Intervention de Mgr André Vingt-Trois lors du colloque 60e anniversaire de l’Aide à l’Église en Détresse (AED)

Saint-Christophe de Javel - 4 octobre 2007

Colloque sur le thème “A-t-on encore le droit d’évangéliser ?”.

Pour le 60e anniversaire de sa fondation, l’AED a voulu se poser la question de l’évangélisation : dans les pays où l’Église souffre du manque de liberté, le droit d’évangéliser, c’est-à-dire le droit d’accomplir sa mission fondamentale, est limité, voire nié. Une question qui se pose également dans nos pays sécularisés, où un certain laïcisme voudrait reléguer la question religieuse à la sphère strictement privée. Ici comme ailleurs, l’Église a-t-elle encore le droit d’exprimer son point de vue ? Peut-elle encore annoncer l’Évangile sans être accusée de faire du prosélytisme ? Peut-elle encore prétendre détenir la vérité tout en insistant sur la nécessité du dialogue inter-religieux ?

Ces questions ont été traitées et débattues lors du Colloque du Jubilé de l’AED, le 4 octobre dernier, par le cardinal Ivan Dias, Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples, quatre évêques français - Mgr Vingt-Trois, Mgr Cattenoz, Mgr Rey et Mgr Dagens - ainsi que par Gérard Leclerc et Fabrice Hadjadj devant 350 personnes.

Intervention de Mgr André Vingt-Trois

Chers amis,

Je voudrais d’abord profiter de l’occasion de ce colloque jubilaire pour vous exprimer ma reconnaissance, non pas simplement à vous personnellement, mais à tous les membres de l’Aide à l’Église en Détresse. Nous faisons monter vers le Seigneur notre action de grâce pour ces six décennies de travail tellement persévérant et en même temps modeste et non spectaculaire. Vous avez tenu dans une période où il n’était pas si facile de soutenir celles et ceux qui étaient soumis à la pression pour leur foi et quelquefois à la persécution. Je rends grâce à Dieu pour votre action menée avec courage et détermination.
Sur le sujet qui nous rassemble aujourd’hui je voudrais simplement ajouter quelques points d’attention, de sensibilité, par rapport à ce que vient de dire le Cardinal Dias.

1. Il me semble que notre capacité d’évangéliser ne se définit pas d’abord par nos ennemis ni par les obstacles que l’on rencontre. Notre capacité d’évangéliser se définit par d’abord par l’authenticité de notre vie chrétienne. C’est dans la mesure où nous sommes pleinement donnés à la vie de l’Esprit Saint, l’Esprit de la Pentecôte, dans la mesure où nous laissons la puissance de cet esprit transformer notre propre vie, que nous pouvons effectivement devenir des évangélisateurs, c’est-à-dire des personnes qui annoncent une Bonne Nouvelle. Cette bonne nouvelle n’est pas simplement une bonne nouvelle pour les autres, elle est d’abord une bonne nouvelle pour nous.

Sans doute, dans nos traditions occidentales, - pour dire les choses plus modestement encore, dans nos traditions françaises -, pendant toute une période, les chrétiens, sans qu’il y ait nécessairement de malice de leur part, ont exercé leur capacité de témoigner d’une bonne nouvelle par procuration. Dans le sein de l’Église il y avait des corps de spécialistes destinés à la mission. Vous savez sans doute qu’au début du XXe siècle plus de la moitié des missionnaires à travers le monde étaient français. Cela veut dire que les spécialistes en question étaient quand même assez nombreux et suffisamment motivés et soutenus par les autres pour conduire une action d’une ampleur immense dont on connaît les fruits et les résultats aujourd’hui. Mais, il reste qu’il y avait dans cette démarche une part de députation.

Nous sommes entrés depuis plusieurs dizaines d’années dans une nouvelle phase, où nous ne pouvons plus nous en remettre à des spécialistes ou à des professionnels pour exercer la mission de l’Église. Elle doit devenir vraiment le bien et la mission de tous. Pour qu’elle devienne le bien et la mission de tous, il faut que, tous, nous soyons convaincus que l’Évangile est une puissance de transformation de notre vie. On ne peut pas devenir des annonciateurs de la Bonne Nouvelle si le message du Christ n’est pas d’abord un ferment de renouvellement de notre manière de vivre. Si bien que la première question à laquelle nous sommes confrontés n’est pas une question d’autorisation ; la première question à laquelle nous sommes confrontés n’est pas la question de savoir si nous allons convertir les autres ; la première question à laquelle nous sommes confrontés, c’est celle de savoir si moi, j’autorise le Christ à prendre possession de ma vie. La première question est de savoir si, moi, j’accepte que le Christ me convertisse.

Si je n’entre pas dans la dynamique qui consiste à ouvrir les portes de ma vie, comme le Pape Jean-Paul II y avait invité lors de la messe d’inauguration de son pontificat : « Ouvrez les portes au Christ », si je ne suis pas décidé à laisser le Christ entrer dans ma vie, les questions de coexistence, de subsistance, de relations, de difficultés de liberté ou de non-liberté sont des questions sans intérêt, car la question numéro un est : le Christ, l’Unique Sauveur, est-il vraiment mon Sauveur ? Autrement dit, suis-je animé d’un attachement et d’une expérience de la miséricorde de Dieu telles que je ne peux pas ne pas la partager ? Le premier levier de l’évangélisation, c’est l’évangélisation de ma vie qui devient motif d’annonce de l’Évangile.

2. Deuxième question : Avons-nous besoin d’être sauvés ? Question très simple. Toute une catéchèse et une théologie reposent sur la proclamation que le Christ fait dans l’Évangile et sur la tradition chrétienne que enseigne que le Christ est notre Sauveur. Mais a-t-on besoin d’un Sauveur si on n’a pas besoin d’être sauvé ? Une des premières difficultés de l’évangélisation c’est le sentiment que nous pouvons nous sauver sans Lui. J’ajouterais même, d’une certaine façon, sans Lui et sans les autres, en pensant aux autres religions. Car l’objectif du salut personnel de l’être humain est au cœur de la plupart des démarches religieuses, de la plupart des démarches de foi. Mais si nous sommes dans une culture où la garantie du salut ne repose plus sur une relation avec Dieu, mais sur l’efficacité technologique de nos connaissances, la question de l’évangélisation ne peut plus se poser.
Parce que tout le monde, comme le petit garçon ou la petite fille au catéchisme, vous demandera : à quoi cela sert-il ? A quoi cela te sert-il d’être croyant ? A quoi cela te sert-il d’être chrétien ? Si tous les fruits de la démarche de la foi peuvent être obtenus sans la foi, à quoi cela sert-il d’être croyant ? Nous sommes confrontés très précisément à cette question : le salut de l’homme, salut de l’être humain dans son intégralité, se réalise-t-il uniquement selon des critères « de santé publique » ? si c’était le cas, les évangélisateurs seraient les médecins, les infirmières et les travailleurs sociaux. Pourtant, si la santé publique, telle que nous avons pu la faire progresser dans nos sociétés depuis quelques dizaines d’années, nous laisse avec le plus fort taux de consommation de neuroleptiques, c’est probablement que quelque chose manque.

Je sais bien que l’on critique cette conception de Dieu qui viendrait boucher un manque, mais en retour je voudrais dire que l’homme qui ne manque de rien n’a pas besoin de Dieu. Je ne peux pas me placer dans la perspective d’un Dieu qui ne sert à rien, cela n’a singulièrement pas de sens selon la cohérence d’une culture technologique où la valeur des choses dépend de leur utilité. A quoi Dieu sert-il ?

Je ne peux pas exprimer quelque chose quant au salut que Dieu apporte à l’humanité si ma propre vie ne reflète pas l’efficacité de la foi chrétienne donnée par la grâce de Dieu. Cela ne veut pas dire que tous les croyants vont être prospères et heureux et que les incroyants vont être malheureux ; cela veut dire que celui qui croit en Dieu assume l’existence d’une façon différente. S’il n’y a pas de valeur ajoutée dans la relation de la foi, que vais-je proposer à mes contemporains ?

3. Troisième remarque que je voudrais proposer à votre réflexion : comment évangéliser ? Qu’allons-nous faire ? Comment allons-nous faire ? Je crois qu’il faut que nous acceptions que l’évangélisation soit un acte d’Église, et non pas simplement un acte individuel. Dans cet acte d’Église, chaque membre de l’Église a sa part à prendre, mais chacun la prend différemment selon sa propre vocation, selon la situation dans laquelle il se trouve. Le Cardinal Dias a évoqué tout à l’heure la figure de Mère Térésa. Toutes les filles du monde ne sont pas appelées à devenir Mère Térésa, pas même toutes les catholiques du monde. Mais toutes les catholiques sont appelées à rendre témoignage de l’amour de Dieu et de la miséricorde de Dieu pour les pauvres. Mère Térésa l’a fait excellemment dans son histoire, dans la période où elle a vécu, dans les conditions où elle s’est trouvée. Chacun de nous doit le faire dans son histoire, à l’endroit où il se trouve, et moi comme archevêque je ne le fais pas comme le père ou la mère de famille qui élèvent trois ou quatre enfants ; je ne le fais pas comme l’employé qui travaille dans un bureau ; je le fais comme aucun autre. Et pourtant, tous, nous participons au même acte d’évangélisation, c’est-à-dire au même témoignage de la Bonne Nouvelle.

Ce qui est significatif n’est pas que nous aurions des personnalités exceptionnelles dans tous les registres. Ce qui est significatif, c’est que le corps ecclésial, dans son ensemble, dans sa communion, dans son entier, donne le signe que l’amour de Dieu est à l’œuvre en ce temps. Cela se fait par des gens qui annoncent l’Évangile dans les rues, cela se fait par des gens qui frappent aux portes pour dire : « On s’intéresse à vous » ; cela se fait par des gens qui ne disent rien, mais qui vivent quotidiennement la fidélité au Christ dans les conditions de leur existence ; cela se fait par des gens qui s’engagent dans des actions sociales et politiques ; cela se fait par des gens qui sont appelés à donner toute leur vie. Il n’y a pas une seule méthode d’évangélisation. Il y a un seul Évangile ; il n’y a pas une seule manière d’annoncer l’Évangile, il y en a quantité. Ce qui compte, ce n’est pas de pouvoir dire : « Nous, nous avons trouvé la meilleure formule ! » C’est que chacun puisse contribuer à développer la capacité évangélisatrice de l’Église.
Ce développement passe forcément par un travail et un investissement. Un travail, parce que on n’annonce pas l’Évangile en restant allongé au soleil. On annonce l’Évangile en se dépensant. Un investissement, parce qu’annoncer l’Évangile veut dire mieux connaître le Christ, mieux vivre dans la communion avec le Christ, mieux vivre dans la communion sacramentelle, et donc passer du temps avec le Christ.

4. Je voudrais encore, si vous le permettez, essayer de réfléchir un petit peu, au moins commencer à réfléchir, sur notre situation dans la culture dans laquelle nous sommes. Cette culture n’est pas plus mauvaise qu’une autre ; je veux dire que nous ne sommes pas dans une situation pire que ne l’étaient les chrétiens dans le Bas-Empire romain, nous ne sommes pas dans une situation pire que ne l’étaient les chrétiens dans les luttes du Moyen-Âge entre les différents groupes, courants, etc. Nous ne sommes pas dans une situation pire que pendant la guerre de Cent ans ou pendant les guerres napoléoniennes, nous ne sommes pas dans une situation pire que ne l’étaient les paysans français du XIXe siècle dans les conditions de vie qu’ils connaissaient. Notre situation a des aspects négatifs, mais elle a des aspects positifs. Je ne peux pas dire purement et simplement qu’annoncer l’Évangile revienne à ouvrir un stand de contre-culture. Je ne vais pas dire : « Nous, nous savons comment les hommes doivent vivre et les autres ne le savent pas et ils vont à la catastrophe ». Ils ne vont pas forcément à la catastrophe ; ils savent un certain nombre de choses et ils croient à un certain nombre de valeurs.

Par exemple, dans notre société, la valeur de la famille est malmenée. Ce n’est pas une révélation, je suppose pour vous. En même temps, on doit dire aussi que des hommes et des femmes qui arrivent à l’âge de fonder une famille sont souvent très motivés par la responsabilité qu’ils prendront d’élever des enfants. Ils ne sont pas désinvoltes ou indifférents. Nous sommes devant une réalité mêlée. Nous n’allons pas nous présenter en disant : « Ils ne croient plus à la famille, ils ne croient plus à l’éducation, ils ne croient plus à rien du tout. Et nous allons, nous et nous seuls, donner une image de ce que doit être la vie humaine ». Nous ne sommes pas dans cette situation-là. Le dialogue, précisément, repose sur la conviction qu’il y a quelque chose de bon dans l’humanité. Je veux dire que l’ordre de la rédemption dans lequel s’inscrit l’évangélisation n’annule pas l’ordre de la création. Ce que Dieu a fait de bon, Il l’a fait de bon. La bonté du monde qu’Il a fait subsiste malgré le péché. Donc nous ne pouvons pas nous situer seulement dans une perspective d’absolution des fautes ou de dénonciation, ce qui serait encore pire. Nous devons nous situer aussi dans la perspective, qui a été largement développée par le Concile Vatican II, d’un discernement de ce qui est bon dans l’effort humain de maîtriser le monde. Dans une coopération forte avec ce qui nous semble des valeurs fondatrices d’une vie humaine et sociale et avec la capacité d’exprimer notre désaccord, de dire : « Non, là, nous pensons que l’on fait fausse route ». Ce n’est pas parce que nous pensons que le monde fait fausse route sur un point que tout est mauvais.

Seulement, nous vivons dans une société plus complexe qu’il n’y paraît. Elle est à la fois, je parle de nos sociétés occidentales, une société de liberté : chacun peut dire à peu près n’importe quoi, surtout s’il dit n’importe quoi -, et en même temps une société qui voudrait que tout le monde dise la même chose. Ces deux aspects ne sont pas tout à fait compatibles ; leur attelage est un peu paradoxal. On vous prêche la liberté de pensée et la liberté d’expression, mais si vous dites quelque chose qui ne correspond pas à l’image publicitaire que nous renvoie l’instrument médiatique, alors vous n’êtes pas bon. Nous sommes donc à la fois dans un système de prétendue tolérance absolue, la tolérance étant devenue la vertu principale de la vie sociale puisqu’elle permet de faire coexister ensemble des gens qui ne pensent pas la même chose, à la seule condition qu’ils ne disent rien qui fassent apparaître les différence. Seulement, dans ce jeu, il y a des endroits, des zones, où l’on se heurte à la conviction profonde des gens. Que fait-on alors ?

Notre manière à nous chrétiens d’être dans cette société n’est pas d’être purement et simplement ramenés au modèle commun. C’est de garder, de nourrir et de fortifier notre capacité d’annoncer quelque chose. Ce que nous souhaitons annoncer cela n’est pas l’endroit où l’on doit venir pour s’inscrire dans notre Église. Nous souhaitons annoncer comment la parole du Christ ouvre une perspective d’espérance pour l’humanité. La figure humaine qui se dégage du message du Christ, voilà qui est visible aujourd’hui à travers ceux et celles qui acceptent de se laisser conduire par l’Esprit du Christ. Nous pouvons manifester en ce monde qu’il est possible de mener sa vie, de mener une vie humaine, autrement qu’on ne le fait.

Comment cela se peut-il ? Notre vie pose-t-elle encore question ? Sommes-nous capables de poser question par notre manière de vivre plus que par nos discours ?

Voilà un ensemble de thèmes que je voulais soumettre à votre réflexion pour alimenter le travail de cette journée et, je l’espère, les 60 prochaines années.

Merci.

+André Vingt-Trois,
Archevêque de Paris

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