Intervention de Mgr André Vingt-Trois - Grandes Conférences Catholiques à Bruxelles

Bruxelles – Mercredi 11 octobre 2006

La salle du théâtre Saint-Michel était comble (1 500 spectateurs) ce 11 octobre.
Après le mot d’introduction du président des Grandes Conférences Catholiques, et l’évocation de 75 ans d’activités par le cardinal Godfried Danneels et sous forme vidéo, la parole fut donnée à Jean-Marie Cavada qui mena, comme convenu, une « marche du XXIe siècle » en passant la parole tour à tour à Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris, au cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne et au cardinal Godfried Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles et Primat de Belgique.

Les thèmes les plus brûlants de l’évangélisation dans nos villes contemporaines, des trois fondements de l’Europe et du rapport entre science et foi furent abordés successivement par les trois orateurs suivie d’un débat. Voici l’intervention de Mgr André Vingt-Trois.


Monseigneur, Mesdames, Messieurs, chers Amis,

Dans le temps très bref qui nous est imparti pour traiter de la situation de la foi dans une société pluri-culturelle je voudrais vous proposer trois réflexions. Les deux premières seront très brèves parce qu’elles nous renvoient à des choses que vous connaissez ; la troisième sera un peu plus longue parce que j’ai la faiblesse de croire que je pourrais vous apporter quelque chose.

La première réflexion est pour constater avec vous que nous vivons dans une société marquée par la rupture des transmissions. Pour beaucoup d’entre nous, en tout cas les plus anciens dont je commence à faire partie, nous avons appartenu à un monde où bien des choses se transmettaient d’une génération à l’autre : des éléments de culture, parfois un métier, en tout cas un savoir-vivre, et souvent la foi. Nous sommes dans une société où ce système de transmission ne fonctionne plus, en tout cas il fonctionne de manière beaucoup plus réduite. Pour dire les choses de manière pas tout à fait juste mais qui peut nous aider à réfléchir et à réagir, d’une société où il était commun, – entendez quasiment unanime –, d’être catholique, nous sommes passés à une société dans laquelle on ne naît plus catholique, on le devient. On le devient par choix, même quand on a été baptisé bébé. On le devient par choix parce que le système de transmission sociale ne fonctionne plus de la même manière. Ceux qui aujourd’hui font le choix d’être catholiques, se déterminent par rapport à une espérance, à une parole, à des contenus. Ce choix n’est pas simplement un choix d’idées ou un choix d’opinions, c’est le choix d’une manière de vivre. Être catholique aujourd’hui, cela veut dire ne pas vivre comme tout le monde. Pensez-y.

La deuxième remarque porte sur la sécularisation de notre culture. Sans y penser, ce qui est la caractéristique la plus claire de la culture, nous savons un certain nombre de choses, nous interprétons un certain nombre de signes, nous comprenons un certain langage. La sécularisation de notre culture se traduit par le fait que des monuments, des fêtes, des mots ont perdu leur signification chrétienne pour la plupart de nos contemporains. Ils ne savent plus ce que cela veut dire, ils ont perdu la grammaire. Pour certains, l’église qui fait tellement partie du paysage est un monument ésotérique. La fête chrétienne, ce que nous considérons comme la fête chrétienne, est considérée comme une fête laïque : Noël, c’est la fête des enfants. C’est la fête de tous, dira-t-on, ce qui est vrai aussi. Mais beaucoup ne savent plus que c’est la fête de la Nativité de Jésus. Jusqu’aux mots du vocabulaire qui sont retournés dans une acception non-chrétienne. C’est dans ce cadre-là que nous essayons de dire quelque chose de la foi. C’est dans cette atmosphère, dans cet environnement culturel, où les mots n’ont plus leur sens initial, où les symboles n’ont plus le même sens ou ne sont pas compris selon leur origine, que nous avons à vivre et à célébrer notre foi.

Comment formuler aujourd’hui le message chrétien d’une manière qui ne soit pas un simple formatage médiatique ? Je vous propose trois éléments de réflexion.

Première manière de formuler le message chrétien : le débat, universitaire, intellectuel, où s’échangent et se confrontent des visions du monde. Ce débat court deux risques. Le premier c’est d’avoir peu de clients, car ce n’est quand même pas vers les salles de débats que se précipitent les foules. Le deuxième, c’est d’être réutilisé dans une sur-interprétation médiatique.

Deuxième mode d’expression : le témoignage vécu. Croire en Jésus-Christ, adhérer à sa parole, « la garder » comme nous dit l’Évangile, cela change quelque chose dans la manière de vivre, et c’est comme cela que l’on comprend la Parole de Dieu.

Enfin, l’annonce explicite et missionnaire, une parole qui soit un partage de richesses et de dons.

Voilà qui sera mon troisième et dernier point : qu’est-ce que c’est que la mission dans un monde pluri-culturel ?

Je voudrais vous proposer deux pistes de réflexion. La première consiste à relever un élément paradoxal de notre culture démocratique. L’une des règles de notre vie démocratique, c’est de respecter les différences, au nom de la tolérance. Nous pensons qu’un pays est vraiment démocratique quand les gens peuvent penser, vivre, croire, de manières différentes. Mais nos mêmes sociétés démocratiques manifestent une hantise impressionnante de la différence. Il faut que nous soyons tous pareils. Il n’est pas permis d’être différent. C’est la même société qui prêche la tolérance pour les différences et les particularismes, et qui les efface. Ce paradoxe est-il simplement une contradiction formelle de la vie collective ou nous renvoie-t-il à quelque chose de plus profond ?

J’ai tendance, et cela sera une deuxième piste de réflexion, à penser que, derrière ce paradoxe un peu facile et phénoménologique, il y a une question théologique fondamentale. Cette question théologique fondamentale, c’est la tension, - une tension, cela peut être une séparation, cela peut être une interaction -, la tension entre l’identité et le dialogue. La tradition judéo-chrétienne marque cette tension par la catégorie de l’élection : Israël est un peuple élu, l’Eglise est un peuple élu, le chrétien est une personne élue par Dieu. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi c’est moi qui vous ai choisis. »

La visée finale de cette élection particulière, c’est l’humanité toute entière. L’enjeu à la fois spirituel et pratique de l’existence chrétienne, c’est d’être fidèle à cette identité qui n’existe, que je ne porte, que parce que j’ai été appelé à l’existence. Je ne suis chrétien que parce j’ai été appelé par Dieu. J’entre alors dans une relation d’alliance qui donne à ma vie une dimension tout à fait exceptionnelle, que d’autres ne connaissent pas. Être chrétien et n’être pas chrétien, ce n’est pas pareil. Être baptisé et n’être pas baptisé, ce n’est pas pareil. Participer à l’eucharistie, n’y pas participer, ce n’est pas pareil. Je suis constitué dans une identité très forte, que la liturgie, en particulier celle du baptême, me fait considérer comme une conformation à la personne du Christ lui-même. Je suis marqué pour devenir comme le Christ. La fidélité profonde à reçue est, en même temps, indissociablement une mission universelle. De même qu’Israël a été choisi pour témoigner de l’Alliance parmi les nations, de même l’Eglise a été constituée pour devenir un peuple en mission parmi les peuples, de même chacun de nous est appelé à devenir témoin de l’Évangile du Christ. Toujours, de la même façon, l’élection, le particularisme, l’identité chrétienne ne s’accomplit que dans sa dimension universelle.

Or, ce passage de l’identité à l’universel, de l’élection à la mission, suppose une conversion permanente parce que le réflexe humain spontané est de nous enfermer dans notre peuple, là où nous nous connaissons, là où nous nous imaginons identiques, là où les codes, les signes, les symboles et les mots ont le même sens ; là où la fracture sociale, la rupture de transmission se font moins sentir, là où nous croyons que nous constituons une culture, là où nous ne voyons pas que le risque de cette culture c’est d’être un ghetto.

De là , nous sommes constamment débusqués et transportés comme le diacre dans les Actes des Apôtres est transporté par l’Esprit vers le char de l’intendant de la reine Candace, pour venir commenter la Parole de Dieu (Actes des Apôtres, 8, 27). Moi j’ai été porté par Thalys, c’est plus confortable quand même que d’être pris par les cheveux. Je ne sais pas si je vous ai porté la Parole de Dieu mais je vous remercie de votre attention.

+André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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