5 mars 2006 - Être différent « Aux frontières de l’altérité » par Axel Kahn

Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 5 mars 2006

L’intervention d’Axel Kahn vient en écho de l’intervention de Jean Vanier.

Aux frontières de l’altérité

Texte extrait du livre "Voici l’homme " Conférences de carême à Notre-Dame de Paris (Parole et Silence 2006).

L’homme seul n’existe pas car il ne serait alors pas pleinement humain. Etre social, d’une incroyable sensibilité à l’empreinte mentale laissée par ses contacts avec autrui, ce n’est qu’intégré à une société humaine engendrant sa culture propre qu’il peut profiter des potentialités cognitives que lui confèrent ses gènes,. Nombreux sont les exemples d’enfants sauvages, esseulés depuis leur plus jeune âge dans un environnement animal, qui témoignent de cette évidence : sans les autres, l’individu ne peut pas être lui et devenir le sujet de sa propre vie.

Nécessité et évidence de l’Autre
Sans l’autre, sans son influence édificatrice de mon esprit, je ne suis presque rien et n’ai sans doute pas accès à la conscience de moi. Sans moi, l’autre est tel que je serais sans lui. L’humanisation d’Homo sapiens passe par cette auto-construction de soi qui exige le contact avec l’autre, la reconnaissance de sa singularité. Puisque je n’ai pu me construire et me connaître que grâce à lui, j’en déduis qu’il en est de même dans son cas, que je lui suis nécessaire autant qu’il l’est pour moi. Ainsi, les conditions d’exercice par l’homme de la plénitude de ses moyens mentaux le conduisent de façon inéluctable à la perception de l’énigme de l’altérité.

Enigme puisque cet autre grâce auquel je me suis édifié et qui a eu besoin de moi pour faire de même n’est clairement pas moi. D’ailleurs, eut-il été possible que j’accède à la conscience de moi en ne commerçant qu’avec moi-même, avec mon image ou mon double de chair, en imaginant que je puisse me reproduire par clonage ? Sans doute pas, car toute relation enrichissante exige la différence, l’apport mutuel permettant aux deux protagonistes du dialogue d’enrichir l’un et l’autre leur entendement singulier et franchir ainsi une étape d’une progression continue.

Il est bien sûr possible de progresser par un exercice de pensée solitaire, mais seulement lorsqu’on en a acquis la capacité. Un homme façonné par son contact avec ses semblables dans une société de culture a la capacité, en une certaine mesure, de dialoguer avec une image mentale de l’autre, c’est-à -dire de soupeser des points de vue différents. Si jamais n’a pu se développer l’hypothèse d’une pensée différente, l’échange et le dialogue avec autrui (ou l’idée qu’on en a) sont impossibles et l’esprit se réduit à une enceinte close où ne peut résonner, s’atténuant peu à peu, que l’écho de soi-même.

Ainsi n’ai-je pu émerger de moi pour m’observer et me connaître que grâce au feu d’un esprit différent que j’ai contribué moi-même à développer et à entretenir. Il en va comme dans un âtre où une bûche isolée, même incandescente, engendre quelques fumées mais pas de flammes, à moins qu’elle ne se trouve soumise à la chaleur d’autres bûches à son contact, qui s’enflamment elles aussi.

L’ambivalence du rapport à autrui demeure irréductible. En effet, considérons deux êtres, ou plus. Leur interaction les a fait ce qu’ils sont, et leur a permis tout à la fois d’en prendre conscience et de reconnaître les influences humaines qui les ont révélé à eux-mêmes. Pour autant, l’altérité de l’autre, condition nécessaire à l’édification mutuelle des personnes, est absolue et définitive. Ceux dont je dépends tant, dont je suis conduit à reconnaître le rôle essentiel dans mon avènement à la qualité de sujet, je ne puis néanmoins les connaître. Extérieurs à moi, je n’aurais jamais la capacité de les appréhender dans leur authenticité et dans leur totalité. Eux-mêmes sont bien sûr dans la même situation d’impuissance en ce qui me concerne. Toute notre vie, nous ressentirons néanmoins la nécessité d’observer le reflet de nous-mêmes dans ce miroir déformant aux propriétés étranges que constitue autrui. Son indifférence à notre égard nous rendra fou et nous nous perdrons en supputations quant à ce qu’il pense de nous, ce qu’il imagine que nous pensons nous-même. Une grande partie de nos pensées, de nos efforts auront pour but d’influencer, de manipuler cette appréhension par l’autre de notre réalité, sans jamais aucune certitude d’y parvenir. Nous sommes vis-à -vis de l’autre comme un être cherchant la confirmation de son existence à travers l’observation de son reflet dans les yeux et l’esprit de l’entourage, miroir infidèle mais irremplaçable. Nous nous épuisons à tenter de remodeler notre image réfléchie selon l’idéal de ce que nous aimerions être, sans jamais maîtriser complètement les propriétés bizarres de l’esprit d’autrui qui nous reflète.

L’étranger
Lorsque la distance s’accroît avec l’autre, il devient étrange. Extérieur au groupe dont la culture m’a forgé, nous n’avons jamais eu l’occasion de nous construite l’un l’autre, de nous apprivoiser. Notre différence excède à ce point ce qui me sépare des miens, que j’ai peine à me reconnaître en lui, et cela est sans doute réciproque. Son visage, parfois, ses vêtements et ses habitudes, les mets et les boissons qu’il affectionne, les pensées qui l’habitent, les symboles auxquels il se réfère constituent autant d’obstacles à ce que nous soyons le miroir, même déformant, l’un de l’autre, à ce que s’enchevêtrent nos idées et que communient nos émotions. C’est un étranger, il m’est indifférent ou m’apparaît menaçant, ce qui engendre dans l’un et l’autre cas une sourde hostilité entre nous. Le mépris, le sentiment de son insignifiance au regard d’autrui constituent des agressions psychologiques d’une incroyable violence ; chacun reposant sur l’autre pour s’instituer dans son humanité, je suis l’ennemi de qui je méprise ou néglige. S’il m’apparaît constituer une menace pour ce qui m’importe, moi, les miens ou mes valeurs, c’est lui qui devient mon ennemi. De l’étrangeté à l’indifférence et à l’hostilité, ce sont tous les ressorts psychologiques des exclusions et des racismes que nous venons de passer en revue. Il suffira qu’ils entrent en résonance avec un mal-être social, un fanatisme nationaliste, idéologique ou religieux pour qu’ils débouchent sur de sanglants conflits ou l’immolation des boucs émissaires.

Et pourtant, quelle richesse dans l’étranger, d’autant plus précieuse qu’elle nous est inconnue et difficile d’accès. Il est impossible de douter qu’il s’est construit lui aussi dans sa culture propre, selon les principes universels de la co-édification intersubjective au sein d’une société humaine. Il a gravi, comme nous, les niveaux de conscience et d’entendement le menant à un univers symbolique cohérent, avec ses concepts et ses références, mais plus ou moins différent du nôtre. Il a, en d’autres termes, exploré une autre contrée du monde des idées que nous, contrée à laquelle nous n’aurions jamais eu accès, dont peut-être nous n’aurions jamais eu connaissance. Rien ne permet de supposer que l’univers psychique de l’étranger soit moins performant, moins créatif, moins bouleversant que celui qui fonde la culture des miens, celle qui, en interaction avec mes propres particularités, m’a fait ce que je suis et ce que je pense.

En d’autres termes, un continent inconnu de l’esprit m’est dévoilé, que je pourrais connaître, dont l’exploration élargira mon horizon intellectuel, me fera faire l’expérience d’émotions insoupçonnées, m’enrichira toujours en tant que maître responsable et conscient de ma vie. L’étranger me tend la main, il me propose de découvrir ses trésors, je l’initierai aux nôtres. Nous ferons tous deux, si nous avons pu nous ouvrir l’un à l’autre, curieux de notre différence, des progrès inouïs dans l’appréhension de nous-mêmes et du monde.

L’histoire témoigne de la fécondité de l’hybridation et des dangers de l’endogamie culturelles.

L’Egypte ancienne échange avec le monde assyrien et mésopotamien, les Phéniciens s’enrichissent de leurs influences réciproques et leurs interactions avec le monde grec laissent des traces profondes chez les uns et les autres qui par l’intermédiaire initial des Etrusques sont à l’origine de la culture romaine, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps si le processus n’est pas interrompu par un phénomène de globalisation symbolique aussi bien qu’économique. Ramener toutes les valeurs à leur dimension marchande à l’échelle de la planète possède, en effet, un puissant pouvoir d’homogénéisation nuisant à la fécondité des échanges puisque c’est de la confrontation des différences que naissent l’idée et l’enfant nouveaux. La réaction à une telle évolution vers un schéma standard de pensée à l’échelle de la planète prend souvent la forme d’un repli communautaire en deçà de frontières psychiques que l’on s’ingénie à rendre aussi protectrices, c’est-à -dire aussi étanches que possible. L’étranger redevient alors inconnaissable, indifférent ou menaçant.. Le racisme est de retour.

La différence radicale de la personne handicapée
Naître, vivre et mourir, telle est la sempiternelle litanie de tout destin. Entre les deux termes, l’épanouissement de la vie est sévèrement contraint par les limites de la nature, posant à l’homme la question de la liberté.

Personne n’est libre de faire tout ce qu’il voudrait. Malgré notre désir de nous mêler aux oies sauvages dans le ciel, d’accompagner les dauphins dans leurs plongées profondes, de demeurer, toujours, jeunes, beaux et actifs, nous ne le pouvons pas. C’est pourquoi l’homme a inventé les ballons et les avions, les appareils de plongée et les sous-marins, les ordinateurs, les robots et les prothèses, et qu’il dépense tant d’énergie à contrecarrer les manifestations du vieillissement.

Que dire, alors, de tous ceux qui sont bien plus limités dans la réalisation de leurs désirs que ne l’est le commun des mortels. Il ne s’agit plus ici de voler, mais simplement de se mouvoir, d’appréhender le monde qui nous entoure malgré des organes des sens défaillants, d’être acteur de sa vie malgré des retards ou des désordres mentaux plus ou moins importants. Dans certains cas, la douleur de chaque instant alourdit encore le fardeau d’être vivant.

D’un point de vue médical, la prévention du handicap est un devoir qui relève de la raison d’être de la médecine : éviter que la sphère des possibilités naturelles de l’homme ne soit limitée par des processus appelés, dès lors, pathologiques. Lorsque la personne affectée par un handicap est née, elle est cependant à l’évidence, une personne à part entière, jouissant de la plénitude de ses droits et fondée à attende de la société l’aide spécifique dont elle a besoin. Il s’agit pour des nations riches et développées telles que la nôtre, telle que l’Europe dans son ensemble, de mobiliser leurs moyens techniques et financiers, leurs citoyens, pour permettre à leurs enfants marquées par le sort de rétablir autant qu’il est possible leur autonomie de décision et d’action.

A quoi serviraient les fruits de nos efforts, de notre travail, les biens que nous créons ou acquerrons, s’ils n’étaient pas aussi des outils de la solidarité envers qui le requiert ? et qui plus que les personnes handicapées ?

Admettre la légitimité d’une prévention du handicap n’est en rien contradictoire avec la reconnaissance de la dignité des personnes handicapées. A l’inverse, noter combien la présence d’enfants handicapés dans une classe peut constituer une circonstance enrichissante, profondément humanisante pour tous leurs camarades ; être ébloui par la tendresse réciproque entre des parents et leur fils ou leur fille souffrant d’un handicap plus ou moins sévère, se trouver comme irradié par ce sentiment lumineux de bonté et d’amour, ne conduit pas à une vision naïve du handicap vu comme une chance, voire une bénédiction. S’il n’est pas toujours synonyme de malheur, le handicap est au moins une entrave, une épreuve imposée. La surmonter peut conduite à la révélation de la richesse de l’esprit humain, constituer un hymne à la volonté par laquelle il s’exprime, mais s’efforcer de la prévenir n’est pas illégitime.

Il apparaît en effet juste de tenter, lorsque cela est possible, d’éviter que des obstacles indus n’entravent l’expression des potentialités humaines. Cette opinion, sans doute consensuelle, devrait déboucher sur des actions concrètes : par des mesures de santé publique, d’hygiène, de pharmacovigilance, tout faire pour diminuer la prévalence des désordres congénitaux à l’origine des handicaps constitutionnels, pour mener une politique efficace d’éducation à la santé et de prévention des risques de nature à réduire la fréquence des maladies et des accidents générateurs de handicap.

Lorsque le mal est fait, que la personne est là , avec son handicap, il s’agit alors de l’aider, elle et sa famille, à surmonter autant qu’il se peut les difficultés et les obstacles qui se présentent, à tout le moins d’y faire face.

On est loin du compte, en particulier en France, ou malgré les lois et les efforts de mobilisation menés par diverses associations, les aides restent trop chichement comptées et les établissement spécialisés dans la prise en charge des enfants, et surtout des adultes concernés, demeurent notoirement insuffisants. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer dans les provinces belges, limitrophes de notre pays, la proportion de jeunes français dans les institutions recevant des enfants et des adolescents souffrant de handicaps mentaux sévères.

Indépendamment des sacrifices nécessaires à l’accomplissement de notre devoir envers nos concitoyens en difficulté, il convient déjà de les accueillir. Or, c’est dans le regard des gens "normaux " que, souvent, se manifeste d’abord le rejet.

Il existe un continuum allant de l’altérité identitaire à la différence radicale : nos frères, les nôtres, les étrangers, et ceux que nous ressentons de la gène à dénommer tant ils s’écartent des canons de l’humanité affichés par notre société. Le héros des temps modernes, celui auquel il convient de s’identifier, est jeune, beau et performant. Or, il existe des personnes qui apparaissent bien vite vieilles et usées, nous agressent par leurs difformités et s’avèrent, en général improductives.

Ce sont différentes formes de retards mentaux sévères, ou bien des désordres du corps confinant à la monstruosité, l’Elephant Man du film de David Lynch, les monstres de cirque du film Freaks de Tod Browning. Dans cette ouvre cinématographique exceptionnelle, les êtres "de la monstrueuse parade " - pour reprendre son titre français - se vengent de la plus cruelle manière du mépris dont l’un d’entre eux a été la victime. Ils s’en prennent à la normalité et à la beauté du couple qui a refusé de les voir comme des membres de la communauté humaine. Ce n’est qu’un film, cependant, et toux ceux que notre regard exclut n’ont le plus souvent aucun moyen de nous en demander raison.

Quelle place pour le nain, le géant, l’homme tronc ou l’homme-éléphant de Lynch dont on ne cesse de tirer profit en les exhibant dans des foires ? Et, pire encore, pour cet enfant apeuré et douloureux, au visage marqué, figé, dépourvu de tout moyen de s’imposer. Incapable de produire et de rapporter, il ne vaut que par la valeur qu’on lui reconnaît. Il existe, certes, mais pour personne, pas même pour lui, à moins qu’on ne l’accueille.

Mais pourquoi l’accueillir ? Parce qu’il est enfant de Dieu, notre frère, pour les croyants. Mais pour les autres ? Parce que le peuple français s’y est engagé à travers divers textes de lois depuis 1975, au moins lorsque la volonté de la mère informée de l’état du foetus avant la naissance a été que le bébé vienne au monde. Ce respect de la liberté de la femme, en accord avec son conjoint, fût de la part des parlementaires français la reconnaissance qu’elle est impliquée au premier chef par la décision à prendre, et que personne ne peut se substituer à elle pour déterminer ce qu’il convient de faire.

Cependant, cette liberté plie aujourd’hui sous les coups redoublés d’un eugénisme normatif inculquant à chacun l’idée selon laquelle la naissance d’enfants de qualité altérée est un déni du progrès des techniques médicales qui permettent de l’éviter. Les tribunaux ont plusieurs fois statué en ce sens : des enfants lourdement handicapés ne pouvaient être indemnisés de leur handicap qu’à la condition d’être nés "par erreur ", leur mère n’ayant pu l’éviter du fait d’une erreur de diagnostic prénatal. En revanche, s’ils ont été voulus en connaissance de cause, droit que la loi reconnaît bien sûr à la femme, ou bien si leur handicap résulte d’un aléa imprévisible et indétectable, alors ils n’auront rien. De toute façon quelle que soit la loi, et son respect, elle ne suffit pas à adoucir les cours. Reposons donc la question, pourquoi les accueillir, au moins quand ils sont là , ces enfants si fragiles, par delà la référence à la loi divine ou à celle des hommes ? Parce que c’est un devoir qu’il est difficile à un être responsable de méconnaître et, le cas échéant, aussi une source possible de bonheur.

Ce petit d’homme dépend de nous pour accéder au bien-être, ressentir du plaisir, connaître des joies. Nous ne pouvons douter qu’il le peut, comme, hélas, qu’il est aussi vulnérable à la douleur et à la terreur, toutes émotions dont la valeur positive ou négative nous est familière. Comment, en conscience, se savoir responsable du sort de cet enfant qui procède de la communauté humaine, de cette personne, et lui imposer des douleurs et des malheurs dont nous avons éprouvé la rudesse ? Le devoir sans satisfaction est cependant bien fragile mais la menace en est-elle si grande ? Ecoutons ceux qui se sont affrontés à ce type de situation, par vocation ou parce que la vie l’a commandé. A la condition express que l’aide nécessaire soit apportée, que la contrainte matérielle de tous les instants et l’angoisse du lendemain n’aboutissent pas à une totale insensibilité émotionnelle, au rejet d’une épreuve insupportable, quel prodige que le sourire confiant de l’enfant apaisé, que ce regard qui s’éclaire de l’amour donné et des merveilles qu’il peut accomplir.

L’effort consenti librement pour donner tout le bonheur possible à qui ne peut ni le demander, ni le conquérir, recèle une source possible d’ineffable joie. En absence du soutien indispensable, matériel et psychologique, des structures adaptées, en particulier aux cas les plus sévères, ce peut être là , à l’inverse, le facteur déclenchant d’un malheur terrifiant auquel personne ne résistera, ni le sujet affecté, ni sa famille, ni son entourage.

La voie lucide, responsable, généreuse et par conséquent humaine, qu’il revient à notre société d’emprunter repose au total sur des principes clairs. Prévenir le handicap autant qu’il est possible. Informer les familles, les écouter, discuter avec elles. Leur faire confiance, ne pas se substituer à elles pour déterminer ce qu’il convient de faire dans les cas limites, ceux des troubles et des malformations les plus graves, les aider à assumer leur choix. Respecter tous les droits des personnes handicapées, les faire bénéficier d’une solidarité collective qui leur est due. Mobiliser tous les moyens nécessaires à leur accueil digne et chaleureux, à leur épanouissement maximal, à leur insertion naturelle au sein de la cité, quand cela se peut. Sinon, créer les conditions pour que, malgré tout, puisse se produire le prodige du regard aimant libéré par lequel une mère, un père manifestent toute la dignité du lien à leur enfant.

L’autre au sortir de la vie
Plus encore que le mythe de l’immortalité, c’est celui de l’éternelle jeunesse qui fait rêver. A défaut d’éternité, la plupart des humains se satisferaient de vivre jeune tout au long de leur existence, même si celle-ci doit être de durée limitée. A l’inverse, un vieillissement continu que rien n’interromprait jamais serait une malédiction. La mort apparaîtrait alors des plus désirables. De tout temps les poètes ont chanté la beauté et les plaisirs de la jeunesse, les misères de la vieillesse. Encore celles-ci étaient-elles jadis en partie atténuées par l’intégration des anciens au tissu familial, la réputation de sagesse dont ils jouissaient, le respect qu’on leur portait. Ce sont ces "lots de consolation " que semblent avoir perdus nos vieux d’aujourd’hui. Le monde appartient, je l’ai déjà rappelé, aux personnes jeunes, belles, actives et productives. Les sujets âgés, déjà dépourvus d’avenir, sont aussi de plus en plus dépossédés d’une raison d’être au présent.

Si la mort est un échec, la vieillesse est vécue comme un désastre, qu’il faut masquer, lui aussi. D’abord, tout mettre en ouvre pour en cacher les stigmates sur le corps : l’hygiène de vie, les onguents, les teintures, les soins, les implants, les prothèses, la chirurgie sont successivement mis en ouvre pour y pourvoir. Puis, lorsque la peau parcheminée, les cheveux rares, les chairs flasques, la démarche hésitante, la vue basse, l’audition dégradée, les mains tremblantes et la voix chevrotante ne peuvent plus être dissimulés, c’est le vieillard que l’on retranche de la cité, que l’on enferme dans sa chambre, à l’hospice ou à la maison de retraite : il s’agit d’épargner ce spectacle déprimant aux citoyens actifs, et donc pleinement vivants. Il se dit même de plus en plus que la vieillesse est une déchéance qu’il serait légitime d’éviter en reconnaissant à chacun le droit de mourir "dans la dignité ", c’est-à -dire avant que d’être vieux. Notre société aspire à la fois à l’immortalité des êtres jeunes et à l’euthanasie des grands vieillards, deux manières d’exorciser les défaillances de la médecine triomphante, la sénescence et la mort.

Des moyens considérables ont de ce fait été mobilisés pour des ans réparer l’irréparable outrage. Grâce à l’hygiène, aux cosmétiques et à la médecine, de grands succès ont déjà été remportés contre le vieillissement ; les sexagénaires, jadis ancêtres cacochymes, sont souvent de nos jours des citoyens actifs et fringants. Grâce à l’ingéniosité des biologistes de la reproduction, les femmes peuvent mettre des enfants au monde à cet âge. Il n’empêche, vieillir, plus lentement que jadis, et mourir, en moyenne, de plus en plus vieux, restent des invariants de la condition humaine. L’augmentation de la longévité et la réduction concomitante de la natalité aboutissent même à l’accroissement de la proportion des personnes âgées : la collectivité, hantée par l’image de la jeunesse, vieillit, cela contribuant à ceci. Le déni de cette réalité la conduit à privilégier un modèle de plus en plus inadapté à ce qu’elle sera. L’assise des bénéficiaires risque donc d’en être de plus en plus réduite, malgré les promesses alléguées de la génétique et des cellules souches. La médecine et la biologie ne seront pas à elles seules suffisantes pour surmonter ce problème : il y faudra aussi de la lucidité, celle d’accepter l’humanité telle qu’elle devient, riche de la coexistence entre souvent quatre générations solidaires.

Si chacune d’entre elles, en particulier celle des aînés, perçoit dans le regard des autres la justification de son existence, de la considération pour le rôle qu’elle joue dans la cohérence du tissu humain, alors l’essentiel sera préservé. Chaque âge se verra reconnu son anneau électif d’épanouissement, chacun enlacé comme dans le symbole olympique, plus près du début ou plus près de la fin.

Au total, tout témoigne de ce que l’individu n’existe que par l’autre, en fonction de l’autre dont le pouvoir tient à son unicité, à sa différence avec tous les êtres qu’il contribue à édifier autant qu’il est façonné par eux. La différence est féconde et, pour qui en prend conscience, l’altérité radicale est richesse. A ce titre, l’indifférence ou le rejet sont amputations.

Axel Kahn

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2006 : “Voici l’homme”

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