Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 26e dimanche du temps ordinaire - année B

Cathédrale Notre-Dame de Paris - 1er octobre 2006

"L’identité chrétienne nous constitue comme symbole, sacrement et proclamation de la vocation universelle des hommes à participer à la vie divine, si bien que nous devons être, non pas des gardiens vigilants prêts à dénoncer ce que Dieu fait dans l’humanité en dehors de nous comme une usurpation, mais des témoins reconnaissants, pleins de joie et d’exultation quand ils découvrent que l’Esprit de Dieu travaille l’humanité même en dehors des frontières visibles de notre Église."

Evangile selon saint Marc au chap. 9, versets 38-43.45.47-48

Frères et soeurs,
Vous vous souvenez certainement que les deux derniers dimanches nous avons été entraînés par l’évangile selon saint Marc à mesurer l’écart qui existait entre la manière dont les disciples comprenaient le rôle du Messie et la réalité du chemin dans lequel le Christ s’engageait. D’abord Pierre qui se met en travers du chemin de Jésus et auquel le Christ dit : "Arrière, Satan ", ensuite les disciples qui discutent pour savoir qui serait le premier et auxquels le Christ est obligé de rappeler que celui qui veut être le plus grand doit se faire le serviteur de tous. Mais déjà , dans cette deuxième manière de prendre distance par rapport à la réalité vécue par le Christ, nous voyons s’introduire un écart qui ne concerne plus simplement la conception du rôle et de la mission du Messie, mais qui concerne aussi les principes d’organisation de l’Eglise. Qui doit être le plus grand parmi eux ?

Aujourd’hui, avec l’intervention de Jean, l’un des Douze, nous voyons surgir une troisième expression de cet écart entre les conceptions premières et spontanées des Apôtres sur la mission du Christ, sur leur propre mission et sur la manière dont l’Eglise doit vivre, et ce que Dieu veut accomplir à travers eux.

Ici, la question qui est soulevée est une question qui nous concerne très directement. D’une certaine façon il s’agit d’une question de frontières. Qui définit la frontière au-delà de laquelle les dons de Dieu ne seraient plus licites ? Vous l’avez entendu tout à l’heure dans le récit du Livre des Nombres : la venue de l’Esprit sur deux personnages qui ne faisaient pas partie du groupe des 70 choisis par Moïse, donne lieu à une première discussion. Josué demande qu’ils soient châtiés pour avoir illégitimement bénéficié du don de l’Esprit, Moïse répond : "Plût au Seigneur que tout le peuple devienne prophète ". à ? ce premier stade de l’organisation des collaborateurs de Moïse au service du Peuple d’Israël, nous découvrons que la mission confiée par Dieu à ces hommes, mission qui est marquée par le don de l’Esprit, ne fait pas d’eux des propriétaires exclusifs du don de Dieu. Dès le récit initial de cet envoi de l’Esprit, on a l’impression que l’Ecriture veut inscrire, comme symboliquement, l’expérience de ces deux hommes qui étaient à l’extérieur du camp pour marquer la souveraine liberté de Dieu par rapport à ses propres dons.

De la même manière, nous le voyons dans l’évangile selon saint Marc, le Christ a choisi les Douze, il les a désignés pour être avec Lui et pour suivre sa mission. Lui-même est suivi par un certain nombre d’autres disciples. Cependant, la puissance de renouvellement du monde que Dieu met en oeuvre à travers la mission de Jésus ne peut pas se limiter au groupe de ceux qui ont été choisis et désignés. Ici ou là l’Esprit travaille au coeur de l’humanité, sans considération pour notre représentation du groupe des fidèles du Christ.

C’est un mystère très difficile pour nous, car nous comprenons bien évidemment qu’il n’est pas indifférent d’être ou de ne pas être à l’intérieur de ce groupe des disciples du Christ. Nous comprenons bien qu’il n’est pas indifférent d’être ou de ne pas être chrétiens, nous comprenons bien que la vie sacramentelle vécue dans l’Eglise est le moyen privilégié par lequel la communion avec Dieu s’engendre et se nourrit au coeur des fidèles. Nous comprenons bien que c’est une chance et une grâce inimaginables de pouvoir participer à cette communion à travers notre engagement dans la vie sacramentelle. Et cependant, nous sommes toujours tentés d’imaginer que Dieu se représente les choses de la même manière que nous. Nous sommes toujours tentés d’imaginer que, puisqu’il a fait Alliance, puisqu’il fait Alliance avec nous, les autres ne sont pas dans l’Alliance. Nous sommes toujours tentés d’imaginer que l’élection et la conclusion de l’Alliance constituent un privilège exclusif. Tout au long de l’Ecriture,les prophètes, nous le voyons bien, s’emploient à rappeler à Israël sa vocation universelle. Ils développent la vision selon laquelle ce petit peuple a été élu non pas pour s’approprier les dons de Dieu à son seul bénéfice, mais pour en devenir le témoin et l’annonciateur à destination de l’humanité tout entière. De même aujourd’hui, l’Eglise se dit, se veut et essaye de se vivre comme catholique, non pas parce qu’elle ferait entrer tous les hommes dans sa manière de faire, mais parce que sa mission est de vivre pleinement l’alliance avec Dieu, comme témoignage, symbole, "sacrement ", nous dit le Concile, du rassemblement de l’humanité tout entière. L’intensité, la force et la profondeur de notre identité chrétienne ne nous constituent pas comme une nation à part, par rapport à laquelle les autres ne pourraient qu’être étrangers. L’identité chrétienne nous constitue comme symbole, sacrement et proclamation de la vocation universelle des hommes à participer à la vie divine, si bien que nous devons être, non pas des gardiens vigilants prêts à dénoncer ce que Dieu fait dans l’humanité en dehors de nous comme une usurpation, mais des témoins reconnaissants, pleins de joie et d’exultation quand ils découvrent que l’Esprit de Dieu travaille l’humanité même en dehors des frontières visibles de notre Eglise.

C’est ainsi, vous vous en souvenez, que dans les Actes des Apôtres, Pierre, poussé par l’Esprit, rejoint la maison du centurion Corneille. Il découvre que l’Esprit Saint en a déjà fait un croyant et il le baptise. Nous ne sommes pas les défenseurs jaloux de ce que Dieu nous donne, nous sommes plutôt des chercheurs attentifs à discerner comment les dons de Dieu débordent de toute part nos capacités de les accueillir et nourrissent ce qui se fait de bon dans l’humanité.

Soyons donc dans la joie quand nous constatons que, par l’Esprit de Dieu, du bien se fait parmi les hommes. Car le bien que font les hommes les constitue objectivement comme nos alliés et ne peut en faire des ennemis du Christ.

Prions donc le Seigneur, qu’il multiplie parmi nous les veilleurs attentifs à discerner sa puissance à l’oeuvre dans le monde, et qu’Il nous rende capables de porter devant Lui l’action de grâce pour tout le bien qu’Il accomplit.

Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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