Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Noël 2006

Cathédrale Notre-Dame de Paris - dans la nuit du 24 au 25 décembre 2006

Frères et Sœurs,

Que sommes-nous venus chercher en cette nuit de Noël ? Qu’attendons-nous de la Nativité du Christ ? Qu’attendons-nous du Christ lui-même ?

Pour beaucoup les fêtes de Noël, comme on dit, sont un temps d’oubli des dures réalités de la vie quotidienne. Même si on parle moins de la "trêve des confiseurs", on a tendance à vivre ces derniers jours de l’année comme un temps entre parenthèses qui nous apporte un peu de douceur et de chaleur. Malheureusement cette possibilité d’oublier, ne fût-ce que durant quelques jours, les contraintes quotidiennes n’est pas offerte à tous. Elle n’est pas donnée à ceux qui sont les victimes de notre société : ceux qui n’ont plus de travail, plus de logement, parfois plus de nourriture. Elle n’est pas donnée à ceux qui sont abandonnés dans l’isolement de la vieillesse solitaire ou de la maladie grave. Elle n’est pas donnée aux prisonniers entassés dans nos prisons. Elle n’est pas donnée aux enfants privés de leurs parents ou écartelés entre plusieurs foyers. Elle n’est pas donnée à celles et à ceux que la misère ou la violence ont chassés de leurs pays. La liste pourrait être longue encore de tous ceux qui ne peuvent participer à la fête que par le désir ou la nostalgie.

Si j’ai d’abord voulu évoquer ces situations de détresse, ce n’est pas pour assombrir notre fête ou teinter notre joie de mauvaise conscience. C’est parce que le récit de la Nativité nous montre comment la naissance de Jésus a été marquée par les mêmes contraintes et les mêmes misères : "Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune." Comment pourrions-nous fêter la naissance du Christ d’un cœur léger quand tant d’hommes et de femmes ne trouvent pas leur place dans la maison commune de notre société ? Comment pourrions-nous oublier celles et ceux devant qui nos portes se ferment et qui rejoignent le Christ dans le dénuement de la crèche de Bethléem ?

Sommes-nous acculés à l’inconscience ou au désespoir ? Faut-il ranger au magasin des illusions perdues avec le père Noël la promesse du prophète Isaïe : "Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie" et le message de l’ange : "Je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur."

Frères et Sœurs, cette nuit, avec saint Paul, je veux aussi vous annoncer cette bonne nouvelle : "La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. " En cette nuit sainte, je veux vous partager l’espérance que Dieu met au cœur des croyants : nous ne sommes pas appelés à oublier les malheurs de cette vie ni à nous réfugier dans un Noël de Disneyland. Nous sommes appelés à affronter les réalités du monde et à espérer parce qu’elles ne pourront pas submerger la puissance de l’amour manifesté en Jésus-Christ.

Si nous sommes venus à la crèche avec les bergers, c’est pour accueillir cette parole d’espérance et reconnaître le signe du Messie qui nous est donné dans l’enfant nouveau-né "couché dans une mangeoire." Nous venons auprès de lui dans cette sainte nuit, non pas pour oublier l’histoire des hommes, si éprouvante soit-elle, mais pour porter avec eux le poids de leurs souffrances et les confier à la puissance de Dieu qui nous sauve en Jésus Christ.

Quelle est donc notre espérance ce soir ? Une espérance de paix et de joie. Cette paix et cette joie nous sont données réellement, non pas parce qu’elles escamoteraient les difficultés de chacune de nos existences comme par un coup de baguette magique, mais parce qu’elles nous sont offertes avec l’assurance que "Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes." C’est par sa grâce que nous sommes rendus capables de surmonter nos faiblesses, nos lâchetés et notre indifférence envers nos frères. C’est par la grâce de cette sainte nuit que nous sommes entraînés à pardonner, à nous réconcilier et à mettre en œuvre la charité de Dieu, son amour pour les hommes. Il fait de nous "un peuple ardent à faire le bien" pour "vivre dans le monde présent en hommes raisonnables, justes et religieux."

En cette nuit très sainte, frères et sœurs, laissez l’amour de Dieu manifesté en la naissance de Jésus toucher vos cœurs et vos esprits, laissez-vous remplir de la douceur de cet amour et laissez cette douceur changer votre regard sur votre vie, sur le monde et sur vos frères. Ne boudez pas la joie de la Nativité, mais laissez-la faire de vous des témoins de l’espérance et de l’amour.

Réfléchissons quelques instants à ce que Dieu nous appelle à faire dans nos vies pour que le fatalisme et la désespérance fassent place à l’espérance et à la détermination. Comment pouvons-nous agir pour que le monde soit meilleur ? Chacune et chacun, selon ses possibilités et ses moyens, est appelé à faire quelque chose pour substituer une société du partage à une société de compétition ou de privilèges.

En cette année 2007 qui sera une année importante pour notre pays, nous aurons d’abord à surmonter la tentation du "chacun pour soi", qu’elle soit un réflexe de défense individuelle des avantages que nous avons ou une tactique de défense des différents groupes sociaux. Une période électorale ne doit pas devenir une foire aux avantages à capter, en réalité ou en promesse. Elle doit être un temps de réflexion et de discernement entre des projets différents. Quelle type de société souhaitons-nous pour la génération qui vient ?

Tous ces jours-ci on nous a beaucoup parlé des personnes qui vivent dans la rue. J’espère que cette attention soudaine est inspirée par le désir de les aider, qu’elle ne cherche pas à exploiter leur misère comme levier politique. En tout cas cette attention médiatique a le mérite de mettre en lumière une réalité que nous essayons souvent d’oublier. Mais ne réduisons pas les actions à mener pour leur rendre leur dignité à des mesures économiques dont on espère plus ou moins secrètement que l’État devrait être le seul responsable.

C’est un travers de notre culture de vouloir expliquer toutes les misères par des causes économiques. Celles et ceux qui suivent les miséreux de notre monde savent que l’économie n’est qu’un des éléments d’explication de leur situation. Le facteur économique est aggravé, la plupart du temps, par d’autres éléments qui relèvent de la misère affective et morale, tout simplement. Les familles brisées, les enfants écartelés entre plusieurs parentés et plusieurs références éducatives, les victimes affectives de la culture libertine que nous légitimons par la loi, les handicapés à qui on reproche implicitement de n’avoir pas été éliminés à temps, tout cela que notre société autorise ou encourage relève de nos choix d’électeurs autant que les programmes économiques ou les promesses fiscales.

Mais notre responsabilité d’hommes raisonnables ne se limite pas à nos votes. Elle suppose aussi que nous acceptions de reconsidérer nos manières de vivre au quotidien. Il est plus que temps de sortir de notre lâcheté morale. Tout ne vaut pas tout et tout ce qui est possible n’est pas profitable à l’humanité. On ne peut pas construire une vie humaine "raisonnable et juste" en faisant l’impasse sur le jugement moral de nos actions. L’homme est un être doué d’intelligence non seulement pour réaliser de grandes choses, mais aussi pour conduire sa vie. Nous devons revoir notre attitude à l’égard de l’argent, de la consommation et des mœurs de notre vie quotidienne.

Allons-nous nous contenter de voir exhiber les misères du monde sur nos écrans, de laisser provoquer notre sensibilité, peut-être laisser solliciter notre générosité sans que rien ne change pour nous ? L’amour n’est pas un jeu télévisé virtuel, il est un acte en vérité. Que sommes nous prêts à changer à notre vie pour que tout le monde trouve une place digne dans notre société ?

Allons-nous laisser grandir une jeunesse dans l’illusion que tout est possible et qu’il n’y a pas d’autres limites que des limites sanitaires ? Allons-nous laisser remplacer la conscience morale par la recherche exclusive de la santé et des prodiges scientifiques ? Accepterons-nous encore que la plus belle expérience de l’humanité, je veux dire l’amour d’un homme et d’une femme, soit réduite à un problème sanitaire et que la confiance de l’amour soit remplacée par le soupçon de la maladie ou, pire encore, qu’elle soit caricaturée au gré des désirs de chacun ?

Enfin, -mais c’est le plus important pour nous-, comment devenir un peuple "raisonnable, juste et religieux" si la formation religieuse des enfants devient de plus en plus difficile à réaliser, quand elle n’est pas rendue impossible ou illicite ? Accepterons-nous que les croyants, les croyants de toutes les religions, soient indistinctement soupçonnés et accusés d’être des fanatiques fauteurs de violence ? Accepterons-nous que nos fêtes religieuses soient interdites d’expression publique comme ce fut le cas dans quelques pays cette année ? Accepterons-nous que le nom même de Jésus devienne un nom interdit ?

Ne nous y trompons pas : si ces mesures d’intimidation peuvent s’exprimer et trouver un écho, c’est dans la mesure où nous avons déjà implicitement accepté leurs prétentions, parce que nous avons laissé notre foi passer sournoisement à une sorte de clandestinité quotidienne. Alors, cette nuit, je vous le demande : Jésus naissant en ce monde trouvera-t-il une place dans chacune de nos vies ? Sera-t-il exclu encore de la salle commune et devra-t-il se réfugier dans le silence d’une grotte ?

Si nous sommes prêts à porter ce regard critique, non seulement sur les grandes institutions, non seulement sur les mœurs des autres, mais d’abord chacun sur notre propre vie et celle de nos familles ; si nous sommes prêts à remettre nos vies dans le sens d’une existence raisonnable et juste, alors nous pouvons nous réjouir sans mauvaise conscience et nous laisser porter par la joie de l’enfant "nouveau-né, emmailloté, couché dans une mangeoire."

Et du fond du cœur, je peux vous dire "Bon et joyeux Noël à chacun et à chacune d’entre vous ! Paix aux hommes que Dieu aime !"

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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