Lire, écouter, revoir la sixième Conférence de Carême 2010

Conférence donnée le dimanche 28 mars 2010 par le Mgr Jean-Louis Bruguès sur le thème "Vatican II devant nous".

La réception de Vatican II depuis plus de quarante ans par l’Église universelle, à travers le ministère de Jean-Paul II et de Benoît XVI, comme par les Eglises particulières, par exemple à Paris, et l’écho du Concile largement au-delà de l’Église, manifestent sa riche substance spirituelle et pratique. Même si certains passages paraissent datés, l’actualité de Vatican II est plus vive encore au début du 21ème siècle pour l’avenir de l’Église et du monde qu’au moment de sa promulgation.

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Biographie de Mgr Jean-Louis Bruguès
Mgr Jean-Louis Bruguès est né en 1943 à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées). Après des études de droit, de sciences économiques et politiques, il entre en 1968 dans l’Ordre des Prêcheurs. Il est ordonné prêtre en 1975. Prieur du couvent de Toulouse, puis de Bordeaux, il enseigne à l’Institut Catholique de Toulouse. De 1997 à 2000, il est professeur de théologie morale fondamentale à l’Université de Fribourg (cours de théologie morale, fondamentale, éthique et sexualité, éthique et esthétique). Nommé évêque d’Angers en 2000, il devient président de la Commission Doctrinale des évêques de France. Il est membre de la Commission Théologique Internationale de 1986 à 2002. Nommé Secrétaire de la Congrégation pour l’Education Catholique du Saint-Siège le 10 novembre 2007, il est également consulteur à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, à la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée, et au Commission Pontifical pour l’Amérique Latine. Il est membre du Conseil Pontifical pour les Migrants et les Itinérants. Son dernier ouvrage, écrit en collaboration avec G. Bédouelle et P. Becquart porte sur « L’Eglise et la sexualité - Repères historiques et regards actuels » (Cerf, 2006).

« Vatican II devant nous »

- Lire la cinquième Conférence de Carême.
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Le texte des conférences sera publié chez Parole et Silence : sortie du livre le 28 mars 2010.

« Vatican II devant nous »

On raconte qu’interrogé sur l’importance historique de la Révolution française, Zhou Enlai, alors premier ministre du Président Mao, avait répondu : « Il est encore trop tôt pour le dire ». Une telle prudence ne serait-elle de mise quand il s’agit d’apprécier les répercussions du Concile de Vatican II ? L’impact des conciles ne se laisse évaluer qu’avec les lunettes du très long terme. Combien de temps fallut-il à l’Eglise pour mesurer la profondeur des réformes voulues par le Concile de Trente, ou encore la portée de Latran IV, en 1215, qui définit la foi catholique contre les hérésies cathares, ou même celle de Nicée, à l’aurore de notre théologie, complété plus que corrigé par Chalcédoine, donnant naissance au Credo qui soutient encore notre foi, quelque mille sept cents ans plus tard ? Ce qui paraissait déterminant sur le moment s’est effacé en quelques années à peine, tandis que des générations plus lointaines en récoltaient des fruits inattendus.

Chausser de telles lunettes nous oblige évidemment à dépasser les passions du moment : que restera-t-il demain des querelles du temps présent ? Un tel choix nous contraint aussi à perdre quelque peu de vue la pertinence de ce moment unique : il ne s’agit nullement de nier le caractère décisif de cet événement, non seulement pour l’Eglise, mais pour le monde moderne. Le Général De Gaulle qui s’y connaissait en histoire confia un jour qu’il tenait le Concile de Vatican II pour l’événement le plus important du XXe siècle. Mais enfin, ce siècle est passé. La liste des témoins directs, sinon des acteurs, se fait chaque jour plus mince et plus ténue ; il arrivera bientôt qu’elle s’effacera complètement. Le propre des événements est de s’écouler et il ne servirait à rien de vouloir maintenir un quelconque esprit du concile par-delà les générations, et même par-delà les textes. L’esprit ne survit pas au temps s’il ne s’incarne dans des écrits et des pratiques. Arrive immanquablement un jour où les plus profondes réformes ont besoin, à leur tour, d’être réformées. « Tout est toujours à réformer », soupirait déjà le Maître de Santiago. Le tissu de l’histoire de l’Eglise se trouve ainsi constitué d’une trame dense de réformes renouvelées.

Vatican II devant nous : tel est le sujet qui m’a été proposé. Je remercie ainsi Monsieur le Cardinal Vingt-Trois de me permettre de retrouver la chaire de Notre-Dame où j’ai prêché le Carême, trois années durant, et de terminer la série présente intitulée Vatican II, une boussole pour notre temps. Une boussole oriente nos pas. Quel futur le Concile a-t-il préparé et dessiné pour notre Église, mais aussi, d’une certaine manière, pour notre société ?

Il m’arrive souvent de rester en arrêt devant une toile. Avec ses larges à-plats gris, ocres et beiges, le tableau se propose de nous faire entrer en harmonie. Sur la gauche, en haut du tableau, debout et comme portés sur une ligne musicale, les mains cachées dans les manches larges d’une simple tunique claire, quatre personnages se sont mis à parler. On ne voit cependant ni leurs yeux ni leur bouche. Ils forment un chœur, un quatuor ; chacun des visages fortement stylisé regarde dans une direction différente, peut-être un point cardinal. A droite, un autre personnage paraît assis sur une seconde ligne musicale placée au-dessous de la première ; ses vêtements plus sombres donnent à penser qu’il joue un rôle central dans la composition imaginée par le peintre. Il ne lève pas les yeux, il ne regarde nulle part, il tend son cerveau vers ceux qui le surplombent. Ce personnage écoute non pas d’abord avec ses sens – encore une fois son visage lisse ne comporte aucun organe -, mais au plus profond de lui-même. Il y a dans cette composition comme une réminiscence de la philosophie d’Emmanuel Lévinas qui nous rappelait que l’autre nous surplombait toujours et que nous venions au monde en dette, au pied de cette falaise-là. Le peintre, Tong, Chinois établi en France, a simplement intitulé son œuvre : L’écoute des autres. Ecouter revient donc à ouvrir sa porte à l’autre et lui permettre de s’installer chez nous pour mener une commune aventure. Ecouter l’un des mots les plus utilisés dans la Bible. « Ecoute, Israël… » (Dt 6, 4) : ainsi commençait dans la première Alliance toute adresse du Seigneur à son peuple.

Il m’a semblé que ce tableau parlait aussi de notre dernier Concile. Mieux encore, il en fournissait comme une clé d’interprétation : Vatican II a voulu placer l’écoute des autres au centre de l’Eglise, de la société, et finalement de toute vie humaine. Cette écoute se décline en trois propositions : le goût de l’Autre, le souci de l’autre, enfin la perception de soi-même comme un autre. Chacune d’entre elles devraient nous permettre de dégager ainsi des « tendances fortes », pour parler comme les économistes, qui irrigueront sans doute notre futur.

Les autres, mais qui sont ces autres ? L’autre, c’est d’abord l’Autre, avec une majuscule, comme aurait dit encore Lévinas, le Tout-Autre, Dieu. Si l’on avait demandé aux pères, le 8 décembre 1965, lors de la clôture solennelle, quels textes auraient la plus longue répercussion historique, il n’est pas sûr qu’une majorité eût répondu : Dei Verbum. Quarante ans plus tard, cette constitution fait figure de passage obligé, d’ouverture où sont comme suggérés les grands thèmes développés par l’opéra tout entier. C’est lui procure au Concile sa tonalité dominante. L’écoute religieuse de la Parole de Dieu, ainsi commence-t-il, donne le goût de l’Autre, le goût de Dieu d’abord, par suite le goût de l’autre fait à l’image de Dieu, enfin le goût de toute l’œuvre divine, de la création entière.

Dieu parle ; comment l’entendre ? Comment interpréter l’Ecriture ? Le Synode des évêques de 2008, consacré à La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise, a creusé une distinction méthodologique essentielle déjà opérée par la constitution conciliaire (n° 12). Dieu parle à hauteur d’homme. Il est donc normal que l’homme utilise toutes les ressources de son intelligence scientifique, ou exégèse académique, pour écouter les textes. Comme il s’agit aussi d’une parole divine, il convient d’utiliser encore ce qu’on pourrait appeler l’exégèse canonique, s’appuyant sur la tradition vivante de toute l’Eglise. La foi est première et dernière ; il lui revient de guider l’exercice de discernement. Non, la Bible n’est pas un livre du passé. Quarante après le concile, alors que s’est renforcé l’individualisme des interprétations, nous avons à redire : oui, le Divin intervient dans l’histoire des hommes. Non, les épisodes rapportés ne se ramènent pas à une simple construction littéraire ou théologique. Oui, les faits relatés sont des faits véritables par lesquels le Dieu créateur déploie son beau projet d’amour pour sauver tous les hommes. Oui, le Verbe s’est réellement incarné, ce n’est pas un mythe. Oui, le Christ a partagé notre condition humaine, ce n’est pas une belle histoire écrite pour des enfants ou des esprits simples en mal de merveilleux. Oui, il est ressuscité et son corps n’est pas resté dans le tombeau.

Nous serions nombreux ici à témoigner de ce véritablement engouement qui s’est déployé depuis une quarantaine d’années. Livres, revues, collections, sessions, formation s’appuyant sur les supports les plus modernes : le peuple de Dieu s’est pris de passion pour l’Ecriture. Les groupes bibliques ont fleuri un peu partout, jusque dans les paroisses les plus démunies. L’Ecriture était l’âme de la théologie, rappelait le Concile ; elle est devenue depuis lors familière à un nombre considérable de baptisés. Cette première tendance durable a été encouragée par la réforme liturgique qui a donné à entendre un choix plus large de textes bibliques à la messe.

Le succès engendre souvent des excès. Il arrivait que le déploiement exagéré de la liturgie de la Parole condamnait la liturgie proprement eucharistique à devenir une sorte d’appendice. Pour cette raison, en l’espace de quatre petites années, l’Eglise catholique s’est dotée d’un corpus impressionnant relatif à l’Eucharistie. Le 17 avril 2003, le pape Jean-Paul II signait l’encyclique Ecclesia de Eucharistia, qui traitait du rapport de l’Eucharistie à l’Eglise. Un peu plus tard, il ouvrait une année consacrée à l’Eucharistie (octobre 2004 - octobre 2005) par la lettre apostolique Mane nobiscum Domine, du 7 octobre 2004. Enfin, après la tenue d’un Synode consacré à ce même sujet, Benoît XVI rendit publique son exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, le 13 mars 2007. Il est peu d’exemples dans l’histoire de l’Eglise d’un corpus aussi consistant élaboré en si peu de temps. Cette insistance doit d’ailleurs être lue comme la manifestation d’une volonté de fidélité au Concile qui avait largement traité de l’Eucharistie dans sa constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen gentium, et dans sa constitution sur la liturgie, Sacrosanctum concilium.

Les propos tenus à l’instant sembleront appuyer une opinion devenue commune : Vatican II a été un concile essentiellement christocentrique. On pourrait montrer que le concile chercha aussi à réagir contre un christocentrisme latin excessif, afin de retrouver quelque chose de la traditionnelle richesse pneumatique. Certes, il n’existe aucun texte conciliaire consacré à la troisième personne de la Trinité, mais des jalons sont plantés qui baliseront les routes de demain. Après tout, le Christ ne peut être atteint en son être même de réalité signifiée que dans l’Esprit. C’est dans l’Esprit, et uniquement en lui, que l’assemblée chrétienne se reçoit et se reconnaît comme sacrement du Christ (cf. Rm 8, 1 s.). C’est lui encore qui conduit les hommes dans leur marche vers le Royaume du Père ; lui qui aide les baptisés à interpréter les signes des temps (GS 4), lui qui « conduit le cours des temps et rénove la face de la terre » (GS 26). La boussole dont traite cette série de conférences, c’est lui finalement. Comme le souhaitait Paul VI : « A la christologie et spécialement à l’ecclésiologie du Concile, doivent succéder une étude nouvelle et un culte nouveau de l’Esprit Saint, précisément comme complément indispensable de l’enseignement du Concile » (Audience du 6 juin 1973).

Le chemin qui reste à parcourir sera long. J’avais rendu visite un jour à un prêtre âgé et très malade. Avec la simplicité de ceux qui affrontent l’ultime épreuve de vérité, il me parla de sa vie et de sa foi. « Avec le Christ, me confia-t-il, j’ai toujours été de plain-pied ; je suis en contact constant avec lui. C’est pour cela que la messe quotidienne représente le cœur de ma spiritualité. En suivant le Christ, on ne peut pas ne pas tourner son regard vers le Père. Et souvent mes prières commencent par cette évocation, Père. Mais l’Esprit ? Je me demande si j’ai jamais véritablement prié l’Esprit Saint. Pour moi l’Esprit, c’est le Grand Discret et je crains qu’il n’ait été le Grand Absent ». Depuis longtemps, je me demande si l’Esprit n’est pas, en effet, le Grand Discret de la vie de notre Eglise latine.

Comment donner le goût de l’Esprit Saint ? Je maintiens qu’il s’agit là d’une seconde tendance forte lancée par notre concile. Jean-Paul II tenta de combler ce vide avec la magnifique encyclique Dominum et vivificantem, rendue publique en 1986 ; mais elle parut tomber dans une sorte d’épaisse indifférence. Il revenait dès lors à l’Esprit de se manifester à sa manière toujours inattendue : il provoqua, dès le milieu de la décennie suivant le Concile, une floraison de mouvements et de communautés où dans la communion la plus étroite, quelquefois même le partage de vie, des prêtres, des religieux et des laïcs se proposaient de témoigner des charismes reçus et de retrouver, sous l’impulsion de l’Esprit, le modèle des premières communautés chrétiennes. On a parlé alors d’un nouveau printemps pour l’Eglise.

Depuis Vatican II, le magistère récent de l’Eglise a insisté sur l’action universelle de l’Esprit dans le monde : c’est que le goût l’Esprit Saint, comme nous venons de l’esquisser, conduit naturellement au souci de l’autre. Qui est cet autre ? L’autre, c’est d’abord le plus éloigné qu’il s’agit d’approcher et d’apprécier. Dans les relations du christianisme avec les religions qui ne se réfèrent pas au Christ, le concile a provoqué une sorte de révolution copernicienne. Deux documents promulgués en 1965 illustrent ce tournant : la déclaration Nostra aetate traitant des relations de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes qui, avec le temps, est devenu l’un des textes les plus décisifs du concile, et la déclaration Dignitatis humanae qui porte sur la liberté religieuse. Le concile s’est référé à deux notions en réalité fort traditionnelles, celle des « semences du Verbe » (décret Ad Gentes, 11) qui inspire l’action des hommes de bonne volonté par-delà la diversité des confessions, et celle du respect des consciences qui ne sauraient être forcées, par une contrainte extérieure, pour adhérer à une foi quelconque. Il prononce ces paroles qui tracent notre avenir, que « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre… ». Le concile appelle à une fraternité universelle. Plusieurs événements de grande portée ont commencé à bâtir cette fraternité : je songe à la fameuse rencontre d’Assise du 27 octobre 1986, suivie d’autres semblables. Depuis les déclarations de Paul VI jusqu’au voyage de Benoît XVI en Terre Sainte, l’an dernier, l’enseignement magistériel plaide avec une continuité remarquable, en faveur d’un dialogue respectueux et sincère entre les adeptes des diverses religions.

Ce souci du plus éloigné, en quoi nous décelons une troisième tendance forte, enrichit les connaissances mutuelles et purifie, sur tel ou tel point, la compréhension que les fidèles avaient de leurs propres croyances. Il ne manque pas cependant de soumettre la théologie chrétienne à de redoutables questions : quelle est la place du Christ dans l’action salvifique des religions non-chrétiennes ? Le fait qu’il n’y ait pas chez elles de connaissance du Christ exclut-il une quelconque participation à l’action du Verbe de Dieu disséminé parmi les nations ? Dieu aurait-il pu choisir d’autres médiateurs que Jésus-Christ, comme le soutient aujourd’hui le courant dit pluraliste ? A l’encontre de ce dernier, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait fait paraître, en 2000, une déclaration Dominus Jesus dans laquelle était rappelées « l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise ».

Les sociétés marquées par le pluralisme religieux, comme la française, ne pourront plus se passer du dialogue inter-religieux, devenu un élément essentiel de la paix sociale. En faisant appel à lui, les pouvoirs publics ont-ils mesuré qu’ils se sont engagés, bon gré mal gré, dans une voie de révision des pratiques jusqu’ici habituelles de la laïcité ? Ils ont décidé, en effet, de faire des religions de véritables partenaires sociaux, ce que l’on appelle depuis peu la « laïcité positive » ; il n’est donc plus possible de les confiner dans l’aire étroite des seules convictions personnelles. Les communautés confessionnelles ont ainsi acquis le droit de s’exprimer en tant que telles sur la place publique.

L’autre, c’est encore le frère séparé. Le souci de l’autre vise alors à rapprocher les pratiques et les convictions, à surmonter progressivement les barrières laissées par l’Histoire et le péché. Vatican II avait affirmé dans son décret Unitatis redintegratio, voté en 1964, que le rétablissement de l’unité entre tous les chrétiens était l’une de ses préoccupations principales. L’Eglise avait été fondée une et unique par le Christ ; les divisions entre les chrétiens constituaient donc un rejet de la volonté du Seigneur et un scandale pour le monde. Quatre décennies de dialogue œcuménique ont fait tomber de nombreux préjugés ; des ponts ont été lancés entre des points de vue jugés irréconciliables. Il en est résulté une meilleure compréhension des relations entre l’Ecriture et la Tradition, de la nature de l’Eglise et celle des sacrements du baptême et de l’eucharistie.

Un nombre impressionnant de documents ont été adoptés. Je songe en particulier à la Déclaration commune sur la doctrine de la justification, en 1999, qui permit aux catholiques et aux luthériens de surmonter des conflits d’une importance cruciale remontant au XVIe siècle. Ce souci de communion est devenu comme un leit-motiv du magistère depuis quarante ans. L’encyclique de Jean-Paul II, Ut unum sint, publiée en 1995, rappelait que le concile voyait dans le mouvement œcuménique une œuvre de l’Esprit Saint qui suscitait dans les cœurs de tous les fidèles du Christ un ardent désir d’unité. Cette quatrième tendance semble marquer le pas aujourd’hui : l’enthousiasme des débuts a fait place à des démarches plus sobres et plus mesurées. Certains ont même parlé de crise ; mais, comme l’expliquait le cardinal W. Kasper, « une situation de crise est une situation où les anciennes méthodes sont parvenues à leur terme, mais où des espaces s’ouvrent à de nouvelles possibilités ». L’inter-communion dans la vérité n’est pas pour demain ; de nouveaux obstacles ont surgi, telle l’ordination des femmes chez les Anglicans. L’œcuménisme reste, pour aujourd’hui et demain, cet ardent appel à la conversion des cœurs, lancé par Jean-Paul II.

L’autre, encore, c’est le tout-venant, tout homme habitant ce monde. Le souci de l’autre conduit alors au souci du monde. Un concile n’aura jamais la puissance d’un Josué : il n’arrête pas l’Histoire. Il est devenu banal de reconnaître qu’au cours des quarante dernières années, l’accélération de cette dernière a été sans pareille. Le concile ne devinait qu’à peine l’avènement de la mondialisation des économies et des cultures ; il ne pouvait prévoir l’effacement des idéologies, ni la chute du mur de Berlin, ni l’apparition de thèses évoquant un conflit des civilisations, ni les prodigieuses avancées de la biologie appliquée au corps humain, ni enfin les inquiétudes chaque jour plus accentuées pour la santé de notre planète. Il parlait encore d’athéisme quand le défi majeur lancé aux religions sera demain celui de l’indifférence et la perte d’intérêt pour les choses du sens. Comment l’écrivait Lévinas, « L’athéisme moderne n’est pas la négation de Dieu, mais l’indifférence absolue de ‘Tristes tropiques’. Je pense que c’est le livre le plus athée qui a été écrit de nos jours, le plus désorienté et désorientant ». Pourtant, nous pouvons soutenir que Vatican II a inculqué aux chrétiens ce que j’appellerai un principe de bienveillance envers le monde tel qu’il est, en quoi nous pouvons déceler une cinquième tendance de long terme. C’est en ce monde-là, si concret, si charnel, si sombre parfois, et non point dans celui idéalisé des utopies que, comme le disait Gaudium et spes, l’Esprit continue à écrire la belle histoire du salut. Ce monde, Dieu l’aime : comment ne serions-nous pas pris de sollicitude pour lui ?

Cette sollicitude ne s’est pas démentie depuis. S’appuyant sur la constitution conciliaire, Jean-Paul II a déployé une éthique des droits de l’homme qui a donné à ce monde comme un nouveau poids de grâce. La conscience des nations s’en est trouvée ensemencée. Le communisme soviétique a rendu une âme qu’il n’avait jamais eue ; des dictatures ont cédé sous la pression des peuples. Le plus souvent, je pense en particulier à l’Amérique latine, l’Eglise s’est retrouvée parmi les forces du renouvellement social. Se présente maintenant le risque de faire de ces droits une rhétorique convenue et un peu creuse, alors que le plus fondamental d’entre eux, le droit à la vie, ainsi que le rappelait l’encyclique Evangelium vitae de 1995, se trouve nié chaque jour à des milliers êtres humains innocents à l’aurore de leur existence. Cette sollicitude envers le monde moderne, enfin, impose à l’Eglise de réviser de fond en comble sa mission et son mode de présence. La sécularisation a façonné des sociétés comme on n’en avait jamais connues dans le passé : il faut donc que les chrétiens inventent – et le mot n’est pas trop fort – une « nouvelle évangélisation », une évangélisation de la culture et par la culture. A société nouvelle, évangélisation renouvelée. Il me semble, hélas, que toutes les forces vives de notre Eglise n’ont pas encore pris la mesure de cette ardente obligation.

Le propos de Benoît XVI est plus audacieux encore. On se rappelle que la modernité s’est bâtie sur un acte de foi en la raison humaine. Or, depuis Auschwitz, cette raison connaît une éclipse, selon l’expression juste de l’Ecole de Francfort, qui plonge la modernité dans l’amertume des doutes et les tentations du nihilisme. Pour sauver celle-ci de son propre désenchantement, il faut donc redonner confiance en l’usage de la simple raison humaine, en sa capacité à atteindre un ordre de vérité. C’est cette gigantesque tâche de retournement, déjà esquissée par l’encyclique Fides et ratio, de 1998, que le pontificat actuel a choisi comme ligne directrice de sa mission.

A l’homme qui lui demandait ce qu’il devait faire pour être heureux, Jésus recommandait d’aimer Dieu de toutes ses forces et le prochain comme soi-même. Le concile n’a pas agi de manière différente, lui qui parle du goût de l’Autre, de Dieu, et du souci du prochain. Aimer le prochain comme soi-même, s’accueillir soi-même comme un autre, pour reprendre une image de Paul Ricoeur : il reste donc à évoquer cette dernière sorte d’amour, l’amour primordial des baptisés pour leur Eglise. Si l’on n’aime pas l’Eglise, en effet, pourquoi lui ferait-on confiance ? Pourquoi croirait-on aux dogmes qu’elle définit et pourquoi suivrait-on la morale qu’elle enseigne ? Si on n’aime pas l’Eglise, où puiserions-nous le courage , et la fierté, de nous dire chrétiens dans des sociétés qui ne se remémorent plus guère les origines chrétiennes de leur culture ? Aimer l’Eglise comme une mère, ainsi que l’écrivait Jean XXIII dans une encyclique célèbre, lui qui allait convoquer un concile pour que l’Eglise prenne conscience de sa mission de lumière, lumière pour les siens et lumière pour le monde, Lumen Gentium ?

On n’aime que ce que l’on comprend. Dans la constitution qui porte ce nom et que j’abord ici, en une dernière étape, Vatican II s’attache à rendre notre compréhension de l’Eglise plus profonde et, si je puis dire, plus « affective ». Tandis que l’accent avait été mis longtemps sur l’aspect visible et hiérarchique de la société Eglise, le concile part du mystère de l’Eglise que seule la foi peut saisir. C’est dans ce mystère qu’elle accueille la communion qui unit les personnes trinitaires et s’attache à la faire passer en chacun de ses membres, avant qu’elle ne rayonne dans le monde. Chacun des membres du peuple nouveau, le Peuple de Dieu cheminant avec les hommes, est incité à recevoir cette communion divine et à en vivre, puisque tous, absolument tous, se trouvent appelés à même la sainteté.

Cette insistance sur l’unité de la sainteté a renouvelé en partie le visage de notre Eglise : jamais dans sa longue histoire de deux millénaires, le laïcat ne s’était trouvé valorisé à ce point. Vatican II avait déjà rappelé leurs responsabilités dans la construction de la Cité. Depuis lors, l’Eglise a inlassablement plaidé pour que les chrétiens s’engagent dans les grandes causes et les débats décisifs de notre temps ; le souci de la justice ni le soutien des plus faibles ne sont des matières à option. Elle explique à ceux qui gouvernent que la foi chrétienne, quand ils se réclament d’elle, doit éclairer leurs décisions politiques et non seulement leur vie privée. A temps et à contre-temps, elle soutient que rien ne saurait remplacer la famille, non point en raison de je ne sais quelle mentalité rétrograde, mais parce qu’elle sait, d’un savoir plusieurs fois millénaire, que la santé d’une société s’éveille dans le berceau d’une famille, communion de personnes, comme le disait Jean-Paul II dans son exhortation apostolique Familiaris consortio, donnée en 1981. Enfin, l’Eglise a envoyé les laïcs aux avant-postes de la mission. L’appel du décret Ad Gentes a été relancé par deux documents majeurs, l’exhortation apostolique de Paul VI, Evangelii nuntiandi, en 1975, et l’encyclique Redemptoris missio de Jean-Paul II, parue en 1990 : « L’Eglise n’a jamais eu autant que maintenant l’occasion de faire parvenir l’Evangile, par le témoignage et la parole, à tous les hommes comme à tous les peuples, lit-on dans cette dernière. Je vois se lever l’aube d’une nouvelle ère missionnaire qui deviendra un jour riche de fruits si tous les chrétiens (…) répondent avec générosité et sainteté aux appels et aux défis de notre temps ». Cet immense effort, encore si nouveau aux yeux de l’histoire de l’Eglise, exige que soit mise à la disposition de ces laïcs une formation adaptée. Des instituts ont été créés, des filières inventées pour eux : les diocèses se sont efforcés un peu partout de relever le défi d’un laïcat compétent pour un monde qui prise tellement la compétence.

Dans certaines icônes, l’Eglise est évoquée sous la forme d’un édifice dont l’extrême pointe de la coupole pénètre jusque dans la Trinité. L’image donne à sentir que la communion des personnes divines doit descendre et imprégner l’Eglise entière, appelée à convertir ses pratiques et jusqu’à ses structures. Je traduis : les diverses administrations dans l’Eglise, depuis la curie romaine jusqu’à l’organisation paroissiale, doivent toujours être soumises à cette nature mystérique, à ce primat de la communion. Le rêve patristique d’un gouvernement des évêques en communion entre eux a-t-il traversé l’esprit de quelques Pères conciliaires ? Il est sûr, en tout cas, que l’exigence de communion a pris le nom particulier de collégialité, où nous relevons une dernière tendance, qui pousse les évêques à se réunir, échanger leurs points de vue et prendre ensemble les décisions requises par la mission des Eglises locales. Ils se retrouvent désormais en des conférences provinciales, nationales, voire continentales. Surtout, ils participent régulièrement à ce qui reste l’un des fleurons du concile : placé sous l’autorité de Pierre, chargé de la communion au sein de l’Eglise universelle, le Synode des évêques s’efforce d’implanter dans l’Eglise et dans le monde ce que nous avons appelé, inspiré par notre tableau du début, la culture de l’écoute de l’autre. La méthode s’est améliorée au fil des ans, mais nous voyons déjà que le dialogue régulier, les délibérations et les propositions faites au pape, tendent à assurer un nouvel équilibre entre l’Eglise universelle et les Eglises particulières. Le catholicisme prend là conscience de son extraordinaire diversité à travers le monde.

Les tendances que nous avons cru déceler – sept au total, chiffre parfait - suffisent-elles à dessiner les grandes avenues de demain ? L’histoire se joue parfois des « futuribles » : elle alterne échecs et espoirs imprévus, les pages lumineuses et les pages plus sombres. Le 2 avril 2005, disparaissait le pape Jean-Paul II. Son œuvre majeure restera assurément le Catéchisme de l’Eglise catholique. Ce catéchisme se proposait de mettre les grandes intuitions du concile à la portée de tous. On pourrait le nommer aussi bien Catéchisme de Vatican II. L’œuvre réformatrice du Concile de Trente ne parvint à toucher et à transformer les mentalités catholiques que par son catéchisme resté en vigueur pendant plus de trois siècles. Il en sera de même avec Vatican II… si son catéchisme finit par être lu ! Qui le connaît, en réalité ? Qui en parle ? Qui le travaille ? Quel parcours catéchétique s’inspire de lui ? En France du moins, ce sommaire de la foi reste somptueusement ignoré. Dans les meilleurs des cas, on consent à le mentionner comme une référence parmi d’autres, alors qu’il devrait être la référence de toutes les autres… Serait-ce le grand échec de Jean-Paul II ? Mais cet échec serait aussi celui du concile.

Six jours plus tard, le 8 avril donc, sur la place Saint-Pierre, le monde entier s’était donné rendez-vous. Jamais dans l’histoire, dans aucune réunion internationale, pas même à l’O.N.U., on ne vit rassemblé au même moment un tel aréopage de chefs d’Etat ou de gouvernement, tous saisis d’une même émotion. Ils venaient, certes, saluer la mémoire du pontife qui avait marqué son temps ; mais, enfin, c’était aussi une messe à laquelle ils participaient ! Pour un instant, un moment fugace, l’eucharistie était célébrée sur le monde. Un sommet de la charité se tenait là ! Et lorsque je vis de mes propres yeux, au moment du baiser de paix, le Président syrien serrer la main du Président israëlien qui, en retour, lui donna une tape amicale sur l’épaule, je me dis que quelque chose enfin de l’esprit du concile, le « concile de l’écoute des autres », avait fini par pénétrer la terre des hommes.

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