Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe pour la paix et l’espérance au Liban et au Moyen-Orient

Cathédrale Notre-Dame de Paris - 8 octobre 2006

Introduction de Mgr Vingt-Trois : Comme il était prévisible, après la trêve intervenue en août dernier, la situation au Moyen-Orient n’attire vraiment notre regard que lorsqu’elle redevient critique. Comme si les conditions fragiles établies à grand peine avaient muselé les capacités meurtrières dans une région sur le pied de guerre depuis bientôt 60 ans.

En vous invitant ce soir à prier pour la paix au Liban et dans toute cette région du Moyen-Orient, je réponds à un triple impératif.

1. Notre amitié séculaire avec le peuple libanais nous oblige particulièrement à lui venir en aide dans son épreuve. Beaucoup déjà a été fait, par des oeuvres et des associations catholiques ou non, par la paroisse libanaise de Paris par exemple ou par le Secours catholique via la Caritas. Mais la situation de nombreuses familles reste précaire. C’est pourquoi je sollicite ce soir votre générosité.

2. L’unité nationale du Liban est un signe et un enjeu pour la rencontre des cultures et des religions à laquelle sont confrontées toutes nos sociétés. Nos frères chrétiens protestants et orthodoxes, catholiques des différents rites maronites, melkites, arméniens, chaldéens, syriens et latins, tous doivent savoir que notre Eglise ne les oublie pas et les porte dans sa communion et sa prière.

3. La coexistence pacifique des peuples au Moyen-Orient , le respect de leur droit égal à la liberté et la sécurité des Etats, leur vocation enfin à cohabiter dans la paix et le respect mutuel sont un enjeu considérable pour le siècle qui vient. Nos trois religions : le christianisme, l’islam, le judaïsme, seront-elles capables de soutenir les artisans de paix en leur sein ou vont-elles se laisser utiliser dans les stratégies des pouvoirs politiques ou de la violence aveugle ?

Chacun de ces trois impératifs mérite notre prière. Mais, ce soir, comment ne pas donner la première place dans notre supplication à tous ceux et à toutes celles qui sont déracinés, chassés de leurs maisons, privés de leurs moyens de subsistance et séparés des leurs ? Comment ne pas penser aux familles d’Israël et du Liban dont les membres ont été victimes de cette guerre ? Comment ne pas nous interroger : avons-nous fait tout ce qui était possible ? Faisons-nous tout ce qui est possible pour que tous les peuples de la région connaissent enfin la paix dans des frontières reconnues et respectées par tous ?

Evangile selon saint Marc au chap. 10, versets 2-16

Frères et soeurs, les paroles du Christ que nous venons d’entendre sont dures à accueillir. Mais nous devons accepter honnêtement de nous interroger pour savoir comment nous sommes disposés à accueillir le Royaume de Dieu. Est-ce comme des enfants disponibles et ouverts qui acceptent de se laisser conduire avec confiance ? Ou bien est-ce comme les Pharisiens que saint Marc nous présente discutant pied à pied et essayant de mettre Jésus en difficulté sur un point particulièrement sensible pour disqualifier l’ensemble de sa Parole et de ses actes.

La manière dont l’évangile selon saint Marc nous présente cet enseignement du Christ nous aide à identifier trois niveaux de conception et d’intelligence de l’expérience humaine.

Le premier niveau, celui de la création nous était rappelé par la lecture du Livre de la Genèse ; Jésus y renvoie explicitement quand il s’agit de parler de l’union de l’homme et de la femme. En renvoyant à l’origine, Jésus manifeste que la différence constitutive entre l’homme et la femme aussi bien que l’union qu’ils peuvent contracter l’un envers l’autre sont des éléments fondateurs de l’identité humaine et antérieure à toute loi positive et à toute tradition. "A l’origine il n’en n’était pas ainsi ". Mais cette origine, elle est d’une certaine façon antérieure à l’histoire humaine ; elle fait partie des socles et des fondements sur lesquels l’expérience humaine s’élabore peu à peu.

Il y a ensuite le niveau du commandement et de la loi, découvert progressivement à travers l’histoire d’Israël à mesure que l’enseignement des prophètes va faire ressortir avec plus de force le lien qui unit l’Alliance conclue entre Dieu et son peuple et l’alliance conjugale qui unit l’homme et la femme. Les prophètes nous expliquent, selon les époques et selon les cultures du moment, comment le lien entre Israël et Dieu ne peut se comprendre, se représenter, que sur le mode d’une relation conjugale entre l’homme et la femme. A partir de cette comparaison entre l’Alliance de Dieu avec le Peuple élu et l’alliance de l’homme avec la femme, s’élabore progressivement l’idée d’une inter-dépendance de ces deux réalités, à travers laquelle apparaît puis se précise l’idée d’une union qui ne peut pas se rompre. Non pas parce que l’homme, ou la femme, ou Israël serait capable d’une fidélité absolue et définitive mais parce que Dieu ne change pas, parce que Lui il est fidèle.

L’absolu de la fidélité de Dieu soude et fonde l’Alliance conclue avec Israël au service de l’humanité et tout autant l’alliance conclue entre l’homme et la femme au point de ne faire plus qu’un. Il en est la référence. Pourtant, nos coeurs sont endurcis, comme dit le Christ dans l’Evangile. Parce que nous sommes peut-être plus pudiques, nous parlons des accidents de la vie, à moins qu’un peu amnésiques, nous n’osions pas parler de l’expérience du péché. C’est pourtant l’expérience du péché qui va détacher Israël de Dieu comme c’est l’expérience de l’infidélité et des blessures de l’amour qui détachera l’homme de sa femme et la femme de son mari.

Ces accidents arrivent, et Dieu est toujours fidèle. Alors ? Alors, il faut bien essayer de vivre. Moïse, par miséricorde, établit des conditions pour que ces ruptures, ces répudiations, soient les moins cruelles et les moins injustes possibles. Mais les trois niveaux de lecture que nous avons dégagés nous aident à comprendre que les remèdes ou les palliatifs que l’on peut être amené à mettre en oeuvre par miséricorde ne transforment pas une rupture en union : soigner quelqu’un qui est malade ne veut pas dire qu’il est en bonne santé ; venir en aide à des gens qui ont dû vivre une infidélité et une séparation ne veut pas dire que c’est le modèle de l’existence. Nous sommes renvoyés à l’origine, homme et femme constitués pour former l’unité dans laquelle s’identifie l’Alliance de Dieu avec l’humanité. Nous sommes renvoyés au commandement spécifique de Dieu : l’homme ne brisera pas, ne séparera pas ce que Dieu a uni. Nous sommes renvoyés aux efforts nécessaires pour accompagner ceux qui sont blessés dans cette fidélité.

La question qui nous est posée, qui est posée à chacun d’entre-nous, est donc : comment accueillons-nous cette parole ? Elle est du Christ, elle n’est pas de moi, elle n’est pas de l’Eglise, elle est de l’Evangile. Comment accueillons-nous cette parole comme Parole de Dieu ? L’accueillons-nous avec l’ouverture de coeur et la générosité des enfants ? ou l’accueillons-nous avec la méfiance et la perversion des pharisiens qui veulent mettre Jésus dans l’embarras ? L’accueillons-nous d’un coeur généreux ou avec la tristesse de ceux qui voudraient que Dieu finisse par penser comme eux, faute de pouvoir penser comme Lui ?

Prions donc le Seigneur que la nouveauté et la force de cette Parole ne soit pas une cause de désespérance mais au contraire une lumière d’espérance. Rappeler à temps et à contre-temps, et avec force, la fidélité inaliénable de Dieu, c’est rendre confiance à tout homme jusqu’au coeur de ses faiblesses.

Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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