Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Messe en l’honneur du bienheureux Scalabrini

Cathédrale Notre-Dame de Paris – Dimanche 23 octobre 2005

Frères et Sœurs,

Le dialogue de Jésus avec le légiste nous permet d’entendre une nouvelle fois le cœur de la foi chrétienne, le noyau irréductible qui rassemble, comme nous le dit l’Évangile selon saint Matthieu, tout ce qu’il y a dans l’Écriture, la Loi et les prophètes, c’est-à-dire qui récapitule, qui recueille, qui assume et qui accomplit tout ce qu’il y a dans la Loi et dans les prophètes : le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain. C’est sans doute une grâce particulière que cet Évangile nous soit donné à entendre en ce jour où nous clôturons la semaine de prière pour la mission et où nous sommes invités à réfléchir et à prier sur le sens de la mission aujourd’hui.

Car le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour de nos frères unis dans une même exigence par le Christ, formule en même temps le contenu, les objectifs et les modalités de la mission à accomplir : annoncer le Dieu unique à toutes les nations et manifester que ce Dieu unique est un Dieu d’amour qui prend soin de toutes ses créatures. Nous le manifestons à travers les services que la charité chrétienne permet de mettre en ouvre dans les relations humaines.

Dévoiler par la pratique le contenu de la profession de foi ; manifester qu’il n’y a qu’un seul amour qui vient de Dieu, qui nous habite, qui nous tourne vers Dieu et qui nous tourne vers nos frères, est en même temps un programme de vie commune,. Saint Jean le dit dans une de ses épîtres, : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1Jm 4, 20). Nous comprenons, à travers le rapprochement de ces deux commandements en un seul, tel que Jésus le formule dans l’Évangile selon saint Matthieu, une dimension constitutive de la révélation chrétienne qui malheureusement reste parfois un peu obscurcie sinon dans nos esprits, au moins dans nos pratiques. La relation qui nous unit à Dieu est indissociable de la relation que nous vivons avec nos semblables. Si nous voulons être fidèles à Dieu comme nous le demande le premier commandement, cela ne peut s’exprimer que par un engagement à vivre dans l’amour de nos frères.

Nous avons forcément, quand nous entendons le mot de mission, des références partielles qui remontent à notre enfance, à ce que nous avons entendu lorsqu’on nous parlait de mission et de missionnaire. Pour nous, Français, la mission s’identifiait facilement avec l’envoi dans les territoires africains, asiatiques ou océaniens, qui étaient sous notre dépendance, d’hommes et de femmes porteurs de l’Évangile qu’ils allaient annoncer à des populations dont on savait bien qu’elles en ignoraient tout. On aurait pu croire d’une certaine façon que la mission était principalement cette prédication de l’Évangile. Pourtant, si nous relisons l’histoire de l’engagement de ces hommes et de ces femmes dans ces territoires lointains, nous découvrons comment, très vite, ils joignent à la proclamation les actions d’aide, d’éducation, de soins, bref la manifestation pratique, quotidienne de la charité.

En effet, comment auraient-ils pu annoncer le Dieu d’amour s’ils n’avaient pas d’abord mis cet amour en pratique ? Comment faire croire à ces hommes et à ces femmes que Dieu les aimait si celui qui venait avec les colons n’était pas capable d’adopter un comportement différent et de mettre en ouvre une relation d’amour à l’égard de ceux auxquels il voulait annoncer le Christ ? Déjà nous voyons comment l’articulation de ces deux dimensions de la foi chrétienne, tournée vers Dieu et tournée vers le prochain était constitutive de la mission.

Dans cette image lointaine qui a peuplé notre enfance, il était clair ou du moins nous croyons qu’il était clair, ou nous feignons de croire qu’il était clair, que nous étions un pays catholique et que nous portions la bonne nouvelle à des pays païens. Aujourd’hui, nous ne sommes plus très sûrs d’être un pays catholique ; nous découvrons que les païens ne sont pas seulement outre-mer, ils sont aussi chez nous. La mission n’est pas simplement au bout d’un long voyage aventureux, dans un pays inconnu, dans une culture inconnue ; elle est à notre porte, dans la rencontre des hommes et des femmes venus des bouts du monde pour essayer de s’installer en France ou en Europe occidentale. Du coup nous comprenons comment les questions qui se posent à la mission aujourd’hui, sont liées étroitement à celles qui se posent du fait de l’immigration, et c’est pourquoi, très naturellement, le Saint Père a voulu que cette année la réflexion sur la mission soit menée sous l’angle très précis de l’accueil de l’immigré.

Vous avez entendu tout à l’heure la lecture du Livre de l’Exode. Il n’est pas besoin d’expliquer ce qui est très clair. Nous sommes tous, nous avons tous été, – non pas à la manière que nous connaissons le plus habituellement mais dans la constitution de notre culture –, nous avons tous été des immigrés. Nous sommes tous accueillis quelque part, et pour reprendre la phrase célèbre : « Nous n’avons de patrie nulle part car notre patrie est en Dieu » (Lettre à Diognète).

Mais cette conception de l’immigration spirituelle, si je puis dire, ne doit pas nous cacher les contraintes très concrètes de l’immigration effective de ceux qui quittent aujourd’hui leur pays et leur terre pour essayer de protéger leur vie ou de gagner de quoi vivre. Croyez-vous sincèrement que nous pouvons nous présenter comme les témoins du christianisme devant le monde si nos pays ne sont pas capables d’inventer une nouvelle manière d’être dans cet univers ? Croyez-vous sincèrement que nous pouvons continuer à vivre selon les critères du développement économique du XIXème et du XXème siècle, tandis que chaque jour nous découvrons un peu plus l’inégalité de répartition entre les biens de la Terre ? Et croyez-vous sincèrement que l’on puisse longtemps défendre son pré carré quand la famine traverse le monde ? En tout cas il n’y a aucun exemple dans l’histoire qu’on ait pu contenir des peuples affamés pour les empêcher de participer au partage des biens.

La question qui nous est posée n’est donc de savoir si nous sommes capables d’exprimer des sentiments généreux à l’égard des pauvres du monde, ni même si nous sommes capables d’avoir une attitude de respect à l’égard des personnes que nous rencontrons chez nous. Elle est plus large et plus cruciale : sommes-nous capables d’accepter que notre mode de vie soit remis en cause et profondément et durablement ? Si nous n’allons pas jusqu’à cette question centrale, je crains que tous les grands discours sur les quelques pour cent destinés au développement local ne restent que de la rhétorique généreuse pour assemblées internationales mais soient sans effet pratique. Car la cotisation, si je puis dire, ne peut se réunir que par un prélèvement sur nos biens.

Accueillir l’immigré c’est donc se poser la question du partage de ce que nous avons. C’est aussi nous poser la question de l’accueil, d’une expérience et d’une sagesse humaines qui ne sont pas les nôtres, mais qui ne sont pas cependant sans valeur. Cela ne veut pas dire que tout ce qui vient d’ailleurs est mieux que ce qui est chez nous. Cela veut dire, au moins, qu’il vaut la peine de vérifier que tous ce qui est chez nous est nécessairement meilleur que ce qui vient d’ailleurs, et que notre conviction d’avoir inventé la meilleure manière de vivre mériterait, au moins de temps en temps, que nous nous interrogions.

En tout cas, disciples du Christ, il nous revient d’être aux premières loges si je puis dire, ou au premières lignes dans ce combat pour la fraternité avec les autres peuples. Il nous revient, comme beaucoup d’hommes et de femmes dans notre ville, dans notre pays, le font chaque jour, d’être prêts, même si nous ne disposons pas des moyens nécessaires, à passer du temps, à rencontrer, à écouter, à parler, à traiter ces hommes et ces femmes qui arrivent chez nous après des périples que nous avons peine à imaginer, autrement que comme des gêneurs, même si nous n’avons pas la solution à leurs problèmes. Qu’au moins ils sentent que nous prenons part à leurs soucis et à leur inquiétude. Qu’au moins ils sentent que, chez nous, il y a un peu de fraternité vis-à-vis d’eux. Qu’au moins ils sentent que, pour des chrétiens, il n’y a pas d’étrangers. Pour des chrétiens, il y a des frères.

Prions le Bienheureux Jean-Baptiste Scalabrini. Que, par son intercession, Dieu ouvre nos cours à la dimension universelle de son amour. Qu’il fasse de nous des témoins de Celui qui s’est fait immigré parmi les hommes. Lui qui était de condition divine, il n’a pas revendiqué le rang qui l’égalait à Dieu, Il a partagé notre condition humaine et Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur la croix (Ph 2, 11).

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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