pain qu’il leur partage et en buvant le sang qu’il leur donne. Si bien que la Cène peut être considérée à la fois comme le repas que Jésus préside comme le père de famille dans le judaïsme préside le repas pascal, et comme le repas qui annonce la communion à laquelle les disciples vont pouvoir participer.

Comme l’Apôtre Paul nous le rappelait dans l’épître aux Corinthiens, le pain qu’il leur partage et qu’il leur donne à manger, c’est son corps livré, et il sera livré sur la croix ; la coupe de vin qu’il leur donne à boire, c’est son sang versé et il sera versé sur la croix. La confiance des Apôtres dans la parole du Christ va les conduire à reconnaître sous le signe du pain et du vin la réalité du corps et du sang du Christ.

2. Reconnaître le Serviteur.

Mais alors que les évangiles synoptiques reprenant le récit de la Cène nous donnent les paroles et les gestes de l’institution eucharistique, l’évangile selon saint Jean utilise, comme c’est souvent le cas, un procédé plus pédagogique. Vous l’aurez remarqué, les paroles et les gestes auxquels les Apôtres sont associés par le Christ au cours de la Cène demeurent pour une bonne part énigmatique et mystérieux à leurs yeux. Ils ne peuvent pas encore comprendre, et nous non plus nous ne pouvons encore comprendre. Nous avons besoin que le Christ se fasse notre pédagogue pour nous aider à entrevoir ce que signifie « livrer son corps » et « verser son sang » pour l’humanité.

Que veut dire cela ? S’agit-il simplement de donner un sens surajouté au supplice qu’il va subir en lui conférant une intentionnalité dont personne ne mesure les effets concrets ? S’agit-il simplement de désigner une sorte d’intention généreuse qui va traverser ce qu’il subira de toutes façons ? Mais l’humanité ne sera pas sauvée par une intention généreuse. Qu’est-ce qui va être le salut de l’humanité et quelle va pouvoir être notre participation à ce salut ?

L’acte pédagogique à travers lequel le Christ va manifester le sens du don qu’il va faire de sa vie, c’est le lavement des pieds dont nous venons d’entendre le récit. « Vous m’appelez maître et seigneur, et vous avez raison, mais si moi, le seigneur et le maître, je vous ai lavé les pieds, alors vous devez vous lavez les pieds les uns aux autres. » Dans ce geste, - et l’évangile selon saint Jean le suggère par l’évocation du bain que nous pouvons comprendre comme le baptême -, dans ce geste il ne s’agit pas d’abord ni principalement d’un rituel de purification comme l’hospitalité le recommandait pour des voyageurs qui arrivaient les pieds chargés de la poussière du chemin et qu’un hôte attentif nettoyait et rafraîchissait par de l’eau pure. Il ne s’agit pas non plus d’un geste de purification morale, comme si à travers ce geste Jésus débarrassait les disciples de leurs impuretés et de leurs péchés. Il ne s’agit donc pas d’un mime du baptême, ni non plus simplement d’un geste fraternel dont nous nous donnerions les uns aux autres le signe à travers des gestes que nous pourrions inventer aujourd’hui. Il s’agit d’un acte significatif de la situation et de la mission que Jésus a reçues d’accomplir la vocation du Serviteur souffrant.

Il se fait le serviteur et l’esclave en se mettant aux genoux de ses apôtres . Il prend physiquement la position du serviteur et de l’esclave. Nous avons entendu tout à l’heure dans le chant du psaume : « Voici que je viens, ô Père, pour faire ta volonté ». C’est cette situation de l’obéissance intérieure, de l’offrande complète de soi-même que le Christ manifeste en s’agenouillant aux pieds de ses Apôtres pour leur laver les pieds. Il donne le signe compréhensible, - car il n’y a pas besoin d’expliquer. Quand on se met aux genoux de quelqu’un pour se mettre à son service, il n’y a pas besoin de sous-titre et d’explication, on comprend tout de suite. Il leur donne le signe que sa manière de renouveler l’Alliance avec l’humanité, d’ouvrir cette Alliance à la multitude, d’accueillir dans la miséricorde du Père les pécheurs, c’est de faire le don de sa vie et de s’offrir par amour.

Ainsi, nous comprenons le sens véritable de la crucifixion de Jésus. Elle n’est pas la manifestation d’un extrême de la souffrance, - car après tout beaucoup d’autres hommes ont, matériellement, souffert autant, sinon plus, que Jésus sur la croix. Au contraire, elle recueille l’attention sur l’offrande qu’il fait de lui-même par amour. La croix dressée sur le monde n’est plus perçue et reçue comme un signe de souffrances atroces et d’abomination, mais comme un signe de pardon, de miséricorde et de bénédiction. Quand le Christ est cloué sur la croix, il accomplit dans sa chair ce qu’il a manifesté par le geste du serviteur : il se donne tout entier pour la vie des siens. Les siens, au moment de la Cène, ce sont les Douze ; au delà, c’est l’humanité entière. Il se fait le Serviteur de cette humanité.

Et nous, quand nous approchons de l’Eucharistie, quand le prêtre nous présente le pain comme le Corps du Christ, quand nous disons : « Amen », quand nous reconnaissons le Corps du Christ dans le pain qui nous est présenté, nous ne faisons pas seulement un acte de foi un peu étrange qui consisterait à croire contre l’évidence, car à l’évidence il s’agit d’un morceau de pain, et affirmer que ce qui est vu comme un morceau de pain est le Corps du Christ, c’est poser un acte de foi contre l’évidence. Mais ce n’est pas seulement ni principalement cela qui est en cause dans notre participation à l’Eucharistie. C’est vraiment l’attitude que Jésus attend de ses disciples et de Pierre en particulier dans le dialogue de l’évangile selon saint Jean : que nous acceptions non seulement de reconnaître le Corps du Christ dans le morceau de pain mais que nous reconnaissions le Fils de Dieu, Messie Sauveur, dans le Serviteur humilié. Notre « Amen » devant le morceau de pain est aussi notre « Amen » devant le Christ Serviteur par amour de l’humanité.

Nous comprenons la réaction de Pierre : « Toi, me laver les pieds, jamais ! ». Elle vient de son affection pour le Christ, de son respect pour lui, mais elle vient aussi de son incapacité à comprendre que le Messie Sauveur puisse être devenu le Serviteur humilié, comme nous l’avons déjà entendu dans l’évangile après la confession de Césarée quand Pierre se met en travers du chemin pour empêcher Jésus d’aller vers la mort.

3. Le vrai signe de l’amour.

En fait, l’enjeu de ce signe pédagogique que pose le Christ est de nous faire découvrir quel est le ressort profond du salut de l’humanité. Qu’est-ce qui sauve les hommes ? Ce qui sauve les hommes, c’est l’amour. Quelle est la puissance qui peut transformer le cœur de l’homme ? La puissance qui peut transformer le cœur de l’homme, c’est l’amour. Quel est le signe que Dieu n’a pas rompu son alliance et qu’il veut poursuivre son alliance avec l’humanité ? Le signe qu’il nous en a donné, c’est l’amour du Christ pour les hommes.

Alors nous comprenons que le signe eucharistique auquel nous communions dans la célébration de la Messe, n’est pas simplement un signe qui nous est donné à nous pour fortifier notre foi ou pour accroître nos forces dans notre effort de vivre l’Évangile. C’est aussi un signe d’espérance qui nous est donné pour les hommes, mais nous ne pouvons pas espérer que tous les hommes qui ne connaissent rien du tout de la tradition biblique vont venir brusquement s’agenouiller devant le Seigneur et le reconnaître dans le pain consacré ! Il faut qu’ils puissent, comme nous le sommes nous-mêmes dans l’évangile selon Jean, il faut qu’ils puissent être acheminés pédagogiquement vers cette reconnaissance, vers cet « Amen » que nous disons devant le pain consacré qui est le Corps du Christ. Il faut qu’ils soient acheminés pédagogiquement par la découverte de l’amour actif dans leur existence. Cette découverte de l’amour actif, le Christ Jésus lui-même a chargé ses disciples d’en être les acteurs : « De même vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »

Si nous voulons que les hommes soient touchés par la parole de Dieu, si nous voulons qu’ils puissent entendre quelque chose de l’annonce de la Bonne Nouvelle, si nous pouvons espérer qu’ils participent chacun selon ses possibilités à l’Alliance qui leur est offerte, notre premier devoir est de leur donner d’abord le signe de l’amour. C’est de nous faire nous-mêmes les serviteurs de nos frères, c’est d’accepter de porter sur nous l’humiliation du service pour qu’ils puissent découvrir à quel point Dieu a aimé les hommes puisqu’il a été jusqu’à prendre la condition d’esclave, lui qui est le tout-puissant. Ainsi, notre communion à l’Eucharistie, le Pape Benoît XVI le rappelait de façon remarquable dans son encyclique, ne concerne pas simplement le cercle étroit de ceux qui y participent, - même si, aujourd’hui, le cercle est assez large, nous sommes nombreux à nous rassembler pour la célébration eucharistique, mais nous ne sommes qu’une tête d’épingle devant l’immensité de l’humanité. Notre participation à l’Eucharistie ouvre déjà pour nous le chemin dans lequel nous sommes appelés à témoigner de l’amour de Dieu pour les hommes à travers notre propre manière de les aimer.

Vous l’avez compris, vous l’avez entendu dans l’évangile selon saint Jean. Le ministère apostolique reçoit une mission particulière dans cette mission générale de l’Église. Quelle est cette mission particulière ? Il reçoit la mission particulière de mettre en ouvre l’amour de Dieu à travers le service de la communauté chrétienne. C’est parce que nous sommes consacrés par le Christ pour devenir en lui les serviteurs de son peuple. C’est parce que sommes appelés à tout quitter pour mettre en ouvre ce signe de l’amour que nous sommes engagés à faire exister de manière concrète et visible le service du Christ aujourd’hui pour son Église et le service de l’Église pour les hommes.

Nous le faisons avec nos limites et nos pauvretés. Malgré nos limites et nos pauvreté, la puissance de l’amour de Dieu diffuse à travers notre ministère. Elle se manifeste à travers tant de vies de prêtres qui sont aujourd’hui donnés tout entiers pour la vie de l’Église et le témoignage de l’Évangile. Hier soir, ici-même, plus de cinq cents prêtres étaient réunis au cours de la Messe chrismale pour renouveler les engagements de leur ordination. Aujourd’hui, dans chacune des églises de notre ville et partout dans le monde, ils vont, comme je vais le faire dans un instant, donner le signe visible du mystère de leur ministère, en se mettant à genoux et en lavant les pieds des personnes qui figurent les disciples dans notre évocation de la Cène.

Peut-être est-il difficile d’expliquer et de faire comprendre ce que nous-mêmes nous avons tant de mal à comprendre. Mais l’évangile selon saint Jean nos donne une méthode pour montrer et expliquer non pas avec des mots mais avec des gestes. En lavant les pieds de douze personnes à l’instant, moi qui suis responsable du diocèse, placé par Dieu pour le conduire et le guider, je veux manifester avec vous et devant vous que la manière de servir Dieu en ce monde, c’est de se faire le serviteur de ses frères ; que la manière d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu pour l’humanité, c’est de me faire le serviteur de son Église pour que cette Église elle-même, touchée par le signe de l’amour de Dieu, se laisse saisir tout entière par la charité et devienne à son tour un signe pour le monde.

Prions donc le Seigneur, qu’il ouvre nos cours pour que nous puissions accueillir le signe qu’il nous donne, non seulement en disant « Amen » quand le Corps du Christ nous est présenté mais encore en reconnaissant le sens du don qu’il fait de sa vie en se faisant le serviteur de tous, et en acceptant, puisque nous communions à ce don qu’il fait, de participer aussi à son service aujourd’hui pour le monde.

Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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