Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Dimanche in albis 2006

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 23 avril 2006

Frères et Soeurs,

L’Écriture accomplit ce qu’elle dit. Nous sommes le premier jour de la semaine et c’est le soir, comme l’Évangile nous le disait à l’instant : le soir du premier jour de la semaine, les disciples étaient réunis. Jésus est apparu au milieu d’eux. Comment n’aurions-nous pas au fond du cour une pointe de désir et de jalousie : pourquoi ne le voyons nous pas, nous aussi ? Pourquoi ne vient-il pas au milieu de nous ? Dans les Évangiles, le récit des apparitions de Pâques est construit de telle façon que la reconnaissance du Christ ressuscité soit bien perçue non pas comme imposée par l’évidence des sens mais comme un acte de foi. Ici, cet acte de foi est construit autour de la personne de Thomas. Il est le prototype de ce que j’évoquais à l’instant, du désir que nous avons de voir et de toucher. Il n’a pas vu, il n’a pas touché, alors il ne croit pas.

Le récit de la deuxième visite du Christ avec le dialogue qui s’ensuit nous est donné pour que nous comprenions que la foi est une démarche libre, une démarche qui ne s’impose pas par l’évidence. Si Jésus se mettait à déambuler dans la cathédrale, vous n’auriez pas besoin de croire, vous n’auriez qu’à voir. Mais, justement, l’Évangile veut nous faire comprendre que ce n’est pas comme cela que nous sommes invités à entrer en communion avec le Christ. Dans l’Évangile selon saint Jean, l’histoire de saint Thomas face au Ressuscité constitue une première finale, il sera suivi d’un autre chapitre racontant l’apparition au bord du lac de Tibériade. Ce premier récit terminal nous donne une clé pour comprendre le sens des Évangiles : tout n’a pas été raconté des signes que Jésus a fait, mais ce qui a été écrit l’a été « pour que vous croyiez », pour soutenir, susciter, encourager la foi. Pour nourrir notre attitude de foi, l’Évangile introduit le décalage que nous constatons entre l’expérience directe, physique, sensible, du Christ et la connaissance par la foi. « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ». Nous sommes ceux que le Christ bénit en nous disant que nous sommes heureux d’avoir cru, de croire, sans avoir vu.

Pourtant, pour que notre liberté puisse se déterminer, pour que notre adhésion puisse s’exprimer, pour qu’au moins nous sachions vers qui va notre foi, il faut bien que nous ayons quelque chose à voir, il faut bien qu’il y ait une expérience humaine qui nous aide à entrer dans ce chemin de liberté. Il me semble que les lectures que nous avons entendues aujourd’hui nous donnent deux exemples de cette expérience humaine. Le premier est la manifestation de la miséricorde de Dieu. Le Christ ne se contente pas de réconforter ses disciples enfermés par peur des Juifs. « La paix soit avec vous », c’est le salut conventionnel, « bonjour ». Mais, à travers ces mots, vous entendez plus qu’un simple « bonjour ». « La paix soit avec vous », c’est ce que j’ai dit tout à l’heure au début de la célébration. C’est à la fois un vou et une promesse. C’est la paix que Dieu nous donne. Cette paix que Dieu nous donne, nous ne pouvons pas l’accueillir si notre esprit et notre cour demeurent divisés, empoisonnés par le sentiment de la culpabilité ou le poids de nos péchés. Pour qu’il y ait vraiment la paix dans nos cours, il ne suffit pas que le Christ nous souhaite la paix, il ne suffit pas qu’il nous la propose, il faut encore qu’il nous délivre de notre péché, qu’il nous permette d’évacuer ce qui empoisonne l’intérieur de notre cour. Cette libération vient par le pardon des péchés qu’il nous apporte et qu’il met à notre disposition à travers le ministère apostolique quand il donne aux disciples l’Esprit en leur disant : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis ». Voilà une expérience directe qui n’est évidemment pas sensible mais qui est cependant une expérience réelle et perceptible de l’action du Christ aujourd’hui. Il est celui qui peut nous délivrer de nos péchés, de nos fautes morales et de notre culpabilité. Dans une société qui a oublié ce qu’est le péché parce qu’elle a oublié qui est Dieu, dans une société qui efface les fautes morales, nous savons bien que ce qui reste, c’est le poids écrasant de la culpabilité. Le Christ nous apporte la délivrance de la culpabilité, il restaure en nous la capacité d’identifier le bien et le mal, le jugement moral et le sens du péché parce qu’il nous donne le sens de Dieu, de l’amour de Dieu, de notre alliance avec Dieu, et par conséquent de nos ruptures d’alliance.

Le deuxième signe perceptible qui nous est donné est la foi. Non pas simplement la nôtre, la vôtre, la mienne, mais la foi de l’Église entière. C’est un signe de la puissance de Dieu : à travers les péripéties de l’histoire, les débats multiples des courants d’opinion, des systèmes philosophiques, des idéologies qui ont traversé l’humanité pendant des siècles, non seulement la foi ne s’est pas éteinte mais elle a gardé une vigueur dont vous êtes les témoins en devenant chrétiens. Vous n’avez pas été séduits simplement par telle ou telle personne, vous avez été séduits par le Christ et le Christ a une réalité dans notre vie parce qu’il y a des hommes et des femmes qui croient en lui, parce qu’il y a des hommes et des femmes dont la foi au Christ change l’existence, parce qu’il y a des hommes et des femmes pour qui l’amour est le levier qui transforme le monde. « Celui qui aime le Père garde ses commandements », il met sa parole en pratique.

Ces signes, nous en bénéficions, nous en sommes les héritiers. Mais nous en sommes aussi les dépositaires et nous devons en vivre pour les hommes et les femmes qui nous entourent. Eux aussi, c’est parce qu’ils pourront percevoir que nous sommes des hommes et des femmes réconciliés avec Dieu, réconciliés avec nos frères et réconciliés avec nous-mêmes qu’ils croiront à la miséricorde. C’est parce qu’ils verront des hommes et des femmes dont la vie est transformée par l’amour du Christ, qui acceptent de donner de leur temps, de leur disponibilité, de leur capacité d’agir pour aider les autres qu’ils vont comprendre que les commandements de Dieu sont mis en pratique en ce monde. Ils verront, comme nous l’avons vu, qu’il y a des hommes et des femmes qui croient que le Christ est le Messie et qui, avec le Christ, apprennent à aimer le Père.

Voilà à quoi nous conduit une véritable expérience de la foi qui est une démarche de la liberté qui ne s’impose pas de l’extérieur, qui ne se conditionne pas de l’extérieur, mais qui surgit du profond du cour de l’homme chaque fois qu’il est mis en face de la révélation de l’amour miséricordieux du Père pour les hommes. Prions donc le Seigneur que cette foi dont il vous a fait la grâce se fortifie et porte du fruit à travers chacune de vos existences. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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