Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Fête de la Transfiguration pour confier le cardinal Jean-Marie Lustiger à la miséricorde de Dieu

Cathédrale Notre-Dame de Paris - lundi 6 août 2007

Ouverture

Frères et sœurs, il y a un peu plus de 24 heures, le Cardinal Jean-Marie Lustiger s’est éteint et a rejoint le Père, et nous avons besoin en ce premier moment de notre séparation de nous retrouver, nous qu’il a si souvent rassemblés dans cette Cathédrale ou en d’autres lieux pour nous conduire, comme celui qui avait placé pour être le pasteur de son peuple. Nous avons besoin de nous retrouver et de nous encourager mutuellement à vivre dans la foi ce que nous venons de chanter : « Le Christ a vaincu la mort ». Nous le savons, nous le croyons. Cette certitude et cette confiance que nous avons en la puissance vivifiante de Dieu n’effacent ni la douleur de la séparation, ni le chagrin ; ni la peine. Chacun et chacune d’entre nous a dans sa vie l’occasion de perdre des êtres chers. Aujourd’hui c’est celui qui nous avait été donné comme père que nous perdons.
Avec confiance, nous nous tournons vers le Seigneur. Nous laissons la douceur de sa parole envahir nos cœurs ; nous laissons la tendresse de son amour soutenir notre faiblesse ; nous laissons la joie de sa présence apaiser notre chagrin. Avec confiance, nous prions pour son serviteur Jean-Marie. Nous prions pour notre Église, et en particulier pour l’Église de Paris, et nous le supplions : qu’il manifeste pour nous sa miséricorde en ce jour où la splendeur de la Résurrection à travers l’humanité du Christ dans la Transfiguration. Qu’il est bon pour nous de voir cette lumière ! Qu’il est bon pour nous d’être avec lui ce soir ! Avec Pierre, nous voudrions que cela dure. Prions-le, qu’il nous pardonne nos péchés.

Homélie

Frères et sœurs, dans les évangiles, la Transfiguration du Seigneur dont nous venons d’entendre le récit qu’en donne saint Luc se situe peu après la confession de foi de Césarée et l’annonce, que Jésus a faite à ses disciples, du chemin qu’il va suivre jusqu’à Jérusalem et du sort qui l’y attend d’être arrêté, jugé, crucifié, mis à mort, avant de ressusciter. Nous le savons, aussi bien la confession de foi de Pierre parlant au nom des disciples que l’annonce de la Passion telle que Jésus la fait vont constituer une épreuve décisive pour ceux qui marchent à la suite du Christ : Qui est leur Maître ? Derrière qui ont-ils marché ? A quoi pensent-ils ou à quoi rêvent-ils quand ils entendent Pierre dire : « Tu es le Messie, le Fils de Dieu » ? N’ont-ils donc pas encore dans la tête des images prophétiques du Fils de l’Homme nimbé de gloire dont ils pensent que le Messie pourrait être l’incarnation terrestre, terrassant les ennemis de Dieu. Voici qu’il leur faut découvrir peu à peu que le Messie glorieux va d’abord être exposé à la risée du monde, torturé dans sa chair, humilié dans son humanité, défiguré par la souffrance : il n’aura plus même figure humaine. C’est dans cette désagrégation de son humanité que la foi des disciples va être invitée à reconnaître celui qui est le Fils bien-aimé, celui que Dieu a choisi.

Ainsi la manifestation de la gloire dans l’humanité du Christ au moment de la Transfiguration est comme une prophétie par rapport à ce que les disciples auront à vivre au moment de la Passion. En suivant pas à pas le chemin des disciples derrière le Christ, en accompagnant Pierre, Jean et Jacques sur la montagne, en étant déroutés comme ils le furent par ce qu’ils voyaient, nous découvrons peu à peu que cette manifestation de la gloire de Dieu dans l’humanité du Christ est aussi une clé qui nous est proposée pour comprendre le sens de l’existence humaine. Dans son épître, saint Jean dit que « ce que nous sommes ne paraît encore complètement ». Et il est vrai que nous sommes enfants de Dieu, mais nous ne sommes pas encore complètement transfigurés, et la lumière irradiante de la vie divine qui nous habite reste cachée, enchâssée dans la chair qui est la nôtre. Elle reste un objet de foi et d’espérance que nous ne voyons pas de nos yeux. Ce que nous voyons, c’est l’aridité des existe ces humaines, c’est la souffrance des corps, c’est le désespoir des âmes, c’est la tristesse des cœurs, c’est la mort qui fait son œuvre à travers l’histoire des hommes. Ce que nous ne voyons pas, mais que nous croyons parce que nous faisons confiance au Christ, c’est qu’au cœur de cette misère humaine que nous partageons avec tous nos frères, la puissance de Dieu manifeste la surabondance de son amour. Quand la mort vient frapper, que ce soit de manière imprévisible, accidentelle, ou que ce soit progressivement comme nous venons de le vivre avec Jean-Marie Lustiger, quand la mort vient frapper, c’est la vie qu’il nous promet.

Hier après-midi, en célébrant l’Eucharistie auprès de lui, alors qu’il n’avait plus aucun moyen d’expression, je pensais à cette parole que nous venons d’entendre dans l’évangile selon saint Luc : « Ils ne virent plus que Jésus, seul ». Car notre passage de cette vie à la vie du Père est un moment que nous pouvons essayer d’entourer, que nous pouvons essayer de partager, mais que nous ne pouvons pas assumer pour les autres : le moment où il n’y a plus que Jésus, seul ; le moment où notre humanité repose totalement sur l’humanité du Christ. Beaucoup de gens s’imaginent que, parce que nous croyons à la vie éternelle et à la résurrection des corps, la mort est pour nous plus facile. Mais nous savons qu’il n’en est rien. Nous savons qu’il n’en est rien, parce que nous sommes touchés non seulement dans ceux que nous aimons, dans ceux pour qui nous avons de l’affection, mais nous sommes touchés dans notre propre vie, car chaque fois que nos sommes témoins de ce passage où il n’y a plus que Jésus seul, la question transperce notre cœur : « Et toi, où est Jésus pour toi ? »

Ainsi ce soir, tandis que nous confions notre frère à la miséricorde du Père, nous nous appuyons sur sa foi et sur son espérance. Nous partageons la joie qu’il a éprouvée tout au long de sa vie de connaître le Christ, d’être connu de lui, de découvrir comment la promesse faite à Moïse et à Élie, s’accomplit dans la personne de Jésus de Nazareth, de découvrir comment ces deux grands devanciers parlaient avec lui de ce qui allait arriver à Jérusalem ; comment ces événements qui resteraient pour eux mystérieux avaient un sens dans l’alliance que Dieu avait conclue avec son peuple, comment ils étaient en quelque façon l’accomplissement de cette alliance.

Jean-Marie Lustiger, il a eu l’occasion de le dire à plusieurs reprises, a eu conscience d’accomplir l’alliance à laquelle il avait été associé par sa naissance en découvrant la foi au Christ ressuscité. Nous nous appuyons sur cette joie qu’il avait de croire, cette passion qu’il avait de partager cette joie aux autres, comme il avait voulu le faire lors de Paris-Toussaint 2004, proposant aux catholiques de Paris de sortir par les rues et les places pour partager leur bonheur, partager leurs richesses, partager les trésor de la foi avec les hommes et les femmes de cette ville ; comme il avait la joie de le faire chaque dimanche dans les paroisses de la capitale ou dans cette cathédrale, en partageant les trésors de la Parole et en donnant simplement comme un frère et comme un père la lumière que Dieu lui avait donnée sur cette Parole pour éclairer notre route. Joie immense qu’il avait de participer à la mission universel de l’Église, associé au ministère de Pierre, partageant à travers le monde les souffrances et les espérances de toutes les communautés répandues sur toute la surface de la terre ; comme il avait la joie de croiser vos regards et de vous sourire.

Ce soir, nos rendons grâce pour cette joie partagée, nous accueillons le don qui nous a été fait à travers sa vie, le témoignage de l’Évangile dont il a été l’instrument au milieu de nous, nous rendons grâce à Dieu pour tout ce qu’il a réalisé à travers la vie de son serviteur. Avec confiance, nous nous tournons vers le Père, et nous prions pour que la communion que nous avons connue dans cette Église de Paris, dans cette cathédrale, se continue, lui étant désormais dans notre Église du ciel comme un correspondant de notre Église de la terre, continuant auprès de Dieu le ministère qu’il avait accompli au milieu de nous, en intercédant pour le peuple qui lui avait été confié, recevant avec gratitude la grâce de la lumière. Frères et sœurs, confions-nous à l’amour de Dieu qui n’abandonne jamais ses enfants.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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