Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Fête du Saint Sacrement 2006

Cathédrale Notre-Dame de Paris - 18 juin 2006

Mc 14, 12-16.22-26

Dans l’évangile selon saint Marc, le moment où Jésus institue ce que nous appelons le sacrement de l’eucharistie, est très clairement désigné comme le repas pascal traditionnellement célébré par les juifs au moment de la Pâque en faisant mémoire de la libération d’Israël. L’inscription du moment fondateur de l’eucharistie dans la mémoire de la délivrance pascale nous donne déjà une piste pour mieux comprendre de quoi il retourne dans nos célébrations eucharistiques. Il ne s’agit évidemment pas, et on le voit tout de suite dans le récit de saint Marc, de reproduire purement et simplement le rituel du repas pascal : ce que Jésus donne à manger à ses disciples n’est pas l’agneau pascal, centre habituel de ce repas ; c’est du pain. Rompu par Jésus, le pain symbolise l’offrande qu’il fera de sa vie dans quelques heures après être passé au Mont des Oliviers et avoir subi sa Passion.

Cependant, située dans le repas pascal, cette institution s’inscrit dans la tradition des sacrifices du premier testament qu’évoquait pour nous l’Epître aux Hébreux. Les sacrifices d’animaux étaient destinés à fonder ou à raviver l’Alliance entre Dieu et son Peuple, non pas que sacrifier des animaux eût en soi la faculté d’être créateur de cette alliance, mais parce que le rite de l’immolation des animaux et du sang répandu était un langage symbolique pour exprimer la communion entre Dieu et son Peuple. Le sang répandu sur le peuple est un geste de purification ; le sacrifice accompli par Moïse au moment où il revient de recevoir les Dix Paroles est un geste qui manifeste l’Alliance conclue par Dieu avec son peuple.

Vous aurez remarqué que, dans le récit que nous avons entendu, ce sacrifice s’inscrit lui-même dans la promesse faite par le peuple : "Toutes les paroles que Dieu a dites, nous les ferons ". C’est donc dans le cadre de l’obéissance aux Dix Paroles de Dieu, de l’effort permanent fait par le Peuple de Dieu pour conformer sa vie aux commandements de son Seigneur, que peut se comprendre et se développer l’Alliance que Dieu a conclue avec Lui.

Ainsi, dans le récit que nous avons entendu, nous voyons se joindre un sacrifice de purification et de paix, sacrifice qui ne se contente pas de célébrer la fin des hostilités mais qui crée une relation de réconciliation, et un sacrifice d’Alliance qui scelle l’obéissance du Peuple aux commandements de Dieu. C’est à la lumière de ces deux dimensions du sacrifice célébré par Moïse que nous pouvons comprendre les récits évangéliques du dernier repas que Jésus a fait avec ses disciples. Eux aussi unissent ces deux dimensions.

En évoquant la mort du Christ, offert en sacrifice : "Ceci est mon corps livré pour vous. Ceci est la coupe de mon sang versé pour vous et pour la multitude ", geste, parole et signe ne font pas qu’annoncer le sacrifice qui sera vécu par Jésus le vendredi sur la Croix. Ils lui donnent une actualité réelle dans ce dernier repas et ils ouvrent aux disciples la possibilité de communier à ce sacrifice. En mangeant le pain qu’Il leur donne et en buvant la coupe qu’Il leur présente, ils ne sont pas simplement des témoins passifs et désolés, mais ils deviennent les participants de ce sacrifice. C’est donc un nouveau sacrifice de réconciliation. A la différence des sacrifices de réconciliation de la première alliance qui n’étaient que l’annonce de ce sacrifice ultime, celui-ci est le dernier. Il accomplit et il réalise le salut que Dieu veut opérer pour son peuple. L’Epître aux Hébreux nous le rappelait à l’instant : "Le Christ est le grand prêtre du bonheur à venir " parce qu’il livre sa vie par amour pour les hommes.

Ce geste du pain partagé et distribué, ce geste de la coupe proposée aux disciples, évoquent l’un et l’autre le sacrifice du Christ. Ils sont étroitement conjoints avec ce que nous appelons d’une façon commode, dans l’évangile de saint Jean, le discours après la Cène. Celui-ci est davantage orienté vers l’impératif de garder la Parole de Dieu et de la mettre en pratique, c’est à dire de conformer notre vie aux paroles que le Seigneur a dites. De la sorte, nous retrouvons dans les souvenirs apostoliques additionnés les uns aux autres les deux dimensions que j’ai évoquées toute à l’heure : obéissance à la Parole de Dieu et offrande de sa vie pour le pardon et pour la paix. L’Epître aux Hébreux nous permet de comprendre que l’offrande que Jésus fait de sa vie sur la croix est le même acte d’obéissance : c’est parce qu’il obéit à la volonté de salut du Père qu’il donne sa vie sur la Croix pour notre salut, et c’est en obéissant jusqu’à la fin qu’il met en pratique tout ce qu’il a entendu de la part du Père. L’écoute attentive de la Parole de Dieu telle que nous la pratiquons dans la liturgie que nous célébrons chaque semaine, le commentaire que nous essayons de faire de cette parole de Dieu pour tenter d’en appliquer la vigueur à notre vie actuelle et le mémorial du sacrifice du Christ ne sont pas dissociables. C’est un même acte d’obéissance qui conduit le Christ à être porteur et acteur de la Parole de Dieu, et le même acte d’obéissance qui le conduit à offrir sa vie sur la Croix.

C’est le même acte de foi et d’obéissance qui nous conduit à accueillir la Parole de Dieu et à nous efforcer de la mettre en pratique dans notre vie quotidienne, et le même acte de foi et d’obéissance qui nous fait communier au Corps du Christ dans le pain consacré qui nous est présenté et auquel nous répondons : "Amen ".

Ainsi participer à l’eucharistie, célébrer le saint sacrement du Corps et du Sang du Christ, cela n’est pas simplement une habitude routinière, c’est vraiment un acte constitutif de notre vie chrétienne, un acte déterminant pour mieux comprendre et intérioriser ce que veut dire vivre dans le Christ. C’est un acte déterminant pour mettre en oeuvre notre réponse à l’amour de Dieu.

Frères et soeurs, semaine après semaine, chez nous en France, ici à Paris, et singulièrement dans cette cathédrale, nous avons la grâce d’accueillir cette Parole de Dieu, de célébrer cette eucharistie dans la joie, la beauté, la sérénité, de nous laisser emporter par la puissance du Christ vivant en son Eglise et sacramentellement offert dans notre célébration. Tout cela, nous le devons à la grâce de Dieu qui nous procure la possibilité de vivre ce moment de grâce.

Samedi prochain, ici même, j’aurai la joie d’ordonner huit nouveaux prêtres, ils seront envoyés eux aussi pour présider à la célébration de l’eucharistie, pour être, au nom du Christ, ceux qui portent la Parole de Dieu et qui la commentent, ceux qui ouvrent la communion au sacrifice du Christ et qui nous permettent de devenir dans le Christ une offrande agréable à Dieu.

Je vous suggère et je vous demande que, pendant toute cette semaine, vous priez avec ferveur pour ces nouveaux prêtres. Portez-les jour après jour dans votre prière, de façon que leur exemple soit suivi, que la permanence et la qualité, la vitalité de nos célébrations eucharistiques se prolongent dans l’avenir et que nous ayons la possibilité d’envoyer des prêtres pour célébrer l’eucharistie ailleurs aussi, car dans beaucoup d’endroits maintenant, c’est le célébrant qui manque.

Prions donc le Seigneur, qu’il trouve dans son Eglise les hommes disponibles pour devenir les ministres de son eucharistie, les témoins de l’Alliance, les prêtres unis au seul et unique grand prêtre Jésus-Christ.

Amen.

+ André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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