Conclusion par Mgr André Vingt-Trois du 9e colloque Droit, Liberté et Foi “Condition humaine, droit”

Maison du Barreau de Paris - 4 octobre 2006

Homme, femme, égalité et discriminations, liberté de pensée… La condition humaine est au cœur de nos préoccupations à l’aube de ce XXIe siècle. Depuis des temps immémoriaux, la loi a exprimé la condition humaine.

Elle se référait à des principes philosophiques ou théologiques contenus dans le droit naturel. Aujourd’hui, face aux évolutions de notre société, on constate une dissociation entre le droit naturel, les principes fondamentaux qui régissent la condition humaine et le droit positif. Que dit le droit aujourd’hui par rapport à la condition humaine ? Ce neuvième cycle des conférences “Droit, Liberté et Foi” a invité à réfléchir sur ces questions centrales, sous la présidence de Mgr André Vingt-Trois, Archevêque de Paris, et de Monsieur Yves Repiquet, Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Paris.

La reprise des cycles Droit, Liberté et Foi est une heureuse initiative qui nous permet d’offrir à nouveau un lieu d’échange libre et de réflexion. Et permettez-moi, M. le Bâtonnier, de vous en exprimer ma reconnaissance ainsi qu’à vos prédécesseurs, notamment votre prédécesseur immédiat, M. Le Bâtonnier Jean-Marie Burguburu.

Je vous en suis particulièrement reconnaissant en tant qu’archevêque de Paris. En effet, si notre Église s’expose parfois à la critique en parlant sur beaucoup de sujets sans être suffisamment informée de leur complexité, nos cycles de réflexion constituent pour moi un lieu important. L’expérience professionnelle et la réflexion fondamentale s’y expriment et elles donnent accès aux enjeux éthiques sur lesquels nous, chrétiens, sommes souvent attendus. Je prends ici l’expression "être attendus " au double sens qu’elle peut avoir, le sens positif et le sens négatif : on attend quelque chose de nous et on nous attend, parfois en embuscade.

L’actualité des thèmes abordés au cours des trois soirées de cette session n’aura échappé à personne. Je ne saurais rien ajouter aux exposés brillants que nous avons entendus. Je me contenterai, si vous me le permettez, de relever et de souligner quelques éléments de nos échanges auxquels j’ai été particulièrement sensible.

1. Les différences structurantes

A travers notre parcours, nous avons été sensibilisés au paradoxe qui traverse nos sociétés démocratiques développées.
La transcription sociale d’une égalité fondatrice entre les individus s’exprime à la fois par la revendication de la reconnaissance des particularités de chacun et par une sorte d’occultation de ces particularités.

Au nom des droits individuels, on voudrait que la société reconnaisse et approuve toutes les orientations personnelles et tous les choix de vie en légitimant toutes les particularités et les différences.
Au nom des nécessités de la coexistence paisible, on se laisse conduire à la méconnaissance des différences ou à leur occultation. On confond volontiers égalité des droits et similitude de l’état des personnes.

Ainsi, on milite pour le statut social des couples homosexuels et on refuse qu’il y ait une affirmation sociale de la différence sexuelle. Il arrive même que l’on cherche à empêcher l’identification de cette différence en jouant de la confusion des apparences ou en niant toute différence des rôles.

Ainsi, on milite pour une véritable laïcité qui reconnaisse également toutes les croyances et on s’offusque des pratiques quotidiennes liées à ces croyances. Notre système social continue de refuser la possibilité de savoir quels sont dans notre pays les membres des différentes religions.

Ainsi, nous sommes pour une reconnaissance universelle des droits de l’homme mais nous évitons soigneusement de souligner les conflits entre ces droits.
Comment concilier droit des enfants et droit à l’enfant ?
Comment concilier liberté d’expression et respect des croyances ?
Comment concilier droit à la sécurité personnelle et collective et respect des droits privés ou particuliers, etc.

Le paradoxe n’est-il qu’un effet rhétorique ou correspond-il à une complexité de la situation de l’homme dans le monde ?

Les différences, si difficiles à assumer qu’elles soient, ne sont-elles que des accidents dus au hasard ou à la maladresse ou bien sont-elles l’expérience d’une brèche plus profonde que j’appellerais volontiers une brèche métaphysique ?
L’homme n’est-il pas acculé à assumer des contraires et à affronter des différences comme des lieux constitutifs de la liberté et donc une forme de sa grandeur ?

2. La tentation législative

L’une des tentations principales auxquelles nous sommes confrontés est de croire que la solution des choix de la liberté humaine réside dans la fabrication de lois qui pourront contraindre à faire le bien ou, du moins, à éviter le mal. Sans contester la vertu pédagogique de la loi, il est légitime de se demander si cette aspiration à l’expression sans cesse répétée de la normativité légale n’est pas un reflet subtil de l’angoisse de la liberté humaine confrontée à l’indécision du réel en même temps qu’à ses contraintes.
Je ne discute pas la responsabilité des gouvernants qui doivent assurer l’ordre public, mais je conteste l’idée qui s’est répandue que la promulgation d’une loi vient à bout des problèmes de la vie sociale. Au mieux, elle peut prémunir contre les effets pervers des conduites délictueuses. Elle ne remplace pas la nécessité des choix libres.

3. La tentation judiciaire

Le juge, le héros de l’herméneutique humaine, risque de devenir le dieu séculier de notre société :

  • Appeler à dire le bien et le mal, le vrai et le faux, à juger des comportements et des responsabilités dans les situations les plus particulières.
  • Appeler à rétribuer et à assurer la vengeance particulière par la compensation économique.
  • Dans une société sans normes morales, nous assistons au transfert du jugement éthique sur la fonction judiciaire. Comme si le droit pouvait s’identifier à la morale et en exprimer tous les enjeux et les incertitudes !

4. La tentation médiatique

L’exercice moderne de la justice a ceci de difficile et de grand : il tente d’échapper au secret des prétoires et des cabinets d’instruction, il voudrait que la justice soit rendue non seulement au nom du Peuple français, mais devant lui. Le Peuple est supposé être à la fois comme une source du droit et le souverain de la justice.

Mais, comme les grands penseurs de la démocratie l’ont souvent dit sans avoir toujours été entendus, le bon fonctionnement des institutions démocratiques dépend de la vertu des citoyens. Dans le clair-obscur de nos cheminements historiques, cette vertu n’est pas établie miraculeusement : elle doit être désirée et éduquée sans que l’on puisse jamais être certain d’avoir atteint le but.

La noble fonction de faire publiquement écho à la justice ne doit pas se transformer en instrumentalisation des instances judiciaires pour assouvir les passions les plus irraisonnées. Faute de quoi, au lieu que la justice soit une médiation régalienne capable de canaliser l’aspiration des individus ou des groupes particuliers à la vengeance et de restreindre leurs désirs de réparation, elle risque d’être utilisée comme vecteur d’exacerbation des passions et un outil de vengeance ou un compteur d’indemnités.

Quelques causes dans l’histoire récente de notre pays ont assez illustré où pouvait nous égarer une information plus apte à repérer le sensationnel qu’à chercher patiemment la vérité. Elles ont montré comment l’idéal démocratique de l’information pouvait se pervertir dans l’aliénation du voyeurisme.
5. Le cynisme ou la confiance

Mais ces paradoxes et ces tentations ne doivent nous enfermer ni dans la conscience magnifiée de notre dignité ni dans l’impuissance à dominer les risques et les travers de l’expérience démocratique. Faute de vivre notre liberté avec la modestie qui convient et faute de surmonter les risques auxquels elle nous expose, nous risquerions de renoncer à espérer un authentique respect des droits humains, et donc à travailler à les défendre et à les promouvoir.

Le sentiment des limites propres à toute institution humaine et l’expérience de l’envahissement médiatisé des passions primaires ne provoquent-ils pas parfois le renoncement cynique ou désabusé ? On est alors prompt à faire vibrer les grands sentiments virtuels mais on se contente en fait de petites solutions “réalistes”, en compensant les imperfections de nos réalisations par la grandiloquence de nos discours sur les principes ?

Il est permis de se demander parfois si les gains incontestables de l’exercice des libertés démocratiques ne sont pas réduits par le doute sur les capacités de l’humanité à assumer cette liberté. Je ne sais pas si fonder les principes de l’existence par l’immanence est suffisant pour motiver la fermeté des comportements, mais je sais, – et je veux en témoigner devant vous ce soir –, que l’héritage humaniste de notre culture mérite mieux qu’une résignation devant des dysfonctionnements récurrents.

Permettez-moi de faire appel à la foi chrétienne pour redonner de l’espérance dans les possibilités de l’être humain. La conviction profonde qui anime les chrétiens en ce monde est que l’être humain est doté des moyens nécessaires à une conduite juste et bonne. La liberté qui le constitue fondamentalement comme personne n’est pas un piège destiné à le faire chuter, elle est une vraie ressource pour éclairer les comportements particuliers et collectifs pourvu que l’éducation de l’intelligence et l’écoute de la conscience donnent sa place entière à la raison humaine, dans laquelle nous voyons un reflet de la sagesse divine.

Certes, nous connaissons le péché et son emprise sur la liberté des hommes, sa capacité à troubler même la lumière de la raison, à orienter contre la vérité et le bien de l’homme les capacités les plus précieuses de celui-ci. Mais nous confessons aussi le Sauveur et nous croyons voir son action en ce monde. Nous reconnaissons déjà dans notre histoire humaine les signes et les fruits de son action de salut au plus profond des cœurs, et nous croyons que cette œuvre salvifique ne profite pas à un petit groupe seulement mais est faite pour tous les hommes.

C’est en nous appuyant sur cette espérance que nous osons sans cesse exprimer, selon les circonstances de temps et de lieux, la conviction que les hommes de cet univers ont la possibilité réelle de conduire leur existence à la lumière de la raison en quête de la vérité.

C’est le vœu que je me permets de formuler en concluant ce cycle.

+André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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