Conférence du Cardinal André Vingt-Trois : “La mission de l’Église dans la société contemporaine”

Sanctuaire Notre-Dame du Laus (Diocèse de Gap-Embrun) – Samedi 8 septembre 2012

« En France, nous sommes passés en quelques décennies d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix. Par conséquent c’est la responsabilité de l’Eglise tout entière de porter à nouveau un témoignage de foi, non seulement dans ses composantes institutionnelles mais aussi en chacun de ses membres »

La mission de l’Église dans la société contemporaine

Je suis heureux de pouvoir m’entretenir quelques instants avec vous. Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour prendre conscience de ceci : beaucoup de chrétiens en France ont découvert -et quelque fois avec douleur ou étonnement- que la situation de l’Église n’était pas ce qu’ils croyaient. Je voudrais donc vous proposer de réfléchir sur cette situation de notre Église en notre pays pour nous stimuler, afin de discerner un appel et probablement un défi pour ceux qui essayent de vivre à la suite du Christ.

Avant d’entrer dans cette réflexion d’actualité, je voudrais faire un petit retour en arrière, et vous inviter à vous reporter quelques dizaines d’années en arrière, car je vois que vous êtes presque tous de ma génération donc vous avez la possibilité de faire un retour en arrière.

Il y a 25 ou 30 ans, on entendait dire souvent que c’était la fin du christianisme. On nous prédisait et en particulier en Europe Occidentale, et en France, qu’il suffisait d’attendre patiemment que les derniers chrétiens soient morts et qu’ensuite on en parlerait plus, il n’y aurait plus qu’à se partager les dépouilles. On avait misé sur cet effacement, cette disparition du christianisme, de l’Église dans notre pays, comme une chose évidente. Et il faut bien le dire, un certain nombre d’événements ou d’aspects de la réalité semblaient correspondre à cette prévision, puisque que l’on a vu peu à peu des villages se vider de leur substance chrétienne. On a connu dans les années cinquante, soixante, des célébrations du dimanche où pratiquement tout le village se trouvait réuni, et puis on a vu peu à peu cette communauté chrétienne s’effriter, ne pas se renouveler, et peu à peu les curés disparaître, et le village se retrouver comme si il n’y avait plus de christianisme. C’est une expérience que nous avons tous eu la possibilité de faire. Mais en même temps nous avons découvert qu’il y avait d’autres manières d’être chrétien et qu’il y avait d’autres réalités chrétiennes qui apparaissaient. Je pense au regain qui s’est développé au cours de ces vingt dernières années pour les pèlerinages, comme Notre-Dame du Laus ou comme Notre-Dame de Lourdes, ou comme la Médaille Miraculeuse à Paris qui voient défiler des milliers de personnes chaque année. Je pense aux communautés qui organisent des sessions d’été pour des jeunes ou moins jeunes, je pense à des rassemblements qui accueillent des lycéens, des étudiants. On ne peut donc pas dire purement et simplement que le christianisme est en train de s’éteindre. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a une forme de la vie de l’Église qui est en train de s’user et de disparaître, mais dans le même moment, il y a une autre forme de la vie de l’Église qui est en train de se construire et évidemment la forme qui se construit ne remplace pas automatiquement la forme qui disparaît. Elle prend une autre place, elle mobilise d’autres personnes, elle donne d’autres résultats.

En tout cas le christianisme n’a pas disparu, si bien que les mêmes grands spécialistes qui avaient annoncé sa disparition il y a trente ans, ont changé leur « logiciel » et ils ne parlent plus de la disparition du christianisme mais ils parlent d’une religion à la carte. Puisqu’il faut bien se rendre à l’évidence que la réalité religieuse, chrétienne ou non, demeure une réalité vivante dans nos sociétés, alors il faut trouver un autre modèle d’explication et d’autres pistes d’analyse. On dit qu’on n’adhère plus à une Église ou à une communauté, mais c’est un peu comme un libre-service, on passe dans les rayons comme dans un supermarché et on prend quelque chose ici, quelque chose là. Peut-être, cela signifie surtout que l’expérience de communauté chrétienne ne s’identifie plus totalement avec une société humaine.

Comme je l’ai évoqué au début, nous avons connu la société du village qui correspondait à 10% près à la communauté chrétienne, et nous voyons maintenant des modes de vie chrétienne qui se développent à travers le monde et en France, mais qui ne sont plus liés à une structure sociale de la même façon, parce que les structures sociales se sont elles-mêmes transformées. Et grâce aux moyens de communication que nous avons aujourd’hui et aux voyages du Pape dans le monde, nous savons que l’Église est une réalité qui couvre l’ensemble de la planète et que sur les cinq continents il y a des communautés chrétiennes, bien vivantes, qui rendent témoignage à l’évangile parfois dans des situations très difficiles. Cette semaine je lisais un livre qui raconte le voyage que deux jeunes hommes ont fait « A la rencontre des chrétiens oubliés ». Ils sont partis en bicyclette et ils ont découvert ce que c’était que d’être chrétien en Turquie, en Syrie, en Irak, en Inde, en Algérie, etc. Et ils ont découvert avec stupéfaction qu’il y avait dans tous ces pays, même de façon très minoritaire, par exemple en Inde, des chrétiens qui sont une infime minorité et qui pourtant tiennent une place considérable dans la société indienne parce que repose sur eux toute une part de la solidarité sociale, de l’accompagnement des pauvres, etc. Mère Teresa a été une icône bien connue. Mais cela ne se limite pas aux Sœurs de Mère Teresa ! Ceci pour nous aider à comprendre qu’il ne faut pas juger de la situation présente de l’Église à partir de ce que nous avons perdu, c’est-à-dire cette coïncidence entre la communauté chrétienne et la société civile, mais à partir de ce que l’évangile est en train de produire aujourd’hui dans le monde.

Dans cette situation, où la communauté chrétienne ne se superpose plus à la société civile, nous savons que les conformismes ne jouent plus de la même façon. On ne va plus demander le baptême pour un enfant simplement parce que cela se fait. On ne va pas à la messe le dimanche simplement parce que tout le monde y va, et si on n’y allait pas la voisine dirait : « Comment se fait-il qu’il n’y ait pas allé ? » On ne se déclare plus chrétien simplement parce qu’être chrétien c’est être comme tout le monde. On est passé, comme le Pape l’a souligné dans un de ses ouvrages des années écoulées, d’un christianisme sociologique (qui suit les modes et les entraînements de la société) à un christianisme de choix. Si nous sommes aujourd’hui présents à Notre-Dame du Laus, c’est parce que nous avons décidé d’y venir,
parce que nous avions des raisons personnelles d’y venir et parce que c’est un choix que nous avons fait. Ce que j’appelle un christianisme de choix c’est un christianisme dans lequel la liberté personnelle, l’implication personnelle est beaucoup plus forte et remarquable qu’elle ne l’est dans un christianisme sociologique. Il reste toujours une question très forte : nous sommes tous venus à Notre-Dame du Laus parce que nous l’avons choisi, parce que nous espérons quelque chose de cette visite à Notre-Dame du Laus, parce que peut être nous avons quelque chose à demander, en tout cas parce que nous avions un désir suffisamment fort de venir.

Mais ce désir, cette attente, cette aspiration, correspondent-ils à ce que Dieu veut faire ? On serait bien présomptueux de le dire. Nous avons tous des désirs, des attentes, des espérances et Dieu fait ce qu’Il a décidé de faire. Ma prière est donc une prière confiante, de supplication, d’action de grâce, d’espérance, mais en même temps c’est une prière de foi, c’est-à-dire une prière qui accepte que Dieu réalise les choses à sa manière, qui n’est pas la mienne. Cet écart entre ce que je désire, ce que je cherche dans ma pratique chrétienne, et ce que Dieu veut construire dans son Église, c’est un écart permanent, cela existe tout le temps, c’est une chance que cela existe car c’est dans cet écart que nous sommes appelés ensemble à progresser dans une meilleure connaissance de la volonté de Dieu et dans l’obéissance à sa volonté.

J’ai évoqué rapidement quelques aspects de notre situation présente, je voudrais y ajouter que d’une certaine façon l’organisation de notre Église, en France, ne correspond pas encore, ou pas pleinement, à la situation que je viens de décrire. C’est simple : jusqu’à il y a 50 ans, un diocèse, c’était autant de paroisses que de villages, autant de paroisses que de communes, autant de curés que de paroisses, et autant de problèmes que de… non pardon… (rires) Aujourd’hui nous voyons bien que cette organisation territoriale calquée sur le tissu des communes ne correspond plus à la vitalité de l’Église. Pourquoi ? C’est simple, aujourd’hui les adolescents sont scolarisés dans des lieux de rassemblement, ils sont ramassés dans les villages et amenés au chef-lieu de canton ou à l’endroit où il y a un collège ou un lycée. La vitalité de la classe d’âge des adolescents n’est pas dans le jardin de leur grand-mère, elle est dans le voisinage de cet établissement scolaire où ils vont tous les jours et où ils sont d’ailleurs dépendants des horaires du car qui va les ramener à la maison. Si nous voulons être proches des adolescents ce ne peut pas être en développant de grandes initiatives dans des villages où il y a 3 ou 5 adolescents ! Cela ne peut se faire qu’en nous rapprochant de ces lieux où ils sont réunis par l’existence, et où ils attendent quelque chose. Je prends l’exemple des adolescents mais je pourrais prendre d’autres exemples. Toute une part de la vie sociale des gens se réalisent autour des rencontres, des relations dans les commerces, dans les activités d’achat, les courses… Tous ces contacts que l’on avait jadis chez le boulanger du coin, ils se sont transportés aujourd’hui dans les supermarchés. Notre organisation, le tissu de notre Église n’est pas encore arrivé à rejoindre cette transformation de la vie sociale. Ce n’est pas parce que l’Église est plus en retard que les autres, c’est aussi parce que les chrétiens ne sont pas prêts à vivre cette mutation. Ils sont prêts à faire 20 kilomètres pour aller acheter des rideaux, mais ils ne sont pas prêts à faire 5 kilomètres pour aller à la messe. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Progressivement nous sommes obligés d’adapter notre organisation, la structure de notre fonctionnement, à cette transformation de la vie sociale. Cette adaptation est coûteuse, et en même temps elle ne peut se faire que progressivement, car il ne s’agit pas simplement de décréter qu’à partir du 1er septembre ce sera comme cela. Mais justement il faut aider les mentalités à bouger, apprendre aux gens que leur désir personnel libre de participer à quelque chose dans l’Église suppose qu’ils bougent, qu’ils aillent quelque part et qu’ils fassent des kilomètres.

Comment allons-nous exercer notre mission dans cette société telle que je viens brièvement de l’évoquer ? En France, comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, l’annonce de l’Évangile, l’annonce de la Bonne nouvelle, se réalise dans un contexte sécularisé, c’est-à-dire dans une culture qui a perdu plus de 80% de ses références à l’Évangile. La sécularisation pratique cela veut dire : quelle place les signes de la foi tiennent-ils dans notre vie ?

Pour prendre un exemple, dans toutes les campagnes, les chemins au milieu des champs sont parsemés ici ou là d’une croix. Dans les villages qui ont des croix de mission du XIXe siècle, des calvaires, un signe d’un événement passé, souvent, ces signes ont tendance à disparaître. On pousse des hauts cris : comment l’Église ne défend pas la croix dans la société, etc. Seulement si j’entre chez vous, dans votre domicile, quels sont les signes de foi que je vais percevoir ? Là l’Église n’a rien à faire, ce n’est pas l’évêque de Gap qui va aller accrocher les crucifix dans votre chambre ! Quels signes de foi va-t-on percevoir ? Quelles sont les expressions de la foi ? Quelle est la place de la référence chrétienne dans les échanges ordinaires d’une vie familiale ? La foi chrétienne est-elle le sujet dont on ne parle jamais ? Voilà ce que j’appelle une culture sécularisée. C’est une culture et une pratique qui s’est développée sans référence à Dieu, sans référence au Christ, sans référence à l’Église. Si bien que la mission de l’Église dans ce contexte prend une dimension nouvelle. Longtemps on a pu considérer que la mission de l’Église était surtout de gratter un peu la poussière pour retrouver la culture chrétienne que tout le monde avait plus ou moins reçue. Quand on recevait des jeunes qui voulaient se marier, ou des parents qui venaient demander le baptême d’un enfant, on savait qu’ils n’étaient peut-être pas des chrétiens 100%, mais que si on savait parler avec eux et les mettre à l’aise, on voyait réapparaître quelque chose enfoui. Ils avaient une culture antérieure chrétienne qu’ils avaient abandonnée pour toutes sortes de raisons, ou qu’ils avaient laissée s’endormir, mais on pouvait la rejoindre. Aujourd’hui nous nous trouvons confrontés à des générations qui n’ont pas eu cette culture élémentaire. Les enfants qui n’ont pas été catéchisés il y a trente ans n’ont pas été catéchisés du tout. Ils ne savent pas qui est Jésus-Christ.

À Paris il y a une grande église au bout d’une avenue, et chaque année le curé a la bonne idée au moment de Noël de placer une étoile lumineuse au-dessus du clocher. Cela se voit de très loin. Il a été témoin un jour d’une dame qui passait avec sa petite-fille, et la petite fille a regardé l’étoile et a dit : « tu vois maman, ici aussi ils fêtent Noël ». Elle pensait évidemment que le lieu propice pour fêter Noël c’était les grands magasins et que cette étoile lumineuse au-dessus de ce bâtiment mystérieux se rattachait à Noël, mais elle ne savait pas que c’était Le lieu. C’est bien une génération qui n’a pas cette culture et qu’il faut aborder d’une façon nouvelle.

Je voudrais simplement prendre deux aspects de cette nouvelle approche de l’Évangélisation, que l’on appelle quelque fois la Nouvelle Évangélisation, qui vous paraîtront peut-être ne pas coïncider mais qui coïncident pourtant.

Le premier aspect, c’est ce que j’appelle le témoignage de la foi. Ce n’est pas une nouveauté, mais ce qui est nouveau c’est que ce témoignage de la foi ne peut plus simplement être attendu de l’institution ecclésiale. Par exemple, quand vous allez à un enterrement à l’église, vous n’êtes pas surpris si le curé parle de la foi, c’est quand même le lieu, c’est son « boulot » et on suppose qu’il y croit, donc s’il le fait, cela ne surprend personne. Mais nous savons aujourd’hui que ce témoignage institutionnel qui est nécessaire ne suffit pas, car sortis de l’enterrement, les 80% des gens qui étaient à l’enterrement qui ne sont pas chrétiens n’auront pas retenu ce discours de la foi. Cela veut dire que ce témoignage de la foi doit être le témoignage de l’ensemble de l’Église, de l’Église tout entière : les textes magistériels, les prises de position publiques sur différents sujets, la vitalité des communautés chrétiennes ! Des paroisses se vident mais il y a des lieux où des communautés se rassemblent, où il y a une joie de se retrouver, et enfin la référence manifeste (que l’on voit) de chaque chrétien à la vie du Christ, car ce choix libre et personnel que j’ai évoqué tout à l’heure ne s’accomplit vraiment qu’à partir du moment où je suis prêt, où chacun de nous est prêt à se déclarer pour le Christ, à se déclarer chrétien, par la parole : accepter de dire que l’on est chrétien, de le montrer et d’en rendre compte, et par la manière de vivre : quand on est chrétien il y a des choses que l’on ne fait pas et il y a des choses que l’on fait. C’est très bien de dire que la foi chrétienne, c’est une religion de l’amour, c’est très beau, tout le monde est pour ! Mais qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Comment vais-je mettre en œuvre cette religion de l’amour dans ma manière de vivre ? On sait très bien que ce témoignage de l’Église : que ce soient les déclarations publiques, officielles, que ce soient les signes donnés par la communauté chrétienne ou que ce soit le témoignage personnel de chaque chrétien, ce témoignage de l’Église n’est pas forcément compris ni accepté par ceux auxquels il s’adresse. Mais nous savons aussi que notre parole est mieux écoutée si elle s’appuie sur des exemples vivants.

Si je dis que l’Église est engagée dans la solidarité, on m’écoutera avec bienveillance. S’il y a des mauvais esprits, ils essayeront de montrer que ce n’est pas vrai. Mais si vous connaissez autour de vous des chrétiens qui consacrent du temps, de l’argent, de la disponibilité pour se mettre au service des autres, quand je dis que l’Église est au service de la solidarité cela fait « tilt ». Quand j’étais archevêque de Tours, en visite pastorale, je me rappelle d’avoir visité des villages ruraux, rencontré le Maire, etc. Et il m’a dit : vous savez, dans mon village, si les chrétiens ne se proposaient pas, il n’y aurait pas de conseil municipal. Tout simplement parce qu’il y a beaucoup de gens pour qui cela demande trop de temps, c’est trop compliqué, etc. Les chrétiens ont un peu plus que les autres le sens du bien commun et le désir de se mettre au service des autres. Notre Église a besoin que tous ses membres soient impliqués dans ce témoignage, que tous acceptent d’assumer ce qui est particulier à l’évangile, qu’ils acceptent de ne pas être pleinement en accord avec les modes de vie qui sont répandus autour de nous. J’ai lu dernièrement ou j’ai vu à la télévision que l’on faisait de la publicité pour des gens qui militent contre la procréation d’enfants, sous le prétexte que le monde est fichu, et que ce n’est pas la peine de mettre des enfants au monde, cela va les rendre malheureux, qu’on est déjà trop nombreux pour ce que l’on a à manger, etc., que nous ne sommes pas capables d’affronter cette responsabilité. Je me demande si un chrétien va se situer comme cela à l’égard de l’avenir, en disant que le monde est perdu, que l’on n’a pas assez pour partager et que l’on ne peut pas prendre le risque d’élever un enfant. Voilà un témoignage très simple. Et quand je visite des paroisses je suis toujours émerveillé de voir des messes du dimanche où il y a des familles avec des enfants jeunes, etc. Voilà des gens qui donnent un signe. Au moment où un certain nombre de gens se préoccupent surtout de préserver leur niveau de vie en n’aggravant pas leur situation, il y a des gens qui disent : pour moi, cela vaut la peine de donner ce que j’ai reçu, cela vaut la peine d’accueillir un enfant pour vivre une expérience d’amour plus forte, et je trouve que c’est un très beau témoignage.

De même, ce témoignage des chrétiens est renforcé par les signes visibles que nous donnons à travers les rassemblements que nous vivons. On peut penser au rassemblement universel autour du Pape, comme les Journées Mondiales de la Jeunesse ou les Rencontres Mondiales des Familles. Mais il y a, à l’échelon de la France, des rassemblements aussi importants. Au cours de l’année écoulée, les évêques de France avaient invité chaque diocèse à envoyer une petite délégation pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile : un rassemblement de plus de 3000 personnes à Lourdes cela veut dire quelque chose ! Quand vous faites un pèlerinage à Lourdes, cela veut dire quelque chose, quand vous venez en pèlerinage à Notre-Dame du Laus cela veut dire quelque chose ! Connaissez-vous beaucoup d’organisations dans les Hautes-Alpes qui sont capables de rassembler autant de monde ? C’est un signe, cela veut dire que nous portons la vie de l’Église ensemble.

Le deuxième point que je voudrais aborder est plus étrange : c’est ce que j’appellerai la pédagogie de la culture. Nous devons, nous chrétiens, de toutes catégories, des évêques au plus modeste fidèle, nous devons développer et approfondir notre implication, notre engagement dans les systèmes éducatifs : l’école, les mouvements de jeunesse, l’animation des loisirs, etc. Pourquoi ? Parce que c’est à travers ces systèmes éducatifs que l’on peut aider des jeunes à prendre conscience de leur capacité à réfléchir. Cela peut paraître paradoxal, mais quelques fois on apprend à réfléchir en jouant, et ce n’est pas paradoxal d’imaginer qu’à certains moments l’école puisse apprendre à réfléchir. Apprendre à réfléchir cela veut dire apprendre que dans notre vie on ne se décide pas simplement sur un coup de cœur, sur un désir, sur une pression extérieure, mais que l’on est capable de juger ce que nous faisons et de le juger par rapport à ce qui est meilleur ou ce qui est moins bon, à ce qui est bon pour nous ou mauvais pour nous. Cela veut dire que notre liberté qui est une de nos plus grandes qualités, notre liberté se développe et atteint sa pleine dimension quand notre intelligence apprend à fonctionner. Et si nous voulons que des hommes et des femmes puissent librement connaître le Christ et le suivre il faut que nous leur apprenions à utiliser leur intelligence, à réfléchir sur leur vie, à se poser des questions et à essayer d’y répondre. Ce n’est d’ailleurs pas une découverte ! Quand les missionnaires au XVIIe siècle abordaient des terres inconnues, la première chose qu’ils faisaient, c’était d’apprendre à lire, c’était de construire des écoles. Pourquoi ? Parce que par cette éducation de l’intelligence, peu à peu on ouvre le cœur à une vérité que l’on ne connaissait pas. Et donc on ne doit pas craindre de s’impliquer dans les programmes d’éducation morale, qui peuvent fournir les premiers repères du jugement naturel. Pas plus que l’on ne doit craindre de s’engager dans les débats de société qui engagent une vision de l’homme. Si nous ne disons rien jamais sur rien, comment voulez-vous que les jeunes qui nous entourent prennent conscience qu’il y a des solutions différentes, avant même de savoir s’il y en a de meilleures ? Tout ne se vaut pas ! Il y a une marge, un choix, que l’on n’est pas obligé de faire comme le voisin, etc.

Premièrement développer l’éducation, développer l’intelligence pour susciter l’engagement de la liberté. Deuxièmement, dans la pédagogie de la culture, approfondir notre conviction qu’il n’y a pas de contradiction entre l’exercice de la raison et l’adhésion à la foi chrétienne. C’est un faux procès. On ne croit pas si on ne comprend pas. On ne croit pas mieux quand on ne comprend rien, et on n’est pas meilleur chrétien parce qu’on ne comprend rien à la foi chrétienne. Nous devons donc nous efforcer, essayer autant que l’on peut, de traduire ce que la foi nous fait découvrir par des mots qui ont un sens pour tout le monde, des mots de l’intelligence, de la raison. Ce n’est pas parce que Jésus dit que la vie est meilleure que la mort que cela devient irrationnel. On doit donc essayer de réfléchir avec les autres, discuter, approfondir. Cela suppose une mobilisation de notre intelligence, de notre désir de comprendre, de la formation chrétienne comme signe de la vitalité de notre Église. Beaucoup de diocèse en France et ailleurs dans le monde proposent des parcours ou des moyens de formation sans commune mesure avec ce qui existait il y a 50 ans. Que des hommes et des femmes qui sont sans doute mieux scolarisés qu’ils ne l’étaient il y a un siècle, qui ont une formation professionnelle souvent de haut niveau, qui ont des responsabilités dans le monde, puissent enrichir leur formation chrétienne au niveau de leur activité sociale et professionnelle, c’est un signe de vitalité !

Bref, il faut que les chrétiens deviennent de plus en plus capables de rendre compte de leur espérance. Aujourd’hui dans les débats qui traversent nos sociétés, nous devons avoir une vigilance accrue pour présenter ce que nous croyons et ce que nous pensons, non pas comme une revendication d’un groupe particulier, mais comme une contribution de la sagesse chrétienne à la recherche commune.

Pour terminer, je voudrais évoquer précisément la situation dans laquelle nous sommes en ce moment, concernant un certain nombre de projets de loi ou de transformation du fonctionnement de notre société. Nous pensons qu’ils ne correspondent pas à l’orientation de la doctrine chrétienne et donc nous pensons qu’il vaudrait mieux les éviter. C’est très bien que l’on pense cela…, et puis après ? Ce ne sont pas les hommes ou les femmes politiques qui vont porter témoignage de l’Évangile. Ce n’est pas leur métier. Ils n’ont pas été élus pour cela. Ils peuvent le faire par convictions personnelles mais ils ne le font pas par mandat. S’il y a quelque chose à affirmer dans un débat de ce genre, c’est précisément ce que nous croyons, ce dont nous sommes convaincus et ne pas attendre que la loi se mette en accord avec l’Évangile. La loi civile n’est jamais d’accord avec l’Évangile, par définition. C’est donc à nous de combler cet écart, c’est à nous d’être témoins d’une conception de l’existence, des choses très simples dont nous sommes convaincus. C’est ce que j’ai évoqué dans la prière du 15 août. Nous pensons qu’il est meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère ! Ce n’est une agression contre personne ! (applaudissements) Vous êtes gentils de m’applaudir mais je vous applaudirai aussi si vous le faites, c’est-à-dire si vous le dites ! Moi je peux le dire, je vous le dis, je l’ai dit, je le répéterai, mais cela ne touche personne – ou peu de monde – ! Ce qui va toucher, c’est ce que vous vous direz. Si vous vous êtes convaincus qu’il est meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère qui restent ensemble, dîtes-le ! Vous vous ferez réprimander ? Eh bien ce sera très bien ! Mais dîtes-le ! Au moins on saura que tout le monde ne pense pas de la même manière ! Ce ne sont pas les autres qui doivent être témoins, c’est nous. Quand j’interviens au niveau de la société, ce n’est pas pour défendre notre bien-être de chrétiens, ni pour supposer que la société va prendre à son compte les exigences de l’Évangile pour nous soulager, c’est parce que je pense que dans des débats comme celui-là, il y a un enjeu qui concerne tout le monde, les chrétiens et les non-chrétiens. Et moi, par grâce, parce que j’ai la chance d’être chrétien, et parce que j’ai un peu réfléchi, je suis convaincu que je sais quelque chose qui peut être utile aux autres ! Eh bien, ce quelque chose qui peut être utile aux autres, je ne le dis pas pour que tout le monde soit de mon avis, mais pour apporter un renfort, un soutien à ceux qui ne se laissent pas endormir par les slogans qui circulent. Je ne suis pas dans la position de quelqu’un qui cherche à obtenir des faveurs du pouvoir, je suis dans la position de quelqu’un qui croit que par la lumière qu’il a reçue du Christ, il peut dire quelque chose d’utile pour les hommes. C’est dans cette position que j’essaye d’intervenir au nom de l’Église, et que -j’espère- l’Église intervient à travers ses membres. Ce n’est pas une requête pour l’Église, c’est un avertissement pour l’humanité.

Si je le fais c’est aussi parce que je pense que le Christianisme n’est pas une entreprise de boutique, mais une vision universelle. Le mouvement enclenché par le Christ vise à rassembler tous les hommes dans une même foi et une même communion, il ne vise pas à obtenir des faveurs pour ses disciples, il vise à mettre ses disciples au service de ce rassemblement de l’humanité.

Je vous encourage donc à ne pas désespérer devant les transformations auxquelles nous sommes entraînés par l’évolution de notre situation, à ne pas désespérer de la capacité du cœur humain d’accueillir une parole d’espérance, et à ne pas désespérer de la force que l’Esprit Saint peut mettre en vos cœurs pour rendre témoignage au Christ.

Je vous remercie.

+ André cardinal Vingt-Trois,
Archevêque de Paris,
Président de la Conférence des Évêques de France.

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