Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe pour la fête du Portugal

Cathédrale Notre-Dame de Paris – Dimanche 5 juin 2005

Au commencement de chacune de nos eucharisties nous sommes invités par la liturgie à nous reconnaître pécheurs. Ce n’est pas une simple formalité. Au moment où nous allons offrir notre louange à Dieu, la liturgie nous aide à reprendre conscience de la réalité de notre situation.

Nous nourrissons parfois l’illusion que nous aurions intérêt à nous présenter devant Dieu en étant justes. Á certains moments de notre vie, nous pouvons chercher à concentrer tous nos efforts pour atteindre un degré de justice dont nous pourrions nous recommander au moment de nous présenter devant le Seigneur. C’est que nous portons toujours l’image dépassée d’un Dieu qui n’accueille que ceux qui n’ont pas besoin de Lui. Nous portons toujours l’image dépassée de celui qui ne recevrait dans sa maison que des hommes et des femmes qui n’auraient pas besoin d’être sauvés. Non seulement cette illusion laisse de côté la réalité de notre vie, elle nous ferme aussi définitivement la possibilité d’entrer dans le chemin de la miséricorde et de la conversion. Plus gravement encore, cette illusion nourrit en nous le réflexe des pharisiens que désigne Jésus dans l’Évangile selon saint Matthieu : porter sur nos frères un jugement de valeur.

Comment peut-on s’approcher des pécheurs ? Cette question n’est pas simplement une question de bonnes mœurs ou de codes de bienséance dans les relations entre les hommes, c’est une question cruciale dans la conscience juive. En fréquentant ceux qui sont impurs, ne va-t-on pas contracter l’impureté qui coupe de Dieu ? C’est pourquoi les pharisiens s’étonnent et se scandalisent. Non seulement Jésus appelle parmi ses disciples un collecteur d’impôts, quelqu’un de la catégorie des pécheurs publics, mais encore il se laisse entraîner par lui dans sa maison, il partage son repas avec ses amis qui sont tous marqués par la faute de leur hôte.

S’il en était ainsi dans la logique du Seigneur, cette cathédrale aujourd’hui serait vide, car aucun parmi nous ne pourrait s’approcher de l’autel et partager la table du Christ. Á travers cette scène de l’Évangile, saint Matthieu veut nous faire mesurer, non pas seulement qu’il était un pécheur, - ce que tout le monde sait -, mais surtout quel est le contenu et l’objectif prioritaire de la mission du Christ. Jésus n’est pas venu rejoindre une humanité purifiée sans lui, une humanité sauvée sans lui, une humanité capable de se justifier elle-même. S’il est venu dans le monde, ce n’est certes pas pour condamner le monde, mais c’est pour le sauver. S’il est venu pour sauver le monde, c’est que le monde a besoin de salut. Il est venu chez nous, comme celui qui est le juste et le saint, partager la condition de ceux qui, comme nous, sont des pécheurs et des malades, et le premier pas de la conversion chrétienne et de la progression vers la sainteté n’est pas de faire l’inventaire de nos qualités et de nos mérites, mais d’entrer en nous-mêmes et de mesurer à quel point nous avons besoin d’être sauvés.

À cet endroit de l’Évangile selon saint Matthieu, Jésus commence à faire comprendre pourquoi Il est venu. Il donne déjà les indications qui vont marquer l’appel des disciples et leur constitution comme groupe particulier pour poursuivre sa mission.

Ainsi l’Église, dans cette scène où Jésus se manifeste publiquement au contact des pécheurs et au partage de leur repas, l’Église reconnaît sa propre mission. Elle est un peuple rassemblé pour appeler, soutenir et accompagner ses membres vers la sainteté, mais elle ne se considère pas comme un peuple de purs au milieu d’un monde pourri, elle ne se considère pas comme investie de la charge de se protéger de ce monde en coupant toute relation avec lui. Envoyés en mission, nous le savons, les apôtres après la Pentecôte, au lieu de demeurer dans la chambre haute où la peur les avait enfermés, vont ouvrir les fenêtres et les portes et se répandre d’abord dans la partie orientale du bassin méditerranéen puis peu à peu dans le reste de l’Empire romain jusqu’à arriver à Rome. Tout au long de ce chemin de l’évangélisation, ils ne vont pas rencontrer d’abord les justes, mais les pécheurs ; ils ne vont pas chercher à trouver ceux qui sont en bonne santé mais ceux qui sont malades. Notre manière d’être dans le monde n’est pas de rassembler périodiquement ceux dont nous pensons qu’ils sont déjà convertis. Nous les rassemblons pour les envoyer à la rencontre de ceux qui ont besoin de la miséricorde et de la conversion, pour les envoyer à la rencontre de ceux qui ont besoin d’être guéris.

C’est pourquoi cinq cardinaux européens ont initiés il y a quelques années les congrès pour l’évangélisation qui ont commencé à se réaliser, d’abord à Vienne, ensuite à Paris, et au mois de novembre prochain à Lisbonne avec le Patriarche de Lisbonne. Ces congrès pour l’évangélisation ravivent en nos cours la conviction que toutes les occasions que la société nous donne d’entrer, pour toutes sortes de raisons, amicales, familiales, professionnelles, en contact avec ceux qui n’ont pas reçu l’Évangile, sont des occasions privilégiées non pas pour les contraindre à nous suivre, mais pour manifester au moins que l’amour de Dieu, tel qu’il agit en nos cours et tel qu’il touche nos existences, n’a pas peur du mal qui s’agite au cœur de l’homme ; il n’a pas peur de l’indifférence qui habite les mœurs, il n’a pas peur de l’objection des intelligences. Au contraire, il sait que c’est au-devant de ces objections, de ces maladies, de ces péchés, qu’il est envoyé pour prononcer une parole de salut, de miséricorde et d’espérance.

Ainsi, pour la plupart d’entre vous, venus du Portugal en France, vous avez été plongés dans une société toute voisine de la vôtre et réellement différente. Vous avez vu une société marquée par l’indifférence religieuse, par une certaine dégradation des mœurs, parfois par une hostilité envers la foi, et vous avez pu être tentés, à certains moments, de préserver votre foi, vos traditions, votre fidélité, en évitant le contact, du moins tant que cela dépendait de vous. Mais, vous le savez, à mesure que vos enfants grandissent, qu’ils s’intègrent dans le tissu de notre société, ce contact n’est pas évitable, et vous ne devez pas le fuir. C’est pourquoi je suis heureux de rendre hommage à toutes celles et à tous ceux d’entre vous qui participent à la fois à la vie de leur communauté portugaise et aux activités des paroisses françaises au milieu desquelles ils vivent : ils apportent leur contribution à la mission de l’Eglise universelle ici à Paris.

Rendons grâce au Seigneur pour le chemin d’évangélisation qu’il a accompli dans l’histoire de votre nation, pour la mission qu’il vous confie dans ce temps où vous êtes expatriés. Soyez au milieu de nous les témoins d’une vraie fidélité à l’Évangile, ne vous dérobez pas au contact de gens que vous pouvez estimer moins fidèles que vous mais auxquels précisément votre fidélité est tellement nécessaire.

Que Notre-Dame de Fatima accompagne vos jours, votre vie parmi nous, qu’elle bénisse votre pays et qu’elle vous fasse connaître des jours heureux.

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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