Homélie de Mgr André Vingt-Trois – Fête de la Visitation 2006

Cathédrale Notre-Dame de Paris – mercredi 31 mai 2006

Fête de l’École Cathédrale.

- Luc, 1, 39-56

Frères et Sœurs,

La rencontre de Marie et Elisabeth dépasse évidemment, de toutes façons, le simple événement particulier de leur relation de famille. En entendant le récit qu’en donne l’évangile selon saint Luc, nous ne pouvons nous contenter de puiser dans cet exemple des motivations et des forces nouvelles pour vivre dans une plus grande attention mutuelle, en essayant de nous venir en aide les uns aux autres.

Certes, Marie, en se hâtant à toute vitesse vers la montagne pour retrouver sa cousine Elisabeth, accomplit un geste fraternel à l’égard de celle qui l’a devancée dans sa grossesse. Mais enfin, vous le sentez bien, vous le comprenez, le récit de saint Luc dépasse l’aspect anecdotique de l’événement, même si cet aspect anecdotique est déjà par lui-même une source d’enseignement et de réflexion.

Ce qui nous est proposé à comprendre, à méditer et à vivre, c’est simultanément la bénédiction de la foi et le dynamisme de la joie. La bénédiction de la foi, Elisabeth la formule à l’égard de Marie : "Heureuse celle qui a cru aux paroles qui lui ont été dites ". Vous vous en souvenez, cette même bénédiction sera reprise par Jésus lui-même à peu de choses près, quand on voudra exalter le personnage de la Vierge Marie ; il dira alors : "Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent " (Lc 11, 28). Le récit de la Visitation ne veut pas simplement nous aider à mesurer l’importance, qui n’est pas douteuse, de la foi personnelle de Marie, mais, à travers son expérience et sa maternité, il s’agit de nous initier peu à peu à mieux comprendre comment l’Esprit engendre les enfants de Dieu au cœur de l’humanité. Car de même que Marie engendre Jésus par la puissance de l’Esprit-Saint, de même l’Esprit-Saint suscite par la force de sa présence des enfants de Dieu au milieu des hommes. De même que Marie est mère de Jésus, de même l’Eglise engendre des enfants à la vie divine. Si la maternité de Marie repose principalement sur son acte de foi, sur sa capacité d’accueillir la Parole de Dieu et de se soumettre à son action, la fécondité de l’Eglise repose aussi sur son acte de foi, sur sa capacité à accueillir la Parole de Dieu et à se soumettre à son action. Cela représente forcément pour nous un retournement de mentalité de considérer que ce n’est pas nous qui suscitons la foi, que ce n’est pas nous qui faisons exister l’Eglise, que ce n’est pas nous qui engendrons les membres de l’Eglise mais la puissance de l’Esprit agissant au cœur de ceux qui croient.

Cette caractéristique tout à fait originale du processus de croissance de l’Eglise nous oblige à entrer de façon plus particulière dans l’originalité de la formation chrétienne telle que vous essayez de l’acquérir et de la vivre à l’Ecole Cathédrale. Il ne s’agit pas simplement, en effet, d’acquérir de nouvelles compétences qui vous rendraient plus efficients dans la capacité de susciter la foi au cœur de vos semblables, ni même de la faire grandir en vous, et a fortiori d’être des bâtisseurs d’églises. Plus profondément, il s’agit pour vous de vous laisser pénétrer par la Parole de Dieu, d’entrer dans l’intelligence de cette Parole et de reconnaître que c’est la puissance de cette Parole qui féconde nos propres capacités d’action. Si bien que nous pourrions dire, d’une certaine façon, que l’acquisition des compétences en quoi consiste la formation se développe et porte son meilleur fruit lorsque nous laissons l’Esprit-Saint se substituer en nous à nos capacités d’agir. Nous ne devenons pas compétents pour prendre en mains l’Eglise, nous devenons compétents pour nous laisser prendre en mains par l’Esprit.

Cet effort d’intelligence de la réalité spirituelle de la vie chrétienne et de ses prolongements dans l’action quotidienne de l’Eglise est le cœur de l’investissement auquel nous sommes invités pour développer une véritable participation des chrétiens baptisés et confirmés à la vie du Peuple de Dieu et pour développer leurs capacités d’en assumer le caractère tout à fait original. C’est une expérience de la foi, c’est une expérience de la joie. Vous l’avez entendu à travers le Livre de Sophonie et à travers l’évangile selon saint Luc : cette rencontre de Marie et d’Elisabeth est toute entière placée sous le signe de l’exultation. Exultation des croyants de la première Alliance qui accueillent l’accomplissement de la Promesse dans le Seigneur venu visiter Elisabeth au cœur de sa mère Marie. Exultation de Jean-Baptiste, qui reconnaît celui qu’il va annoncer. Exultation de Marie, qui décrit, en composant un Cantique à partir de prières éparses dans l’Ancien Testament, mais principalement à partir du Cantique d’Anne, l’exultation de celle qui est rendue mère par l’intervention et la puissance de Dieu. Exultation de la foi qui reconnaît les fruits de l’Esprit à travers les événements de l’existence humaine.

Trop de nos contemporains, peut-être aussi une trop grande part de nous-mêmes, vivent la foi non pas comme une joie et une libération mais comme un poids et un accablement. Faudrait-il apprécier la qualité de la formation chrétienne reçue et partagée à sa capacité de développer en nous l’allégresse, c’est à dire une certaine légèreté de l’être, un certain enthousiasme porté par la conviction que c’est Dieu lui-même qui opère au cœur de l’histoire humaine. Nos capacités d’intelligence, de prospective, de projets, d’action, de réalisation, ne sont que des modalités. Elles sont nécessaires, certes, mais ne sont que des instruments au service de l’œuvre de Dieu. Lorsque la vie chrétienne se déploie comme une sorte de triste obligation dans notre vie personnelle, ou de triste obligation dans notre vie ecclésiale ; quand elle se développe dans une manière de jugement négatif sur toute situation ; quand elle nourrit le sentiment de la défaite et du repli ; quand elle incite à se protéger et à devenir les militants de forces qui voudraient vaincre, c’est probablement que nous avons perdu le sens exact de la Révélation divine. La Révélation n’a pas été faite aux hommes pour les conduire à la mort mais pour les conduire à la vie. Si nous n’arrivons plus à discerner le chemin de la vie à travers la révélation de l’Évangile, c’est que nos yeux et nos cours se sont fermés au noyau spécifique du message du Christ. Il n’est pas venu nous accabler d’un joug, Il est venu nous libérer. Il n’est pas venu nous écraser, Il est venu nous relever. Il n’est pas venu nous convaincre de notre impuissance, Il est venu nous apporter l’espérance du Salut. L’Évangile est une bonne nouvelle pour le monde, il est une parole d’espérance, il est l’attente de l’accomplissement de la promesse faite à Abraham, réalisée dans le Christ, proposée à l’humanité entière. Nous ne sommes pas les derniers défenseurs d’une cause perdue, nous sommes les premiers marcheurs d’une longue marche dont nous connaissons déjà le but : il est venu pour que nous ayons la vie et pour que nous l’ayons en abondance.

Au moment de quitter ses disciples, Jésus leur dit qu’il leur annonce ses ultimes vérités, pour que sa joie soit en eux et que leur joie soit parfaite (voir Jn 15, 11). Prions donc Elisabeth, Marie, Jean-Baptiste, prions le Christ pour qu’Il nous associe à ce concert de joie devant l’éclosion du mystère de Dieu dans l’humanité, qu’Il nous associe à l’exultation de la foi devant l’œuvre qui commence à s’accomplir, qu’il nous associe à la joie de Marie.

Amen.

+ André Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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