Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Jeudi Saint 2007

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Jeudi 5 avril 2007

Evangile selon saint Jean au chapitre 13, versets 1-15

Frères et Soeurs, la réalité du Salut du monde sera vécue sur le Calvaire quand Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde et les ayant aimés jusqu’au bout, donnera sa vie pour l’humanité. La réalité du Salut du monde, c’est la vie livrée du Christ ; c’est son coeur transpercé par la lance du soldat d’où s’échapperont du sang et de l’eau dans lesquels la tradition chrétienne a reconnu la source des sacrements du baptême et de l’eucharistie. Cet événement, le Christ a voulu qu’y soient associés, non seulement ceux qui en furent les témoins directs, mais encore tous ceux qui pourront à la suite de ses disciples partager le repas pascal. Car, de même que, comme nous le rappelait le Livre de l’Exode, le sacrifice de l’agneau a permis de marquer les portes de façon que la mort passe sans toucher ceux que le Seigneur avait pris sous sa protection et qu’à travers ce signe du sang marquant le linteau des portes, est annoncé, - du moins est-ce ainsi que la tradition chrétienne interprète cet événement prophétique -, le sang versé par le Christ qui va marquer le linteau de la croix, de même donc que cet événement est une prophétie qui annonce la réalité du sacrifice de l’Agneau immolé sur le Calvaire, de même le repas pascal, en faisant mémoire de cet événement fondateur, réitère la prophétie par rapport à l’événement qui va réaliser l’annonce. Ainsi quand Jésus bénit et partage le pain avec ses disciples, quand il bénit la coupe et qu’il la leur donne pour qu’ils y boivent, il ne fait pas simplement mémoire de l’événement du Salut pascal que l’on commémore, mais il annonce le don qu’il fait de lui-même, le don qu’il fera de lui-même en livrant sa vie sur la croix.

C’est dire que la célébration de l’eucharistie est indissociable du sacrifice du Christ, comme elle est indissociable de sa résurrection. Jamais tout au long de l’histoire de l’Eglise, quelles que soient les écoles théologiques et les explications que l’on a essayé de fournir pour aider les chrétiens à comprendre un peu mieux, et si possible à participer un peu mieux à l’eucharistie, jamais aucune de ces écoles n’a pu imaginer que l’on pouvait couper la célébration eucharistique du sacrifice du Christ vécu sur le Calvaire. C’est son lieu propre, c’est le lieu de son accomplissement, comme c’est le lieu de son origine. Ainsi chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, chaque jour où nous célébrons l’eucharistie, nous faisons mémoire à la fois de la libération du peuple d’Israël en Egypte et de la dernière Cène, et dans ces deux événements prophétiques, nous faisons mémoire du sacrifice réalisé par le Christ offrant sa vie.

L’Exhortation apostolique du Pape Benoît XVI qui répond aux propositions de la session du Synode des Evêques qui s’est tenue au mois de septembre 2005 et que nous avons reçue il y a quelques semaines nous invite évidemment à entrer plus profondément encore dans ce mystère eucharistique. Elle en parle précisément comme d’un mystère : non pas comme d’une énigme mais comme d’une réalité dans laquelle nous avons toujours à progresser pour arriver au coeur de sa réalisation. Seuls des esprits simplistes pourraient donner l’illusion de croire qu’ils possèdent les clefs de l’eucharistie. Seuls des esprits simplistes ou des trompeurs pourraient donner à penser qu’ils ont fixé définitivement ce que doit être l’eucharistie pour l’éternité. Pour l’éternité l’eucharistie est un mystère, et c’est un mystère dans lequel nous entrons pas à pas, auquel nous nous accoutumons progressivement pour que, peu à peu, il transforme notre vie. L’eucharistie n’est ni un spectacle ni encore moins un prétexte à diviser l’Eglise. Elle est avant tout le lieu de la communion, de l’abandon à la vie livrée par le Christ, du désir d’entrer le plus étroitement possible en communion avec son Eglise, sans condition, sans négociation, sans préalable, mais comme des pécheurs qui s’approchent avec humilité de celui qui peut les nourrir. C’est ainsi que chaque fois que nous célébrons l’eucharistie nous sommes invités à nous reconnaître pécheurs car c’est comme pécheurs que nous nous en approchons. C’est ainsi que, chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, nous sommes invités à exprimer explicitement notre communion avec l’évêque de Rome, le Pape, et avec l’évêque du diocèse qui est le centre de la célébration eucharistique dans son Eglise. Jamais au long de l’histoire de l’Eglise on n’a dissocié la communion avec l’évêque de Rome de la communion avec l’évêque du diocèse, sauf à tromper le monde. On ne peut pas célébrer l’eucharistie en communion avec Benoît XVI sans célébrer l’eucharistie en communion avec l’évêque qu’il a nommé à la tête du diocèse. C’est une loi imprescriptible de la vie de notre Eglise ; il n’y a là aucune revendication d’autorité mais une règle fondamentale de la communion : l’Eglise universelle se réalise et se développe à travers le tissu des Eglises particulières répandues sur l’ensemble de la terre.

Aussi, c’est avec une joie très profonde que nous avons reçu cette exhortation apostolique du Pape Benoît XVI qui concluait la session du synode des évêques : elle nous conduit à revenir au coeur du mystère eucharistique, "un mystère à croire ", "un mystère à célébrer " et "un mystère à vivre ". Un mystère à croire car nous sommes invités à le reconnaître sous les signes du sacrement qui seront toujours jusqu’à la fin des siècles de l’histoire des hommes des signes imparfaits mais des signes réels. Il nous invite à reconnaître sous les signes du sacrement la réalité du sacrifice du Christ qui donne sa vie par amour pour les hommes, le don de la manifestation puissante de la miséricorde de Dieu, l’amour sans limite du Père, du Fils et de l’Esprit, qui s’accomplit dans le sacrifice de Jésus. Un mystère à croire, un mystère à célébrer et à nous efforcer de célébrer de la façon la plus belle, la plus digne et la plus significative comme nous le faisons régulièrement, non seulement dans cette cathédrale, ce que tout le monde peut constater, mais encore dans toutes les églises du diocèse de Paris. Célébrons cette eucharistie dans un engagement profond de notre coeur, non pas simplement pour réaliser un beau spectacle, mais pour nous mettre vraiment à l’écoute de la parole de Dieu et pour ouvrir nos existences à l’amour qui se donne à nous dans la personne de Jésus. Un mystère à vivre, car l’eucharistie à laquelle nous communions est la réalisation sacramentelle du don que Dieu veut faire à l’humanité, la manifestation de Dieu comme celui qui se donne lui-même pour que nous apprenions nous-mêmes à nous donner en Lui. C’est dire que la communion eucharistique n’est jamais un droit, elle n’est jamais une exigence, elle n’est jamais un moyen de domination, elle est avant tout un signe de communion, elle est avant tout un signe de réconciliation, elle est avant tout un signe de la miséricorde à laquelle nous avons tous recours quand nous nous en approchons.

Ainsi, l’évangile de saint Jean, en ne rapportant pas les paroles de l’institution de l’eucharistie, nous donne un autre signe à travers lequel il nous invite à comprendre le don que Dieu fait à l’humanité. Ce signe, c’est celui du lavement des pieds : "Vous m’appelez Maître et Seigneur et vous avez raison. Si donc, moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. " Si donc nous participons de ce don que Dieu fait aux hommes à travers la personne de son Fils, si nous recevons le signe que le Seigneur et le Maître se met à nos genoux pour se faire notre serviteur, nous devenons en même temps celles et ceux qui sont entraînés à devenir en Lui serviteurs de nos frères. C’est pourquoi, en refaisant parmi vous ce geste, non pas comme personne privée, mais comme ministre du Christ au milieu de vous, je vais vous donner le signe qu’aujourd’hui encore le Seigneur Jésus-Christ prend la position du serviteur pour nous inviter à notre tour à nous faire serviteurs de nos frères. Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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