Texte de la conférence de Carême 2012 : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. » du 18 mars

Avec M. Jérôme VIGNON, président des Semaines sociales de France et Mgr Michel DUBOST, évêque d’Evry.

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Au cours des dernières années, l’Église catholique et les autres Églises chrétiennes n’ont cessé de rappeler publiquement avec vigueur les exigences inconditionnelles du respect des droits des étrangers qui demandent à être accueillis dans notre pays, en précisant toujours que cette exigence ne signifie pas qu’une politique d’immigration ne soit pas nécessaire. Monseigneur Dubost, Évêque d’Evry, président du Conseil pour le dialogue interreligieux et Jérôme Vignon, président des Semaines sociales de France dialogueront sur cette tension. L’hospitalité due à l’étranger, image du Christ lui même, nous rattache de manière fondamentale à notre propre humanité. Tout ce qui conduit à ne considérer l’étranger que pour son utilité nous coupe d’une source vitale. Ce message demande cependant à être explicité dans les conditions de notre temps, afin d’ouvrir à une vision encourageante et de ne pas apparaître comme une injonction morale. Une telle vision peut inspirer une éthique de la responsabilité publique et donner le cadre des politiques migratoires et d’intégration.

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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 1er avril 2012 aux éditions Parole et Silence.

Mgr Michel DUBOST, évêque d’Evry

« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 31-46)

Frères et sœurs, la Bible propose Rahab comme figure de l’accueil de l’étranger.
C’est une prostituée et, pour les juifs, elle est, elle-même, une étrangère.
Elle vit à Jéricho, pense-t-on, vers 1250 avant le Christ.
À l’époque, le Peuple d’Israël veut entrer dans la Terre Promise. Il doit passer par Jéricho. Mais il a peur de l’hostilité de ses habitants.
Josué, le chef d’Israël, envoie des espions à Jéricho pour reconnaître le terrain.
Rahab reçut ces espions ennemis, les hébergea, les protégea et leur sauva la vie.

Les envoyés de Josué venaient à Jéricho avec la certitude que le pays appartenait à Dieu, et que Dieu voulait le donner à son Peuple, Israël. Les étrangers venant en France ne sont pas effleurés par la pensée que notre pays leur appartient. Mais ils pensent, sans doute, comme Rahab l’affirme, que Dieu est aussi bien « là-haut dans les cieux que sur terre ici-bas. »… Ils viennent avec confiance, et leur confiance s’appuie sur le sentiment d’une fraternité universelle fondée en Dieu : la terre appartient à Dieu et, donc, elle doit servir à l’humanité tout entière. Ils semblent nous dire : vous êtes Français, vous êtes chez vous en France, vous avez la France à gérer, mais vous n’en n’êtes pas des propriétaires exclusifs… car vous êtes aussi nos frères.

Les étrangers qui viennent chez nous peuvent être des entrepreneurs, des sportifs, des savants, des techniciens [1]. Mais ce sont majoritairement des pauvres. Il existe des milliards d’habitants de notre planète qui vivent avec moins d’un euro par jour, qui sont victimes de l’injustice et de la terreur.

Ces pauvres viennent bousculer notre confort moral. Ils sont les signes vivants d’un désordre mondial [2]. Ils nous disent : « Notre problème est votre problème. Nous vivons sur la même terre. Nous faisons partie de la même humanité que vous. Notre pauvreté manifeste le déséquilibre de la société mondiale, notre société, votre société. Vous ne pouvez pas avoir bonne conscience en nous regardant à la télévision et vous exclamant : “Mon Dieu, les pauvres gens !” ».

Quoi que nous en pensions, nous sommes les riches de ce monde.

Saint Jacques, dans son épître, fustigeait déjà les riches. « Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne et que l’un d’entre vous leur dise : “Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous”, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? »... « Et bien maintenant, les riches, pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver. Votre richesse est pourrie… Voyez, le salaire dont vous avez frustré les ouvriers, crie !... » (cf. Jc 2, 14-17 ; 5, 1-6).

Beaucoup des étrangers, venus ici, nous font parvenir ce cri du monde.

*

Rahab accueille donc les étrangers. Inconditionnellement. Nulle part, le texte du Livre de Josué ne permet de penser qu’elle a négocié l’hospitalité qu’elle donnait. Et ce silence est capital : il est de la nature de l’hospitalité d’être inconditionnelle.

Car, à vrai dire, l’hospitalité n’a pas à se justifier. Elle est expression de la foi. Comme la foi, comme l’amour, elle est première. Elle est. Elle précède tous les arguments.

Mais, pour autant, elle n’est pas déraisonnable.

Je suis frappé de cela quand je rencontre des militants de bien des associations – chrétiennes ou non – qui se mettent au service des migrants de fraîche date, des Roms et des sans-papiers. Leur engagement semble être, pour eux, le fruit d’une évidence.

Devant le visage de l’autre, et surtout celui des enfants, ils se sentent comme obligés de dire : « Me voici ». C’est dans un deuxième temps qu’ils cherchent à vivre cet élan de manière raisonnable.

Je suis certain que chacun de nous a été, à un moment de sa vie, plus généreux qu’il ne le pensait. Un regard, un visage, une rencontre, ont libéré un élan que nous ne nous connaissions pas. Certaines rencontres font jaillir des forces, une joie insoupçonnées. Elles nous sortent de la fatigue d’être enfermés sur nous-mêmes.

L’étranger s’adresse, sans le savoir, à la partie la plus noble de notre cœur. Il sollicite un trésor souvent ignoré qui est la trace, en chacun, du Créateur. Nous sommes fabriqués, créés à l’image de Dieu, pour recevoir et donner. En Dieu les personnes de la Trinité ne sont qu’accueil et don, pures relations. C’est cette ressemblance naturelle qui permet de rencontrer le Christ, lui qui pourrait, à certains égards, être considéré comme l’étranger par excellence.

La foi est aussi inconditionnelle que l’hospitalité. Elle est don de Celui que l’on accueille… c’est sans doute pour cela que Jésus Ressuscité –lui que pas un disciple ne reconnaît spontanément après sa Résurrection- se présente comme un étranger : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. » (Mt 25, 35).

Et la foi en Jésus invite à accueillir le petit, l’opprimé, l’étranger comme si l’on accueillait Jésus : « Qui accueille en mon nom ce petit m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille Celui qui m’a envoyé. » (Mc 9, 48).

*

Rahab accueille sans condition, mais non sans dialogue.

Elle sait, comme nous savons tous, les risques liés à l’accueil des étrangers. Nous pouvons analyser ou fantasmer sur les risques de l’accueil. Nous parlons, alors, de difficultés d’intégration dans notre culture et nos modes de vie, mais aussi d’invasion, de prostitution, d’instrumentalisation, de pillage de nos services sociaux, de perversion de nos institutions.

Il est vrai que toute rencontre, personnelle ou collective, se fait au risque du mensonge, de la violence et de la trahison. C’est ainsi.

Rahab a de vraies raisons de s’inquiéter. Et, d’ailleurs, le livre de Josué fait comprendre qu’elle a peur. Elle vit en temps de guerre et accueille non seulement des étrangers, mais des ennemis. Elle sait qu’elle risque sa vie face aux autorités actuelles et futures de sa ville. De plus, elle se sent responsable de sa famille et de ses proches. Nous sommes loin d’être dans sa situation : beaucoup des étrangers qui viennent chez nous sont francophones et la plupart francophiles… mais, pour autant, le sens de la responsabilité de Rahab vis-à-vis des siens nous provoque.

Que fait-elle ? Elle ne minimalise pas les risques. Au contraire. Elle assume ! Et c’est pourquoi elle propose une alliance, un pacte de confiance avec les étrangers. « Je vous ai traités avec bonté, à votre tour, traitez avec bonté la maison de mon père. ». Elle parle, elle dialogue, elle commence à faire « société » avec ceux qu’elle pourrait considérer comme des ennemis, et elle leur confie la sauvegarde de ce qu’elle a de plus cher [3]. D’une certaine manière, elle leur reconnaît des droits, mais elle leur propose des devoirs !

Rahab est une femme, une femme prostituée, sans doute largement mise au ban de la société de son époque. Encore une fois, c’est une étrangère.

Et pourtant, elle est une figure pour les juifs, pour les chrétiens [4] et, je crois, pour tous les peuples.

Son histoire peut sembler irréaliste, tant notre société a l’habitude de penser que tout homme est un loup pour l’homme, qu’il faut s’en méfier ou bien l’acheter… et qu’il n’y a pas d’autres solutions que le rapport de force pour établir la paix. Rahab, elle, pense que la rivalité n’est pas la seule posture possible et que l’entente et l’association sont capables de protéger la vie. Elle ouvre la voie à une éthique de la confiance qui a besoin de respect, d’explication, de connaissance mutuelle et d’amitié. Elle ouvre une voie qui peut être considérée comme la voie de l’avenir, celle d’un humanisme fraternel qui compte sur l’homme, sur le cœur de l’homme, et non d’abord sur la force, la technique ou le droit.

*

L’auteur de la lettre aux Hébreux – cette lettre que nous trouvons, dans le Nouveau Testament, après les lettres de saint Paul – s’adresse à des chrétiens généreux, certes, mais qui ont peur au point d’avoir les « jambes flageolantes » devant la crise et les persécutions qui semblent se profiler. Toute son exhortation est une invitation à la confiance, à la foi. Pour lui, le Christ a sauvé l’humanité en lui donnant les moyens d’entrer dans l’intimité avec Dieu. Son sacrifice – son oui à Dieu sur la Croix- donne au monde – une fois pour toutes – la capacité de réussir l’Alliance avec son Créateur.

Sa confiance sauve le monde.

Dans la tourmente où sont les chrétiens de son époque, l’auteur de l’épître donne Rahab en exemple : « Par sa confiance, Rahab la prostituée ne périt pas avec les incrédules parce qu’elle avait accueilli pacifiquement les éclaireurs. » (He 11, 31), et d’ajouter : « Que demeure l’amour fraternel. N’oubliez pas l’hospitalité car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. Souvenez-vous des prisonniers comme si vous étiez emprisonné avec eux, de ceux qui sont maltraités comme étant vous-mêmes aussi dans un corps. » (He 13, 41).

Pour le prédicateur de l’Épître aux Hébreux, Dieu nous aime parce qu’il nous aime. Dieu aime parce qu’il est amour. Le don est gratuit. Il ne se mérite pas. Mais il convient d’en être reconnaissant. Notre prédicateur appelle à remercier Dieu en priant – il parle de sacrifice de louange –, mais aussi en imitant la gratuité de Dieu – il dit alors qu’il faut le glorifier par des sacrifices de miséricorde-. Aimer Dieu consiste à lui parler et à essayer de vivre dans les dispositions mêmes avec lesquelles le Christ a vécu.

Frères et sœurs, de quoi avons-nous peur en accueillant les étrangers ? La question mérite d’être posée et analysée. Des difficultés peuvent exister. Il serait vain de les nier. Et il est même bon de les étudier et d’y faire face. En ce domaine, les politiques ont un rôle essentiel et doivent être soutenus par l’opinion publique.

Jean-Paul II, et les évêques de France avec lui, a souvent souligné la responsabilité des autorités « d’exercer un contrôle sur les flux migratoires en fonction des exigences du bien commun. » (L’Église en Europe, 2003, page 101). Et le bien commun s’appuie sur le respect des personnes. De tous et de chacun.

Quoi qu’il en soit, pour nous chrétiens, dans l’analyse de la situation actuelle des étrangers, la peur ne devrait pas avoir de place !

*

Il convient d’avancer avec confiance.

Il est probable que l’étranger nous provoque. Il rappelle que nous ne devons pas nous installer dans ce monde car nous sommes de passage sur la terre et que nous marchons vers un autre monde. Or, cet autre monde rassemblera tous les étrangers de la terre.

Nous reconnaissons comme premier des croyants Abraham, et comme premier acte de foi sa réponse à l’injonction de Dieu : « Quitte ton pays, tes parents et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. » (Gn 12, 1). Abraham est un modèle de foi, parce qu’il part avec confiance vers un avenir qu’il ne connaît pas, vers un pays qu’il ignore.

Nous aussi, nous sommes invités à oser penser que notre véritable patrie n’est pas celle que nous habitons actuellement : nous sommes en route vers la Terre Promise, que nous appelons quelquefois le Paradis ou la vie éternelle.

Nous savons que le Christ y rassemblera tout l’univers. Notre véritable patrie est la fraternité universelle. Pierre, dans son épître, n’hésite pas à s’adresser au chrétien en lui disant : « N’es-tu pas, toi aussi, sur cette terre, un étranger, un voyageur ? » (1 P 2, 11). [5]

*

En attendant, nous vivons dans l’histoire, au cœur d’organisations, d’institutions, de cultures, de conflits : bref, nous ne sommes pas encore au Paradis. Le Christ lui-même a vécu dans l’histoire et, puisqu’il demeure homme, il garde pour l’éternité sa propre culture, ses blessures, son langage. C’est ce que nous affirmons lorsque nous proclamons la résurrection de l’homme qu’il fut sur terre. Toutes les civilisations meurent, mais, cependant, demeurent, dans le meilleur d’elles-mêmes, par la résurrection de ceux qui les auront vécues.
Tenir à notre culture, l’aimer, ne l’empêchera pas de mourir. Si c’est cela qui nous fait peur, il n’y a pas d’autre solution pour la sauver que la sainteté, c’est-à-dire la capacité à vivre l’amitié au cœur de notre société telle qu’elle est. Ce qui demeure, c’est la relation : soyons clairs : notre culture est née de multiples apports « étrangers ». Sans cesse, parce que, légitimement, nous l’aimons, nous voulons en garder ce qu’elle a de meilleur. Mais ce qu’elle a de meilleur, c’est justement sa capacité d’accueil, sa capacité de donner sens au monde tel qu’il est.

« Vous le voyez, dit saint Jacques dans sa lettre, c’est par les œuvres que l’homme est justifié, et non par la foi seule. De même Rahab, la prostituée, n’est-ce pas par les œuvres qu’elle fut justifiée quand elle reçut les messagers et les fit partir par un autre chemin ? Comme le corps sans l’âme est mort, de même la foi sans les œuvres est-elle morte. » (Ja 2, 24).

*

C’est la confiance qui sauve et qui donne la vie.
Mais cette confiance doit se manifester concrètement.
L’étranger nous demande l’hospitalité et, lorsque nous la lui accordons, il nous ouvre l’éternité. La vie.

M. Jérôme VIGNON, président des Semaines sociales de France

« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 31-46)

La parole de Monseigneur Dubost nous rappelle l’une des constantes les plus frappantes, au fil des siècles du message chrétien : l’invitation à l’hospitalité. La figure symbolique de l’Etranger incarne dans les Écritures ce Dieu inconnu, qui vient à nous revêtu non de puissance mais de faiblesse. L’accueillir, c’est nous réconcilier avec cette part de nous même que nous n’aimons guère qui est aussi vulnérabilité, faiblesse, déracinement. Accueillir cette vulnérabilité, c’est nous aimer pleinement comme nous sommes et nous permettre d’aller de l’avant.

En accueillant l’étranger, s’aimer soi même. On est donc extrêmement loin d’une injonction culpabilisante, qui ferait de l’hospitalité à l’égard des migrants un devoir moral, à accomplir coûte que coûte, sous peine d’être rangés non parmi les brebis, mais parmi ces chèvres qui n’auront pas de place parmi les justes, pour reprendre l’image forte de l’Évangile de Saint Matthieu [6].

Cependant, pour faire pressentir la fécondité d’une approche chrétienne, il faut admettre la dimension politique et pas seulement interpersonnelle de la question des migrations.

Il faut pouvoir tenir ensemble deux facettes incontournables des réalités de notre présent :

  • Il est vrai que le sort réservé par les autorités publiques en Europe à certaines demandes d’asile ou à certaines régularisations, qui paraissent profondément justifiées, est parfois choquant, voire inhumain, ainsi que le rappellent avec force les associations souvent d’inspiration chrétienne, au contact de ces demandeurs [7].
  • Mais il est non moins vrai que l’installation dans la durée des migrants sur notre sol, ce que l’on nomme l’intégration, se heurte à des problèmes sociaux et culturels très importants, problèmes que vivent et ressentent plus particulièrement des Français modestes, d’origine étrangère ou non.

Caritas in Veritate… Pas de charité évangélique qui ne procède aussi d’une recherche de vérité, nous rappelle avec insistance dans sa dernière Encyclique, le Pape Benoît XVI [8]. Accueillons donc différentes vérités sociales et politiques touchant aujourd’hui les migrations :

  1. La politique française de l’asile connaît, dans ses modalités d’application, un durcissement évident. Notre pays reste certes depuis longtemps, une destination majeure des personnes qui aspirent au statut de réfugié. Mais la proportion de celles qui obtiennent ce statut diminue pour se situer aux environs d’un cinquième aujourd’hui, plus faible par exemple qu’en Allemagne [9]. Imprévisibilité des procédures, délais d’attentes élevés, conditions précaires des centres de rétention provisoire, application aveugle de règlements qui séparent enfants et parents, ces conditions concrètes font du parcours de l’asile un chemin d’embûches qui aboutit souvent soit à la clandestinité, soit à la grande précarité [10].
  2. La situation sociale en France, non seulement des migrants récents, mais aussi celle de ceux qui sont installés depuis une à deux générations reste difficile. Dans les zones urbaines dites sensibles, où ils sont proportionnellement nombreux, particulièrement en Ile-de-France, en Rhône-Alpes et Bouches-du-Rhône, les taux de chômage, les chances d’occuper un emploi, les taux de pauvreté sont en général deux fois plus élevés qu’en dehors de ces zones [11]. Les actions dites de mixité sociale sont de l’aveu de tous les responsables nationaux et locaux, particulièrement difficiles à conduire [12].
  3. On ne doit pas non plus ignorer les questions que pose l’Islam dans notre pays, où en raison du fort afflux de main d’œuvre africaine et turque dans les années 1960, l’INED dénombre environ 2 millions de personnes adultes d’origine ou d’appartenance musulmane [13]. Le défi n’est pas seulement politique ; notre laïcité est accoutumée à la modération en matière d’expression religieuse et se montre vite ombrageuse. Il est aussi culturel ; on peut dire que le corps social français, issu d’une longue histoire, est imprégné de valeurs et de signes d’origine chrétienne.
  4. Les institutions de la République, particulièrement celles de l’Education, du logement et de la santé, du marché du travail, sont à la peine pour mettre en œuvre le principe d’égalité, à la base d’un processus d’intégration. Songeons qu’un jeune sur 7 est en France issu d’une famille de migrants non européens. Travailleurs sociaux, jeunes enseignants, éducateurs de la rue, policiers, juges, ils sont parfois témoins de réussites exemplaires. Mais ils expriment aussi souvent leur découragement face aux difficultés de leur tâche, comme l’illustrait ce film choc consacré à la vie d’un établissement scolaire du 19e arrondissement de Paris : « Entre les murs « .

Ces souffrances et ces malaises ne sont pas juxtaposés. Ils s’enchaînent mutuellement. Le malaise que ressent une grande partie de notre opinion publique [14], quoiqu’en disent les experts dont les statistique se veulent rassurantes, entraîne à son tour le monde politique dans une compétition électoraliste néfaste. Il s’ensuit un serrage de vis au-delà de toute rationalité [15], qui accroît les souffrances des candidats à l’accueil en France, bloquant les issues du parcours dont ils espéraient leur régularisation. Le cercle vicieux se poursuit : plus la vis se resserre, plus la clandestinité s’accroit, et plus se dégradent les conditions de l’intégration et du « vivre ensemble ».

Ni la raison sentencieuse, ni l’exhortation morale ne pourront venir à bout de ce cercle vicieux de souffrances et de malaises, puisqu’il s’agit ici, de part et d’autre, de retrouver la confiance en soi nécessaire pour grandir ensemble.

Face à ce constat qui ne touche pas que la France, que peut proposer aujourd’hui l’Espérance chrétienne, vers quelles vérités profondes nous conduit-elle ? Pour le résumer, on peut retourner, comme le fait Benoît XVI, l’aphorisme initial : la vérité se trouve dans l’amour Caritas in Veritate. L’amour, l’espérance spirituelle dont se réclament les chrétiens peuvent engendrer un processus de libération des esprits, susceptible de déjouer l’enchaînement des souffrances et des malaises. Une telle Espérance s’éprouve dans une expérience personnelle de Transcendance. Celle-ci peut ouvrir à une vision globale, d’ordre politique, de ce qui fonde non plus seulement les relations de personne à personne, mais aussi le lien social. Cette vision nourrit, comme j’essaierai de le montrer par des exemples, une éthique publique.

L’Espérance spirituelle

Au point de départ d’une telle inspiration, il faut qu’il y ait un souffle. Ce souffle, c’est l’expérience personnelle que chacun d’entre nous est appelé à vivre dans la rencontre avec l’Etranger, avec celui qui est différent. Curieusement, de nombreux et excellents films récents nous en ont rapportés la saveur, depuis Welcome jusqu’au Havre, en passant par les Intouchables. On peut la trouver aussi dans le livre que Laurence Cossé consacre à Fadila, une aide ménagère marocaine qui n’a pourtant rien d’une héroïne exceptionnelle [16]. Toutes ces histoires nous racontent l’aventure symbolique de Rahab. Les circonstances qui nous permettent, si nous ouvrons notre cœur, de découvrir la différence radicale d’un autre ne nous amoindrissent pas. Au contraire, elles nous ouvrent sur une partie cachée et oubliée de nous mêmes : elles nous libèrent et rendent capables d’aimer. J’ose, chers amis, vous convier à faire cette expérience, par exemple en prenant l’attache du réseau Welcome [17] dont les membres sont disposés à accompagner ou accueillir pour un temps limité, une personne en demande d’asile, en attente d’une décision sur son statut. Mais vous pouvez aussi décider d’engager la conversation avec un étranger de votre proximité familiale, scolaire, professionnelle.

Une vision politique globale

Pourquoi ces histoires ou ces expériences personnelles nous ouvrent elles à une vision politique capable de fonder les démarches collectives d’intégration ? Pour deux raisons :

D’abord parce qu’il s’agit justement d’histoires, c’est à dire d’un chemin accompli dans le temps, d’une mise en route, et non d’un « modèle » ou d’un idéal impossibles à atteindre. Ensuite parce que l’altérité, c’est-à-dire au fond la singularité irréductible de chaque être humain, y joue une place centrale.

Cette vision de l’altérité, de l’autre différent mais non rival, sous tend la sagesse chrétienne en matière de migration et d’intégration. Elle propose un fondement à l’universalité du genre humain, donc aux droits fondamentaux, très éloigné d’impératifs abstraits devant lesquels devraient s’effacer les différences. L’universalisme abstrait à l‘inverse, que propose le « multiculturalisme » contemporain, est attaché à un modèle à priori d’égalité des droits. En niant ou en relativisant l’importance des appartenances culturelles, il échoue à promouvoir l’intégration [18].

L’universel de la sagesse chrétienne est accessible au contraire à tous ceux qui font dans leur vie l’expérience de l’altérité comme un chemin d’une construction de soi. Cet idéal n’est pas inaccessible. Il est une perspective à construire, dans l’histoire, une perspective réalisable dans le respect des différences et d’identités inaliénables. Ainsi faut-il comprendre le remarquable épître de saint Paul aux Galates [19]. Il y annonce un chemin d’unité rendu possible par une Transcendance qui pour les chrétiens est celle de la fraternité en Christ : si cette fraternité est réellement incarnée et recherchée, alors « il n’y a plus ni juifs, ni grecs, ni esclaves, ni hommes libres « , mais des peuples unis dans une même espérance spirituelle de fraternité, qui se conjugue avec les différences de leurs identités culturelles et religieuses.

Cette vision ouvre donc sur une perspective à construire. Migrants et société d’accueil y sont ensemble en mouvement vers un développement de leurs potentialités. Celles-ci s’approfondissent sur la base et non pas à l’encontre de leurs singularités.
Comment cette vision humaniste peut elle nourrir une éthique publique ?

Elle change d’abord notre regard sur l’Europe. Celle-ci ne se réduit pas à un espace juridique, l’espace Schengen. L’Europe doit redevenir le support d’une perspective commune, à construire entre les peuples qu’elle réunit ou qu’elle attire, une perspective qui englobe la stabilisation politique et le développement des peuples de l’est et du sud, en particulier africains. À l’évidence, la fragmentation actuelle, la concurrence entre les stratégies nationales d’immigration, d’intégration et d’asile nuisent aussi bien aux migrants qu’aux peuples européens. La politique d’asile de l’UE gagnerait, dans l’intérêt de tous, à reposer sur une coopération authentique et un partage du fardeau entre les Etats, un budget commun et un rapprochement des standards sociaux pour la qualité de cet accueil. C’est aussi l’UE qui offre, du fait du rôle qu’y joue la mobilité des personnes, le meilleur moyen de combiner coopération commerciale, coopération au développement et organisation d’une mobilité migratoire, facilitant les allées et venues entre pays du sud et du nord. Un tel projet global justifierait que les Pays de l’Union européenne s’engagent dans un rapprochement des conditions d’octroi des permis de séjour , débouchant sur un permis unique de séjour de longue durée , de nature à faciliter et l’intégration et le retour.

Cette vision pourrait en second lieu, vivifier la pratique française de la laïcité. Elle invite à une laïcité en actes, une laïcité de projets. La laïcité se présente d’abord comme un cadre institutionnel, dérivé de la loi de 1905, ayant au fil des années bien accompli sa mission d’assurer le plein exercice de la liberté religieuse et de tenir à distance les influences religieuses et spirituelles qui voudraient accaparer l’espace public. Mais pour que ce cadre engendre une dynamique d’intégration, il ne doit pas seulement se préoccuper des conditions licites ou non de la visibilité des signes d’appartenance religieuse. Il devrait aussi servir de support à des projets communs, à l’accomplissement de tâches au travers desquels les singularités culturelles sont effectivement reconnues en trouvant leur place dans une contribution au bien commun. Autrement dit, il faut qu’ensemble, laïques, juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes nous puissions contribuer au service public de l’éducation, du logement social, de la santé [20]. Il faudrait aussi que bien d’avantage qu’aujourd’hui, les municipalités appellent, dans le cadre d’objectifs qu’il leur appartient de déterminer, laïques et religieux, à coopérer pour l’aide aux familles, la prévention de l’échec scolaire, l’hébergement et l’accueil, le soutien aux prisonniers, la réinsertion des anciens détenus.

Entreprise et travail ont eux aussi vocation d’être des lieux de réalisation de projets communs. Récemment, les Semaines sociales de France ont demandé à un groupe de responsables des ressources humaines , appartenant aux secteur du BTP, du commerce et du travail temporaire, secteurs qui emploient une proportion importante de migrants, de rechercher les bonnes pratiques culturelles, celles qui respectent à la fois la neutralité et l’expression légitime d’une conviction religieuse personnelle [21]. Nous avons été surpris par la créativité des réponses. Elles confirment que c’est bien le travailleur tout entier avec sa culture et son identité propre qui s’investit dans son travail, dans l’équipe dont il dépend. Culture et religion ne restent pas au vestiaire mais acceptent de vivre une retenue, fruit du respect qui leur est accordé.

« J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous sommes invités d’abord à une expérience personnelle. Elle nourrira une vision du monde qui à son tour peut engendrer un cercle vertueux pour nos lois et nos politiques.


Biographie M. Jérôme Vignon

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Marié et père de six enfants, Jérôme Vignon, né en 1944, préside actuellement les Semaines sociales de France, l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale et l’Observatoire national de la précarité énergétique. Diplômé de l’ENSAE, il a choisi au sortir de l’Ecole Polytechnique, une orientation de service public tournée vers la compréhension des faits économiques. Il porte un intérêt particulier pour la planification géopolitique et l’aménagement du territoire. Il a occupé le poste de directeur de la stratégie à la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) auprès du Premier ministre français. Également engagé au sien du Mouvement Chrétien des Cadres, Jérôme Vignon a poursuivi sa carrière à Bruxelles, au sein de la Commission européenne et y a dirigé auprès de Jacques Delors une cellule de prospective, avant d’être responsable de la direction consacrée à la protection sociale et à la lutte contre la pauvreté. Il a notamment co-écrit aux côtés de Michel Camdessus le livre Chrétiens face à la crise (Bayard, 2009) qui se penche sur le positionnement des chrétiens face au monde actuel.

Biographie Mgr Michel Dubost

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Né le 15 avril 1942 à Safi au Maroc, Mgr Michel Dubost a été ordonné prêtre en 1967. Depuis 2000, il est évêque d’Evry-Corbeil-Essonnes. Il est également rédacteur en chef de la revue religieuse Théo, consulteur au Conseil pontifical des laïcs et a été président du service « Justice et paix France » de la Conférence des évêques jusqu’en 2011. Depuis quelques semaines, il préside le Conseil pour le relations inter-religieuses de la Conférence des évêques de France.
Licencié en théologie et lauréat à l’IEP de Paris, chevalier de la Légion d’honneur et commandeur dans l’Ordre National du mérite, Mgr Michel Dubost a notamment été chargé d’études à la SOFRES (Société Française d’enquêtes par Sondage (1969-1972)), chroniqueur à RTL (1976-1982), formateur à la maison de formation des Eudistes (1979-1982) et évêque aux armées françaises de 1989 à 2000.
Parmi ses publications les plus récentes, on trouve Ministre de la Paix (1995) Voyageurs de l’Espérance (2005), Choisis donc la vie (Desclée de Brouwer) 2009, C’est là que je te rencontrerai (Desclée de Brouwer) 2011 et Vous êtes comme des dieux (Desclée de Brouwer) 2012.

[1Paul VI, dans Pastoralis migratorum cura, voit dans cette migration positive une chance pour le monde. À vrai dire, ce n’est pas elle qui fait problème.

[2Cf. les messages de Jean-Paul II pour la Journée des Migrants, spécialement celui de 1996, §2.

[3« Nous l’avons entendu et notre courage a fondu ; chacun a le souffle coupé devant vous, car le SEIGNEUR, notre Dieu, est Dieu là-haut dans les cieux et ici-bas sur la terre. Et maintenant, jurez-moi donc par le SEIGNEUR, puisque j’ai agi loyalement envers vous, que vous agirez, vous aussi, loyalement envers ma famille. Donnez-moi un signe certain que vous laisserez vivre mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, tout ce qui est à eux et que vous nous arracherez à la mort. » (Jos 2, 11-13).

[4Matthieu, dans son Évangile (1, 5), la place dans la généalogie de Jésus, en en faisant la mère de Booz.

[5Pour l’inviter à être généreux dans l’accueil des étrangers, les premiers livres de la Bible rappellent souvent à Israël qu’il a été lui-même considéré comme un étranger en Égypte et qu’il doit être particulièrement sensible à la condition des étrangers (cf. Gn 15, 13. Ex 12, 20. Lv 19, 10, Nb 15, 15 ; Dt 10, 19).

[6Mt 25, 31-46.

[7Par exemple l’article publié dans La Croix du 11 janvier par JRS « qu’avons-nous fait du droit d’asile ? ».

[8« Des millions de personnes sont concernées par le phénomène des migrations, mais ce ne sont pas des numéros. Ce sont des hommes et des femmes, des enfants, des jeunes et des personnes âgées qui cherchent un lieu où vivre en paix », Benoît XVI, Journée mondiale des Migrants, 15 janvier 2012.

[9Source 7e rapport au Parlement sur la politique d’immigration et d’intégration, mars 2011, 10 411 décisions positives de l’OFPRA et de la CNDA, pour 47 686 demandes en 2009. Comparaison France / Allemagne, Eurostat, mars 2011, communiqué sur les demandes d’asile enregistrées dans l’Union Européenne. Pour la France, 51,6 mille demandes, 37,6 décisions en première instance, dont 5,1 mille décisions positives à l’OFPRA.

[10Conférence de François Sureau, président de l’association Pierre Claver, au Centre Sèvres, novembre 2011.

[11Voir le rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles pour 2010.

[12Voir les conclusions, encore largement inappliquées, de la conférence du consensus consacrée en 2010 à la promotion de la mixité sociale.

[13Source : Bulletin de l’INED, « Population et Société, étude d’A. Régnier et F.Prioux sur l’influence de l’appartenance religieuse sur les comportements de natalité ».

[14Titre du journal le Monde du 13 janvier 2012 : « Près d’un tiers des Français adhère aux idées du Front National ».

[15Cinq lois sur l’immigration ont été votées en sept ans.

[16Amandes amères, roman de Laurence Cossé, Gallimard, 2011.

[17Welcome, réseau d’accueil et d’accompagnement des demandeurs d’asile a été mis en place par le Jésuit Refugees service. Il fait partie de la mouvance plus large du RCI. Site : jrsfrance.org.

[18Voir l’ouvrage de Philippe d’Iribarne, « les immigrés de la République ».

[19Ga 3, 28.

[20On lira à cet égard la charte des aumôneries d’hôpitaux, exemple de laïcité de projet.

[21Par la pratique du dialogue, la formation de l’encadrement, le recours à des « sponsors « religieux. Voir sur le site des SSF « Le respect des cultures sur les lieux de travail » ainsi que les actes de la 85e session des Semaines sociales de France.

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2012 : “La solidarité : une exigence et une espérance”

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