5 mars 2006 - Être différent, « Une transformation par la personne différente » par Jean Vanier

Cathédrale de Paris - Dimanche 5 mars 2006

Cette intervention vient en écho de l’intervention d’Axel Kahn.

Texte extrait de “Voici l’homme” Conférences de carême à Notre-Dame de Paris (Parole et Silence 2006).

Merci, Professeur Kahn, pour votre exposé si profondément humain. Je me sens en parfait accord avec ce que vous dites de l’altérité : nous nous construisons à travers notre relation avec l’autre. Cette construction qui nous amène à grandir en humanité est parfois très difficile. La relation peut nous faire peur, car l’autre est différent. L’étranger m’enrichit quand il y a une base de confiance mutuelle, mais comme vous le dites, il peut aussi devenir l’ennemi à abattre pour ne pas être abattu moi-même.

J’ai rencontré il y a peu de temps une assistante à l’Arche qui m’a confié qu’elle avait eu peur de la relation, car ses parents étaient toujours en conflit. Elle a décidé, jeune alors de consacrer toutes ses énergies au succès et de fermer son cour à toute relation. Elle a réussi dans ses études et sa vie professionnelle. À l’âge de trente ans cependant elle a senti un malaise en elle ; elle s’est rendu compte qu’elle portait un masque. Puis, un jour elle est entrée dans une communauté de l’Arche. Elle a découvert la relation qui libère et qui ouvre le cœur.

La question est comment transformer nos énergies tendues vers le succès personnel et le désir de gagner plus d’argent et de pouvoir, en des énergies qui nous ouvrent aux autres, spécialement aux personnes les plus faibles de notre grande famille humaine.

Je suis touché de ce que vous dites des enfants ayant un handicap qui peuvent devenir source de joie pour leurs parents et source d’enrichissement et d’humanisation pour les élèves d’une classe. C’est ce que nous découvrons dans nos communautés de l’Arche et de Foi et Lumière.

En 1979 dans l’un de nos foyers de l’Arche à Trosly, nous avons accueilli Françoise. Elle avait 46 ans et souffrait de lourds handicaps mentaux. Elle avait peu d’autonomie : elle ne parlait pas, ne pouvait pas manger seule et marchait avec beaucoup de difficultés. Aujourd’hui elle a 74 ans ; elle est devenue aveugle et ne quitte que rarement son lit ; elle manifeste sa joie ou ses difficultés et ses angoisses par de petits cris. Ceux qui vivent avec elle dans le foyer l’aiment beaucoup et l’appellent « notre petite mamie ». Ils cherchent à comprendre ses cris. Françoise est la joie de son foyer. Dans sa grande pauvreté, elle humanise ceux qui l’entourent et qui sont si attentifs à tous ses besoins. Leur relation avec elle semble les transformer.

Quand un de mes amis, un homme d’affaire parisien, a su que sa femme avait la maladie d’Alzeihmer, il n’a pas voulu la mettre dans une institution. Il a décidé de la garder chez eux. Il lui donne le bain, la nourrit, lui prodigue tous les soins dont elle a besoin. Il m’a dit : « je suis devenu plus humain. »

Quelle est cette ouvre d’humanisation qui se réalise quand nous ouvrons notre cour aux plus faibles ?

Nous sommes aujourd’hui dans une culture qui met à l’honneur l’individualisme et la jeunesse éternelle : la beauté du corps, le succès, le pouvoir et l’autonomie. La lutte pour le succès personnel tend à durcir les cours et à enfermer les gens sur eux-mêmes. Elle incite au mépris des faibles mais aussi de ceux qui sont différents.

L’écart entre les personnes en bonne santé et celles qui ont un handicap est un signe de l’écart grandissant dans nos sociétés et dans le monde entre riches et pauvres, forts et faibles, puissants et impuissants. Un mur épais semble les séparer. Parfois ceux qui sont du côté des riches cherchent à accroître leurs richesses et s’enferment dans la recherche du pouvoir et du confort, dans l’élitisme et l’autosatisfaction. Ils ont beaucoup de mal à entendre le cri des faibles et des pauvres. Ce cri les dérange. Ils vont donner de l’argent pour de « bonnes causes », ou apporter leur appui à des causes parfois politisées pour éviter des troubles. De l’autre côté, les personnes marginales, elles, sont souvent en colère ou enfermées dans des formes de dépression et d’angoisse. Elles ont perdu confiance non seulement dans ceux qui ont le pouvoir mais aussi en elles-mêmes ; elles ont du mal à trouver les attitudes justes et des mots pour dialoguer. Dans son livre « Attente de Dieu », Simone Weil parle de cette souffrance des faibles en face du pouvoir. Leur langage est souvent celui de la violence. Mettre le feu à des voitures leur semble parfois la seule façon d’exprimer le feu de leur angoisse et de leur souffrance.

Une culture qui n’honore que la beauté physique, l’autonomie, l’excellence et la liberté individuelle, tend à mépriser et à éliminer les faibles. N’est-ce pas la raison pour laquelle une très grande majorité des femmes qui savent qu’elles portent dans leur sein un enfant atteint d’une trisomie 21 décident le plus souvent d’avorter. Souvent elles y sont acculées. Elles n’imaginent pas le bonheur que leur enfant pourrait leur procurer, s’il y avait les services nécessaires pour l’accueillir et l’aider à développer tout son potentiel, et si elles étaient entourées d’un réseau d’amis. Les lois en faveur de l’insertion des personnes atteintes d’un handicap sont bonnes mais il faut aller plus loin. Le différent et le faible sont en quête d’une vraie reconnaissance d’amitié, d’un accueil du cour. A cette condition seulement ils pourront déployer les dons qui jaillissent de leur faiblesse. Mais la peur du différent demeure.

Notre communauté de l’Arche à Trosly accueille régulièrement des jeunes des lycées environs. Ils viennent pour découvrir les personnes ayant un handicap mental. À la fin de leur visite dans les foyers et les ateliers, nous demandons à chacun d’écrire ses impressions. Tous sans exception disent qu’ils avaient peur de rencontrer les personnes atteintes d’un handicap. Mais leur visite d’une journée a changé leurs cours ; ils ont découvert la beauté et la simplicité des personnes ayant un handicap.

Ma vie à l’Arche depuis plus de 40 ans et ma connaissance des parents des personnes avec un handicap dans le cadre de Foi et Lumière, m’ont fait découvrir un monde de souffrances parfois intolérables. Je n’ignore pas combien il est difficile d’accueillir des personnes différentes. En même temps j’ai pu constater qu’à travers la souffrance, la vie grandit et circule. L’effort de l’accueil, l’aide des professionnels et l’engagement de chacun dans un réseau d’amis amènent à une célébration de la vie

Partout dans le monde, sur tous les continents les personnes démunies crient pour être reconnues et soutenues. Pouvons-nous continuer à nous enfermer dans notre confort et notre classe sociale en oubliant le cri des pauvres et des faibles. Est-ce en fuyant la réalité de la souffrance humaine que nous devenons plus humains ? Le refus de rencontrer le différent et le faible conduit souvent au mépris du faible et au durcissement du cour et puis au désir de les supprimer. Le danger d’eugénisme demeure dans toutes les cultures, souvent pour des motifs économiques.

Vous l’avez bien dit, Monsieur le Professeur, la rencontre de personnes venant de différentes cultures est un enrichissement. J’ose affirmer que ces rencontres permettent non seulement un enrichissement mais une transformation du cour. Nos sociétés ne peuvent devenir vraiment humaines que si nous ouvrons nos cours à ceux qui sont différents, si nous ouvrons ensemble pour la justice envers les plus faibles et si nous cessons les rivalités entre puissants qui conduisent aux conflits et à la guerre. C’est seulement alors que nous retrouverons le vrai sens de la vie.

Pour cela, il faut créer à tous les niveaux des conditions pour que naissent des rencontres et des dialogues faits de confiance mutuelle. C’est seulement à cette condition que peut naître un sens nouveau de la vie et une véritable espérance de paix dans nos pays et dans le monde.

Dans « Le Petit Prince », le renard dit : « l’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur ». La rencontre qui implique une écoute vraie, une tendresse et un respect profond, change nos cours, nous ouvre et nous transforme. Un bénévole de l’association « Aux captifs la Libération », m’a confié combien il avait été changé en écoutant les souffrances et la vie horrible des hommes et des femmes pris dans la prostitution au Bois de Boulogne. Dans leur livre « Quand l’exclu devient l’élu », Michel et Colette Collard nous disent comment ils ont été transformés par de vraies rencontres faites de présence et d’écoute avec des hommes et des femmes de la rue dont ils partagent la vie.

Nous ouvrir à celui qui est dans la misère, écouter son histoire et le comprendre, tout cela éveille des forces profondes dans notre cour humain. Ce sont les forces de l’amour et de la compassion. Aimer n’est pas juste une émotion. Aimer implique une véritable sagesse humaine, une compétence et une intelligence du cour. Aimer c’est percer les murs du découragement et du manque de confiance en soi qui habitent le cœur du pauvre, pour lui révéler sa beauté, sa valeur et l’aider à retrouver confiance en lui-même. Aimer, c’est créer des liens de fidélité, se réjouir de l’existence de l’autre dans toute sa faiblesse et sa différence ; c’est voir la personne derrière le handicap, derrière la différence.

Nous découvrons alors que le plus faible - qui peut être aussi une personne âgée, malade, sans travail, accidentée, quelqu’un se sent seul et abandonné - est celui qui peut guérir l’endurcissement de nos cours, si nous acceptons d’entrer en relation avec lui. Il nous permet de retrouver notre propre unité intérieure. Il nous aide à accueillir ce qui est faible et vulnérable en nous-mêmes. C’est à ce moment-là que nous devenons vraiment libres, libres d’être ce que nous sommes : riche de nos dons, de nos faiblesses et même de notre mortalité. Libres de ne pas nous laisser contrôler par nos peurs et nos préjugés ni par nos compulsions de pouvoir : libres de ne pas nous laisser enfermer derrière les murs sécurisants de notre culture qui favorise les forts. Libres d’aimer chaque personne comme elle est.

Permettez-moi de me tourner au delà de la sagesse humaine vers la sagesse de l’Évangile. Je m’adresse alors à vous qui, dans cette cathédrale de Notre-Dame, êtes disciples de Jésus.

Le Verbe qui s’est fait chair, Jésus, était souverainement libre. Il a traversé les murs qui enferment chaque culture, pour aller à la rencontre de la personne en elle-même, la plus faible, la plus rejetée, la plus éloignée de Dieu. Il a aimé chacune et l’a libérée pour aimer à son tour chaque personne, quelles que soient ses faiblesses, sa religion, sa culture, ses capacités ou ses incapacités. Son message est un message d’amour.

Luc dans l’Évangile montre Jésus qui regarde la ville de Jérusalem et pleure sur elle, en disant « si seulement tu avais compris toi aussi, le message de paix ! Mais non. Il est demeuré caché à tes yeux. » (Lc 19,41)

Tout le désir de Jésus est de nous rassembler tous dans l’unité : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, soyez compatissants comme mon Père est compatissant. Pardonnez. » (Lc 6,27.36) « Quand tu donnes un grand repas, invite des pauvres, des estropiés, des infirmes et des aveugles . et tu seras béni. » (Lc 13,13) Jésus raconte la parabole de Lazare et l’homme riche et celle du Bon Samaritain, qui s’arrête auprès de l’homme roué de coups et il nous dit « faites de même ». Jésus nous appelle à accueillir lui-même dans le pauvre et le faible : « Tout ce que tu fais aux plus petits des miens, c’est à moi que tu le fais. » (Mt 25)

Nous, qui sommes disciples de Jésus, qu’avons-nous fait de ce message d’amour et de paix ? Nous savons que c’est difficile d’aimer ceux qui sont différents ; nous sommes conscients des murs de peur qui protègent nos cours et nos groupes. Comment nous libérer de ces enfermements ? Jésus nous promet de nous envoyer une force nouvelle, un souffle nouveau, le Paraclet, l’Esprit de Vérité. L’Esprit Saint Lui-même transformera nos cours de pierre en cours de chair. Cela nous demande d’entreprendre pour notre part tout un travail intérieur, de chercher à être libéré des semences de haines, du mépris et des préjugés cachés en nous-mêmes et d’oser prendre le risque de rencontrer ceux qui nous font peur.

Qu’avons-nous fait de ce message de Jésus ? Qu’est-ce que je fais, moi, de ce message de paix ? Viens, Seigneur Jésus, viens ! Dans notre monde divisé et déchiré, fais de nous des artisans de paix et d’unité !

Jean Vanier

Voir aussi
- Message de Mgr Aupetit, archevêque de Paris, suite au décès de Jean Vanier.
- Prière à Marie de Jean Vanier.
- Revoir l’interview de Jean Vanier en janvier 2014.
- Lire l’interview de Jean Vanier en octobre 2017.

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2006 : “Voici l’homme”

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