Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe anniversaire de la Libération de Paris

Cathédrale Notre-Dame de Paris - 27 août 2006

- 21e dimanche du temps ordinaire - année B

Frères et sœurs, les passages de l’Écriture que nous venons d’entendre nous confrontent à une dimension fondamentale de l’expérience de la liberté humaine. Ils nous mettent face à l’expérience de la décision. Comme nous le rappelait tout à l’heure le livre de Josué, il s’agit de savoir qui nous voulons servir : « Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au delà de l’Euphrate ou bien le Dieu d’Israël ».

La même décision se présente à nouveau dans l’évangile selon saint Jean au terme de ce long chapitre 6 que nous avons lu au cours des dimanches précédents. Il nous rapporte la multiplication des pains et le discours sur le pain de vie. Nous en entendons aujourd’hui la conclusion, comment les paroles du Christ prononcées dans la synagogue de Capharnaüm suscitent non seulement l’étonnement, la surprise, mais, on peut le dire, plus profondément encore, le scandale. Ce n’est pas simplement le scandale de personnes qui ne seraient pas préparées ou disposées à accueillir la bonne nouvelle du salut, mais c’est le scandale profond de l’esprit humain devant une proposition aussi étrange et extraordinaire : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ».

Ne nous étonnons pas de leur étonnement ; ne soyons pas surpris de leur surprise. Combien de fois, au catéchisme, de jeunes enfants à qui on annonce cette parole et qui ont la simplicité de prendre les mots simplement pour ce qu’ils disent, s’étonnent d’un discours qui évoque plus spontanément dans leur esprit l’anthropophagie que la communion spirituelle.

« Manger ma chair et boire mon sang » : le réalisme de ces propos du Christ ne pouvait que heurter les esprits. Il ne pouvait que susciter, non seulement parmi ses ennemis, parmi ceux qui le combattaient depuis des années, mais aussi parmi ceux qui le suivaient, parmi ses disciples, le désir de s’éloigner de lui. La proposition dont le livre de Josué évoque le retour : la proposition d’une alliance indéfectible entre Dieu et l’humanité, tout autant que la proposition, que le Christ Jésus a développée à partir de la multiplication des pains, d’une union substantielle entre l’homme et Dieu à travers la manducation de ce pain, l’une et l’autre de ces propositions heurtent l’esprit humain.

Si Dieu est Dieu, il n’y a pas d’alliance ; si Dieu est Dieu, il n’y a pas de communion. Et voici qu’un homme qui se présente comme Dieu nous propose la communion avec Dieu. Et voici qu’un prophète qui parle au nom de Dieu nous propose l’alliance avec Dieu. Mais qui est-il, ce Dieu ? Comment peut-on croire en lui ? Faut-il, pour ne pas s’éloigner de Jésus comme les disciples qui le quittent peu à peu, renoncer à toute intelligence et toute réflexion humaines ? Faut-il pour reconnaître le corps du Christ dans le pain sacramentel abdiquer le bon sens le plus élémentaire ? Faut-il pour reconnaître l’alliance avec le peuple élu devenir un partisan fanatique ?

Voilà les décisions auxquelles notre liberté est confrontée. Que voulez-vous suivre aujourd’hui ? Qui voulez-vous croire ? Et la parole de Jésus, terrible, portée sur les Douze : « Alors, vous aussi, vous allez me quitter ? »

Combien de fois en notre cœur de pasteurs de l’Église ces dernières décennies, combien de fois n’avons-nous pas entendu ces paroles du Christ portées sur ses disciples, quand nous voyions tant de chrétiens s’éloigner, parfois « sur la pointe des pieds », parfois avec violence et scandale, du cœur de l’Église ? Combien de fois me suis-je dit : « Vous aussi, vous allez nous quitter ? »

Mais pourquoi allez-vous nous quitter ? Est-ce pour des désaccords idéologiques, ou bien est-ce parce que, confrontés à cette décision radicale de la liberté humaine, comme les disciples de Jésus y sont confrontés, comme l’humanité y est confrontée à travers l’alliance entre Dieu et le peuple élu, vous n’avez pas la force de choisir ? Ou vous n’en avez plus le goût, vous n’en avez plus les moyens ? Ou la culture qui vous a façonnés a tellement érodé en vous le sens de la décision et de la rupture que vous ne pouvez plus vous distinguer de la pensée correcte et de la médiocrité générale ? Ou bien parce que, quand la question décisive de l’homme est posée devant vous, vous n’avez plus les ressources pour prendre son parti ?

Ces questions évoquées aujourd’hui, comment ne résonneraient-elles pas en nous, chargées des images du souvenir, du terrible souvenir de la deuxième guerre mondiale, mais plus largement encore du terrible souvenir de ce XXe siècle, de la montée des fascismes, en Europe, de l’incapacité collective à réagir face à cette montée, de l’incapacité particulière d’un certain nombre d’hommes à prendre les décisions énergiques au moment voulu, de l’incapacité collective d’un peuple à soutenir ses gouvernants pour qu’ils soient fermes et de l’incapacité des chefs à assumer leurs responsabilités. Nous savons comment cette suite de faiblesses dans la décision, cette crainte de prendre à revers la pensée commune, a été source de malheur pour tant d’hommes et de femmes dans notre pays, et comment elle a suscité un ressort dont le général de Gaulle, dans ses Mémoires, à plusieurs reprises, a exprimé la pensée et la théorie : « Celui qui décide ne peut pas décider en comptant que ce sont les autres qui assumeront la responsabilité. »

Mais ce qui est vrai du responsable politique ou du responsable militaire est vrai pour chacun de nous dans sa propre vie. Personne ne pourra répondre de ma vie à ma place. C’est ma liberté qui doit être le levier qui conduit mon existence. Comment ne penserions-nous pas à cette foule des ombres d’hommes et de femmes en qui l’indignité, le scandale, l’horreur de la barbarie nazie a suscité une réaction de santé et de force.

Ils n’étaient pas nés héros. Ils n’avaient pas un chromosome particulier. Mais ils avaient été éduqués, ils avaient été entraînés au respect d’un certain nombre de valeurs et de conditions de la vie en société. Ils avaient la conviction de leur foi, chrétienne ou non chrétienne. Ils avaient la force de leur éducation, de leur idéal, et surtout de la volonté de ne pas laisser l’homme être écrasé par l’homme. Ce sont ces ombres, anonymes pour la plupart, qui ont défendu notre dignité et qui ont payé souvent de leur vie le respect que l’on doit à toute personne humaine.

Aujourd’hui donc, comme le livre de Josué nous y invite, entendons que ces événements qui ont marqué l’histoire de notre pays, l’histoire de l’Europe et l’histoire du monde, ne sont pas simplement des événements historiques dont on fera la chronique autant qu’on pourra et puis qu’on oubliera lorsque ceux qui les ont vécus auront disparu. Ils sont la matière humaine, la matière historique, le tissu charnel dans lequel s’inscrit l’enjeu de la liberté et de la décision humaines.

Pour chaque génération, les grands moments des générations précédentes sont un point d’appui. Ils nous font comprendre qu’il nous est possible de bien choisir. Bien choisir n’est pas une loterie, bien choisir n’est pas un acte essentiellement héroïque. Bien choisir est avant tout un acte humain de liberté. Des hommes et des femmes l’ont fait avant nous au long de l’histoire de l’humanité.

À nous aujourd’hui aussi il est demandé de choisir : que voulons-nous pour l’homme ? Que voulons-nous pour notre pays ? Que voulons-nous pour l’humanité ? Que sommes-nous prêts à faire pour cet idéal ? Et quel Dieu voulons-nous servir ?

Que le Seigneur illumine de sa lumière nos esprits et nos cœurs pour que nous choisissions la vie et la dignité et non pas la mort et la honte.

+ André Vingt-Trois,
Archevêque de Paris

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