Texte des Conférences de Carême 2011 : « Famille et société : un jeu de miroir ? » le 17 avril

Les observateurs et les analystes avisés, comme les acteurs et les témoins de la vie familiale que nous sommes tous, sentent combien les faiblesses et les richesses de notre société reflètent celles de nos familles, et réciproquement. La famille, baromètre de la société, nous laisse aujourd’hui désorientés. Comment discerner et accompagner les missions de la petite cellule familiale, intimement imbriquées dans celles de la société ? Comment concourent-elles à éclairer les finalités et les chemins de la vie humaine ? Quelles paroles et quelles actions l’Église peut-elle offrir aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour que soient tissés un lien familial et un lien social qui, ensemble, témoignent de la dignité et de la transcendance de la personne humaine, qu’elle soit adulte ou enfant ?

Famille et société : un jeu de miroir ?
Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes

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Arrêt de la retransmission en direct des conférences de Carême par France Culture, une tradition datant de 1946.
- Dimanche 13 mars dans l’après-midi, les auditeurs de France Culture n’ont pu entendre en direct la première des Conférences de Carême, depuis Notre-Dame de Paris. La station publique a fait savoir vendredi que les Conférences étaient désormais accessibles sur son site Internet et en différé sur les ondes à minuit.
- Lire le communiqué du diocèse de Paris à ce sujet le vendredi 11 mars..
- Lire la réaction du cardinal André Vingt-Trois (interview pour le journal La Croix)..

Lire ci-dessous le texte des conférences.
Reproduction papier ou numérique interdite.
Le texte des conférences sera publié chez Parole et Silence : sortie du livre le 17 avril 2011.

Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes

Un hommage aux familles

Permettez-moi d’évoquer d’abord une famille rencontrée en Bretagne. La grand-mère, encore jeune, est admirable de dévouement auprès des plus démunis. Elle est engagée dans le Secours Catholique et dans le Centre Communal d’Action Sociale de sa commune. Quant au grand-père, lui aussi encore jeune, il est plutôt silencieux et manuel. Il bricole pour aider partout où on en a besoin. Il est étonnant de simplicité et de sagesse intérieure. Ce couple a trois enfants et un petit-fils.

Avant de devenir grands-parents, ils ont été « famille d’accueil ». Un jour, ils reçurent un enfant de trois ans pendant des vacances de printemps, puis pendant plusieurs week-ends de suite. Ils ont observé les violences qu’il subissait chez lui : son cou portait parfois des traces de brûlures de cigarettes. Cet enfant était extrêmement violent et criait la nuit. L’accueillir fut rude. Lorsque le juge décida nécessaire qu’il demeure complètement dans sa famille d’accueil, l’enfant, alors âgé de huit ans, cessa ses violences et ses cris, et commença à travailler à l’école. Il vint assez vite à la joie. Il appela alors ses parents d’accueil « papa, maman ».

Dix ans plus tard, à sa majorité, ses parents d’accueil pensèrent l’adopter. Ils lui demandèrent ce qu’il en pensait. Il leur répondit oui avec un grand bonheur. Mais eux préférèrent entendre l’avis de leurs trois enfants. Ceux-ci, d’un seul cœur, déclarèrent que cet enfant était leur frère et qu’ils l’aimaient comme tel. Quand je suis allé chez eux, j’ai vu la photo du petit-fils, mais aussi celles des trois enfants au milieu desquelles se trouve celle de leur quatrième, adopté, avec un large sourire. J’ai appris que ce couple priait chaque jour ensemble en lisant un passage de l’Écriture sainte et en disant le chapelet.

Pourquoi cette histoire ? Déjà parce que s’y entremêlent deux familles si différentes, écho de notre société. Mais surtout, pour rendre hommage aux nombreuses familles vivant cette générosité de l’amour qui permet à tant de situations douloureuses de trouver une issue heureuse. Bien des familles connaissent l’épreuve de la maladie, de l’adolescence, de l’échec scolaire, de la vieillesse, du handicap, du chômage, de la stérilité, du deuil ou de la séparation. Aidées par d’autres familles et soutenues par des associations ou des communautés de foi, ces familles permettent à chacun de leurs membres de grandir en traversant l’épreuve, et de trouver ou retrouver le bonheur ainsi qu’une générosité qui rayonne sur les autres.

Ici, les grands-parents jouent un rôle si beau ! Je pense aussi aux parents seuls qui subissent une séparation, et aux veufs ou veuves, parfois jeunes. Grâce au réconfort qu’ils reçoivent de familles amies, ils gardent leur force intérieure et leur disponibilité, ils sont des repères lumineux pour la maturation de la liberté de leurs enfants. Telle est l’ingéniosité de l’amour ! L’amour qui se partage, loin de s’épuiser, est plus fort que la mort. Il est juste et bon d’en faire mémoire alors que la Semaine Sainte nous fait revivre tout à la fois « le plus grand amour » de Jésus et la douleur maternelle de Marie devant la souffrance et la mort de son fils, né de sa chair.

***

Les Conférences de ce Carême nous ont ouvert des pistes de réflexion sur la famille. Plusieurs orateurs ont souligné que la famille est une valeur prisée par nos contemporains. Ceux-ci en attendent beaucoup, sans doute parce qu’ils vivent « l’impatience du bonheur », selon la formule de Louis Roussel qui nous a été rappelée. Sans doute aussi parce qu’ils sont déçus des paradis artificiels toujours renaissants. Ils perçoivent que la famille n’est pas artificielle ou alors, elle n’est pas. Car le bonheur que tout homme espère y trouver doit être réel. C’est pourquoi, tout en pensant aux souffrances familiales vécues dans des situations de pauvreté affective ou matérielle, je voudrais ouvrir la perspective de la joie.

Dans la nuit de nos vies et de nos avenirs, la joie véritable est un phare et une promesse. Elle habite nos mémoires secrètes. Elle taraude nos espérances. Les enfants des hommes naissent pour la joie. Ils grandissent en quête de la joie « que nul ne peut ravir » (Jn 16, 22). De multiples joies existent, mais la famille en est le lieu privilégié. Par elle et en elle, chacun accomplit son pèlerinage de la joie. Une femme, malgré les difficultés du quotidien, parfois lourdes à porter, me confia que la vie familiale était émaillée de « joies indicibles ». Non pas des joies faciles mais plutôt celles qui naissent de l’engagement, qui apparaissent en des « moments privilégiés », peut-être après « la privation, la dépossession ou une sorte de mourir à soi », comme le dit si bien François Cheng. Une autre femme, revenant d’Asie avec un fils adopté, me dit radieuse : « Avec cet enfant, le bonheur est entré dans la maison ! »

Pourtant, la joie familiale est souvent non dite. N’est-elle pas la source majeure du bonheur d’une société ? N’habite-t-elle pas, confusément ou explicitement, son opinion profonde ? Ignorer la joie familiale est toujours dangereux. L’interdire est évidemment indigne d’une société humaine. En oublier la réalité conduit à chercher le bonheur de façon désespérée, c’est-à-dire irrationnelle. Dans le fond, construire le bien commun de la société, c’est inlassablement mettre en œuvre les conditions où cette joie est possible pour tous.

Portons donc un bref regard sur le rapport entre société et famille (1). Interrogeons-nous ensuite sur la signification de la joie familiale et sur son enjeu (2).

1 - Pas de société sans familles

Famille, cellule vitale de la société

Remarquons d’abord ceci : issus de la famille, les êtres humains sont et seront des sujets de la société ; sans la descendance, la société ne survit pas. Le terme « famille » suggère comme un fait brut qui résiste aux emprises des diverses conceptions de la société et aux manipulations d’idéologies variées. Il échappe à la fausse dialectique qui oppose un modèle du passé à des formes nouvelles. Jean-Paul II reconnaît que la famille est « la cellule première et vitale de la société » [1].

La famille est un microcosme où se croisent les réalités les plus intimes de la vie humaine : amour et haine, fidélité et trahison, esprit et corps, sexualité et sentiment, tendresse et tristesse, parole et silence, paix de l’âme et blessure du cœur, foi vivante et questionnement sur Dieu, prière et confiance mutuelle. La famille est aussi l’espace qui voit naître, grandir et mourir. D’une génération à l’autre, elle noue les relations les plus étroites qui créent entre les membres d’une même famille le sentiment de lui appartenir : ceux-ci partagent un ensemble de valeurs qui leur est caractéristique. Des divisions, plus ou moins conflictuelles, peuvent altérer les relations, le sentiment d’appartenance demeure ! C’est dans et par sa famille, que chacun apprend d’abord à se reconnaître et à se situer dans le monde. La conscience familiale est liée à la conscience personnelle.

La famille s’impose donc à la société non seulement comme une donnée primordiale, mais aussi comme un sanctuaire d’intimité personnelle et relationnelle. Elle force le respect. « La société, et plus précisément l’État, écrivit Jean-Paul II, doivent reconnaître que la famille est une "société jouissant d’un droit propre et primordial" et ils ont donc la grave obligation, en ce qui concerne leurs relations avec la famille, de s’en tenir au principe de subsidiarité. » [2]

Comment imaginer qu’une institution, quelle qu’elle soit, entre dans l’intimité de la famille et lui fixe les règles de sa vie intime ? Le principe de subsidiarité s’impose de façon très particulière à propos de la famille. Il indique qu’aucune des institutions existantes ne peut se substituer à l’intimité familiale et qu’elles doivent toutes en respecter le mode de vie et de foi. Plus qu’aucune autre institution, la famille a droit au respect de sa vie privée et de son bonheur.

Ce beau droit fondamental de la famille coexiste avec un devoir : elle doit s’ouvrir à la société où elle vit. En effet, chacun de ses membres est un citoyen, apte à coopérer un jour ou l’autre à son bien commun. C’est pourquoi, par exemple, aucune famille ne peut interdire à l’un des siens de voter, ni aux plus jeunes d’acquérir les savoirs leur permettant d’apporter leur pierre à l’édification de la société !

L’éducation familiale, un bien irremplaçable de la société

La société a donc un double devoir envers toute famille : d’une part, respecter son intimité et, d’autre part, protéger ses membres de préjudices qu’ils y subiraient puisque chacun d’eux est un citoyen. C’est pourquoi, l’autorité parentale peut être retirée, la violence conjugale, condamnée, et l’abus des mineurs, sévèrement réprimé. C’est pourquoi aussi, le respect de l’égale dignité de l’homme et de la femme interdit la polygamie, et l’intérêt supérieur de l’enfant doit toujours y être préservé.

En soutenant la famille, la société se promeut elle-même. Ce soutien prend de multiples aspects. Il concerne en particulier l’éducation parentale. Certes, les parents ont la mission d’éduquer leurs enfants. Mais, cette œuvre, propre aux familles, a besoin d’être davantage estimée et mieux prise en considération. Elle est plus qu’un métier. Elle n’est pas sanctionnée par un diplôme. Elle a besoin d’un soutien qui ne peut se limiter à une aide financière, pourtant indispensable.

L’école est un soutien en accomplissant une œuvre éducative, tout en respectant chaque éducation familiale. Cependant, des équipes éducatives scolaires, soucieuses de la croissance de chaque enfant vers son bonheur, se heurtent parfois à l’inertie éducative de certains parents. Cette inertie a plusieurs causes, dont un travail professionnel, harassant ou disproportionné, qui ne laisse plus de place à l’énergie nécessaire pour l’éducation familiale. Comment faire en sorte que cette belle mission parentale soit moins mise en concurrence avec les engagements professionnels indispensables pour gagner de quoi faire vivre la famille ? Il n’y a vraiment aucune honte pour des parents à prendre du temps pour éduquer leurs enfants ! Encore faut-il qu’ils en aient les moyens !

Un jeu de miroirs asymétrique

Plus généralement, la manière de vivre de la société conditionne le soutien qu’elle apporte aux familles. Réciproquement, les familles impriment leur style à la société. Cependant, il faut noter une asymétrie. En effet, l’éducation familiale peut être d’un tel apport pour la société ! Son fruit rejaillit sur la manière même dont est conduite la société. C’est ainsi que la société et la famille se présentent l’une à l’autre comme un jeu de miroirs qui n’est pas symétrique. D’un côté, l’éducation familiale vise le bonheur véritable avec ses « joies indicibles » dans la communauté de la famille. Elle fait appel à des valeurs qui sont l’honneur de notre condition humaine, en particulier l’amour partagé et intergénérationnel. D’un autre côté, la société contemporaine vise la joie de réussites qu’elle a besoin d’évaluer par le diplôme, l’argent, la consommation ou le bien-être matériel et individuel. Dans le jeu de miroirs entre famille et société, n’assistons-nous pas aujourd’hui à un conflit de valeurs ?

De cette articulation entre société et famille, surgissent des questions : comment et pourquoi notre société place-t-elle le primat de ses exigences au regard de la famille ? A-t-elle conscience que la joie a sa source intime dans les familles et dans leur œuvre éducative ? Dès lors, comment son organisation du travail, des loisirs, du pouvoir d’achat, de la rentabilité des entreprises et de la solidarité intergénérationnelle est-elle au service des familles ?

Répondre à ces questions, c’est promouvoir réellement la famille comme première cellule fondatrice de notre vie ensemble. C’est éviter que certaines familles se mettent à distance de la société et de ses valeurs en optant pour des positions de replis extrêmes ou communautaristes. C’est permettre à l’éducation familiale de susciter des personnes libres et heureuses, garçons et filles qui, arrivées à maturité, s’engageront pour le bien de la société.

La famille, une école d’amour

Selon sa mission propre, l’Église « se met toujours et uniquement au service de la conscience » [3]. Elle reconnaît que la famille est « la première école des vertus sociales dont aucune société ne peut se passer » [4]. Elle discerne comment l’amour, conjugal, parental et filial, est au cœur de la famille. Elle accompagne ainsi les familles dans leurs difficultés et leur cheminement vers « la joie de l’amour » [5].

Souvenons-nous des premières paroles de Jean-Paul II : « L’homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour, s’il ne rencontre pas l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et s’il ne le fait pas sien, s’il n’y participe pas fortement. » [6] Où l’homme respirera-t-il l’oxygène vital de l’amour si ce n’est d’abord dans sa famille ?

Souvenons-nous aussi des premières paroles de Benoît XVI : « L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. » [7] N’est-ce pas au sein de la famille que l’amour est appris et se fait générosité et accueil sans bornes auprès des plus fragiles ? Tant d’hommes et de femmes ont grandi au sein d’un amour familial fort et en ont tiré une si belle énergie au service désintéressé des autres !

Oui, la famille est une école de l’amour qui irradie la société. C’est pourquoi la famille lui est absolument indispensable. Elle est sans doute un des critères les plus importants de son progrès.

2 – La joie, clé d’interprétation ?

L’amour familial pour la joie

Dans le jeu de miroirs entre la famille et la société, j’ai placé la joie. C’est que la joie est une promesse divine ! La Bible en est l’immense symphonie. De façon variée, parfois en sourdine, la mélodie du bonheur s’y fait entendre : Dieu, notre Père des cieux, infiniment joyeux, veut la joie pour chacun de ses enfants.

Hier comme aujourd’hui, les hommes crient leur soif de bonheur. Le chant du psalmiste en est l’écho : « Qui nous fera voir le bonheur ? » (Ps 4, 7) Dieu entend nos cris. Il nous parle et nous invite à l’écouter. Il nous ouvre le chemin de la joie « que nul ne peut ravir ». Sur ce chemin, il nous redit notre vocation à l’amour : « tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lv 19, 18 ; Mt 22, 39) La famille y trouve une vive lumière pour son pèlerinage de la joie. L’époux aime celle qui se fait proche de lui, et réciproquement. L’enfant aime naturellement le père ou la mère qui se fait proche de lui, et les parents aiment le nouveau-né qui, par sa naissance, devient si proche d’eux dans sa singularité unique de personne.

Sur cet amour, l’Église a développé un riche enseignement, particulièrement au XXe siècle [8]. Benoît XVI l’a enrichi en montrant comment l’eros pouvait et devait entrer dans la dynamique de l’amour, à l’image de l’amour que Dieu éprouve pour l’homme. Je vous invite à relire ses pages admirables [9].

Dieu nous parle ! Vers la fin de l’Évangile selon saint Jean, juste avant le récit de la Passion, nous l’entendons : « Tout ce que je vous dis là, c’est pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 11) Ainsi, tout ce que Dieu dit à ses enfants sur l’amour familial a donc en vue la joie, et la joie parfaite.

La belle vulnérabilité de l’amour familial

Mais évoquer aujourd’hui la joie à propos de la famille est-il réaliste ? Le lien familial n’est-il pas trop fragilisé au point d’aboutir trop souvent aux ruptures du lien conjugal ? Renversons la perspective. L’amour familial est en soi fragile ! En effet, il inclut la vulnérabilité inhérente à toute personne. N’est-ce pas l’oubli de cette vulnérabilité qui fragilise le lien familial ?

Sexués, l’homme et la femme sont chacun constitués par une incomplétude qui les rend vulnérables. Ils ne trouvent leur plénitude que l’un par l’autre dans la communion des personnes vécue dans l’amour. Cette incomplétude appelle chacun à recevoir l’autre comme un don unique et à s’en émerveiller. Cette vulnérabilité est accentuée par la tentation de prendre l’autre pour soi ou de le faire à son image. Pourtant, la différence sexuelle institue la conjugalité et situe chacun dans sa vocation d’époux et d’épouse, donnés l’un à l’autre. Leur plénitude est « joie indicible ». Elle est marquée par l’étonnante joie vive éprouvée quand l’amour conduit à la rencontre des corps dans l’étreinte sexuelle.

Adultes, l’homme et la femme aspirent à vivre toujours. Leur finitude les place dans leur vulnérabilité face à l’histoire. Ils éprouvent une plénitude dans leur communion avec leur enfant qui leur manifeste que la vie est la plus forte. Cette finitude les appelle à recevoir comme un don cet enfant, avec son visage unique qui n’a jamais existé auparavant, et à s’en émerveiller. Là aussi, la vulnérabilité est accentuée par la tentation de fabriquer cet enfant à l’image de nos désirs d’adultes. En réalité, la différence irréductible entre générations institue la filiation qui relie l’enfant, absolument singulier, à sa mère et à son père. Cette plénitude est aussi « joie indicible ». Elle est également marquée par la joie vive toute particulière de l’accouchée, après l’épreuve de l’accouchement, quand elle reçoit avec amour son nouveau-né sur son sein. S’en souvenant, une femme me confiait : c’est une joie « divine » !

Ces deux joies vives sont celles d’un moment. Elles ne peuvent être idolâtrées. Elles sont pourtant réelles. « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. » (Gn 1, 31) Pourquoi donc ces deux joies nous sont-elles offertes ? Que peuvent-elles nous dire sur la condition humaine ? Ne signifient-elles pas que la conjugalité et la filiation sont les « grands biens » de la vie humaine ? Celles-ci s’imposent alors à la condition humaine non comme un fardeau, mais comme un « mystère » à recevoir. Elles invitent à consentir à sa propre vulnérabilité. Ce consentement ouvre à la vraie liberté. Là, chacun se découvre en plénitude en accueillant l’autre comme plus grand que soi dans son irréductibilité et sa singularité, offertes comme un don à recevoir. La vulnérabilité interdit toute domination de l’un par l’autre. Elle est au contraire un appel à la communion des personnes. C’est ainsi qu’elle est porte ouverte sur la joie.

La technique, une ère nouvelle pour la joie ?

Dans le jeu de miroirs entre la société et la famille, la science offre une belle espérance. L’avancée des découvertes scientifiques permet de soigner bien des maladies. Il faut évidemment s’en réjouir et encourager la recherche scientifique. Ainsi s’ouvrent de nouveaux chemins de joies familiales. Espérons que bientôt sera trouvé le remède à la stérilité.

Cependant, il faut bien reconnaître que la technique a envahi tous les domaines de la société. Elle s’est introduite au sein de la famille dans sa dimension la plus intime : l’amour entre l’homme et la femme, et leur désir d’enfant. L’amour familial se trouve ainsi confronté à de nouveaux défis. Comment technique et vulnérabilité peuvent-elles faire bon ménage ?

La médecine de reproduction rend pratiquement possible à tout désir d’enfant de se réaliser même si, pour l’instant, les techniques de procréation médicalement assistée ne satisfont qu’à 20 % des demandes. Des débats manifestent l’intention de réussir un jour à 100 %. Puisque la technique rend possible ce que l’amour ne peut concevoir, elle s’impose comme la maîtresse des lieux et attise le désir au point qu’il se transforme en « droit à l’enfant ». Elle est sommée de réaliser ce désir, à tout prix. Son échec est parfois insurmontable pour des couples qui n’ont interprété leur désir et leur amour qu’en regardant le miroir où se reflète la puissance technique.

La technique permet à des parents de choisir le génome de leur futur enfant. Mais alors qu’adviendra-t-il de sa liberté ? Et que sera pour les parents leur manière d’aimer leur enfant, plutôt programmé qu’accueilli comme un don ? Sa part génétique est en quelque sorte sacralisée au détriment d’autres dimensions fondamentales de son être. Les uns parlent alors du « tout génétique » tandis que d’autres optent pour le « tout affectif ». Cette sacralisation du génétique oblige notre société à choisir. Mais l’option est forcément arbitraire ; elle ne rend pas compte de l’homme, lui qui est un être d’esprit de condition corporelle, ou encore une unité spirituelle et corporelle [10]. À propos des cellules reproductrices, choisies pour réaliser ce programme ou données comme du matériel génétique, certains affirment qu’elles sont « déshumanisées » [11]. Pourtant, quoi qu’il en soit de l’option choisie, la technique construira des familles en programmant un enfant, avec ou sans anonymat suivant l’option retenue.

Au-delà de ces options, la conception de l’homme qu’elles véhiculent est radicale : il est le projet de lui-même, construit à sa guise, au risque d’être insatisfait de ses programmations. La technique, « œuvre du génie » de l’homme, ne le fabrique-t-elle pas en niant pratiquement sa condition sexuée et filiale ? Comment ne pas entrer dans cette négation ? Écoutons l’analyse de l’anthropologue Maurice Godelier : « Les anthropologues ont aujourd’hui fait l’inventaire d’à peu près tous les systèmes de parenté qui existent sur terre et n’ont pas trouvé de familles "homoparentales" : elles ne sont nulle part, une structure légitime et normal du système de parenté. L’homoparentalité est et sera pour un certain temps encore une création sociologique. » Il ajoute : « Pour la première fois, il ne faut pas deux, mais trois corps pour faire un enfant : aux deux parents peuvent s’ajouter une donneuse d’ovocytes, un donneur de sperme ou une mère porteuse. C’était impensable il y a encore quelques décennies : dans l’histoire de l’humanité, aucun mythe, à ma connaissance, n’avait jamais imaginé des choses pareilles ! » [12] Cela rejoint le propos d’Olivier Rey qui nous a précisé ici même que « les dieux antiques, si prompts aux métamorphoses, ne franchissaient jamais la frontière entre les sexes ». Ainsi, les mythes ont mis en exergue la différence sexuelle. Les anthropologues montrent aussi que toute personne humaine devient un être social par la filiation. Cette filiation constitue la différence irréductible entre les générations. De tout temps, on a tenté de déchiffrer l’énigme de ces deux différences plutôt en les exaltant dans leur irréductibilité, qu’en les diminuant au point peut-être de les faire disparaître. Aujourd’hui, bien que les enfants vivent dans des structures familiales de plus en plus diversifiées, 90 % des français pensent, selon une récente enquête de l’Insee que « pour grandir en étant heureux, un enfant a besoin d’un foyer avec un père et une mère » (mars 2011).

Au-delà de la technique, la sagesse de la raison et de la foi

Or, non seulement les techniques biomédicales ouvrent des possibles qui relativisent les deux différences, sexuelle et générationnelle, mais aussi elles mettent entre parenthèses ces moments singuliers où s’éprouvent leurs joies vives. En effet, la conception d’un nouvel être humain peut devenir étrangère à la relation conjugale de l’homme et de la femme. La femme, pour la fécondation de ses ovules, mène souvent seule « un parcours de combattant » qui, pour la conception, prend en quelque sorte la place de l’étreinte amoureuse pleine de joie. Par la gestation pour autrui, la femme reçoit un enfant sans connaître la joie de l’avoir porté et mis au monde. Certes, la générosité y est souvent présente, mais la raison profonde en est souvent absente. Ainsi en est-il du miroir qui renvoie à la famille la séduction de la prouesse technique.

Il est vrai que l’expérience ordinaire de la joie est éloquente. Mais la technique en masque les enjeux essentiels. Elle ne peut en rendre raison. En effet, souligne Benoît XVI, « le développement technologique peut amener à penser que la technique se suffit à elle-même, quand l’homme, en s’interrogeant uniquement sur le comment, omet de considérer tous les pourquoi qui le poussent à agir » [13]. Le raisonnement technique ou scientifique est utile, mais l’intelligence humaine peut infiniment plus : dans son effort de sagesse, elle est capable de comprendre ce que manifestent les joies intimes et vives au cœur de la famille. Jean-Paul II en a dit l’urgence : « Cette dimension sapientielle est d’autant plus indispensable aujourd’hui que l’immense accroissement du pouvoir technique de l’humanité demande une conscience vive et renouvelée des valeurs intimes. » [14] Ici, la philosophie, plus que la raison scientifique et la sociologie, est appelée à dire les « valeurs intimes » signifiées symboliquement par ces joies vives et si réelles de la condition humaine. Sa parole est urgente.

Dans la symphonie biblique de la joie, l’harmonique du bonheur se déploie. À « la plénitude des temps », tel un accord final mais annoncé, la conjugalité et la filiation font entendre leur admirable joie. Là, tout est récapitulé et dévoilé. Alors éclate l’hymne inépuisable du Magnificat de Marie, fille de Sion et mère de Jésus. Debout tout contre la croix, elle communia à son fils « triste à en mourir » (Mc 14, 34), « agneau de Dieu » (Jn 1, 36). Au matin de Pâques, elle partagea sa joie totale et inaltérable en le recevant, lui le Ressuscité, son fils vivant et plus beau que jamais ! Il est « puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24). Il est tout autant l’Époux (Jn 3, 29 ; 2 Co 1, 2) de l’humanité réconcilié que le Fils en qui tout a été créé et recréé (Mc 1, 1 ; 15, 39 ; Col 1, 13-16). En lui, la conjugalité et la filiation prennent leur sens ultime. La Bible nous le suggère : « Soyons dans l’allégresse et dans la joie, rendons gloire à Dieu, car voici les noces de l’Agneau, et son épouse s’est faite belle. » (Ap 19, 7) « La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste parce que son heure n’est pas encore venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. » (Jn 16, 20-21)

Dès lors, en réfléchissant sur la joie, nous comprenons que la famille porteuse de cette symbolique si riche et si éloquente est celle qui est irriguée par l’amour conjugal et filial. Elle est la cellule première et vitale de toute société qui, dès lors, doit la soutenir. Ses joies « indicibles » l’attestent ! Elles poussent naturellement l’homme et la femme à fonder une famille marquée par les différences de la conjugalité et de la filiation. Ils contribuent ainsi à la vitalité de la société. C’est pourquoi cette famille, marquée par les « joies indicibles », est un véritable projet de société.

Recevons pour finir ce qui peut être entendu comme un écho de ces joies familiales : « La joie surgit dans ces moments privilégiés où nous avons la nette sensation de renaître à la vie, ou d’accéder à un nouvel état de vie, soudain délivré des anciennes chaînes. Cela suppose que nous soyons auparavant passés par l’épreuve, la privation, la dépossession, par une sorte de mourir à soi.

Au sortir de là, la condition neuve où nous sommes plongés nous rappelle le don inouï qu’est la vie. Transportés de gratitude, nous ne "sautons" plus de joie ; nous serons plutôt enclin à nous mettre à genoux. Avec Pascal, nous nous entendons psalmodier en notre for intérieur : "Joie, joie, joie, pleurs de joie !" Tel l’arbre au printemps, qui s’éveille depuis ses racines, notre être se fait léger, aérien ; toutes ailes déployées, il est littéralement hors de soi, en "extase". Tant il est vrai que tout accomplissement de notre être est lui-même une donation, qu’il ne se situe pas en soi, mais en avant de soi. Et ce, d’autant plus que la joie toujours déborde. L’homme qui est habité par une telle joie aspire à la partager – avec des êtres chers, comme avec des inconnus, peu importe. Car le partage et la communion font partie de la joie, révélation de ce lien qui nous unit aux autres d’en-haut, et qui a nom transcendance [15]. »


Biographie Mgr d’Ornellas

Avant-dernier d’une famille de cinq enfants, Pierre d’Ornellas est né le 9 mai 1953 à Paris. Diplômé de l’École d’ingénieur des hautes études industrielles à l’Institut catholique de Lille, il a suivi sa formation théologique à l’Institut séculier Notre-Dame de Vie à Vénasque (Vaucluse), puis à la faculté de théologie de Fribourg (Suisse) et, enfin, à l’Institut catholique de Toulouse. Il a été ordonné prêtre le 15 août 1984 à Notre-Dame de Vie et évêque le 10 octobre 1997. Mgr d’Ornellas a été secrétaire particulier du cardinal Jean-Marie Lustiger, directeur de l’École cathédrale et évêque auxiliaire de Paris. Il est archevêque de Rennes depuis mars 2007. Président du groupe de travail épiscopal sur la bioéthique, Mgr Pierre d’Ornellas est également l’auteur de plusieurs ouvrages.

[1Jean-Paul II, Familiaris consortio (30 novembre 1981), n° 42 qui cite le concile Vatican II, Décret sur l’apostolat des laïcs, n° 11.

[2Jean-Paul II, Familiaris consortio, n° 45 qui cite le concile Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse, n° 5.

[3Cf. Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), n° 64.

[4Paul VI, concile Vatican II, déclaration sur l’éducation chrétienne, Gravissimum educationis (28 octobre 1965), n° 3.

[5Cf. Jean-Paul II, Familiaris consortio, n° 52.

[6Jean-Paul II, encyclique Redemptor hominis (4 mars 1979), n° 10.

[7Cf. Benoît XVI, encyclique sur l’amour chrétien, Deus caritas est (25 décembre 2005), n° 28 b).

[8Voir le concile Vatican II, constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et spes, II, chap. 1 ; Paul VI, encyclique Humanae vitae (20 juillet 1968) ; Jean-Paul II, exhortation apostolique Familiaris consortio (30 novembre 1981) ; Lettre aux familles (2 février 1994).

[9Benoît XVI, Deus caritas est, n° 2 à 12.

[10Voir le concile Vatican II, constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et spes, n° 14 : « corps et âme, vraiment un ».

[11Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard, 2004, p. 587.

[12Le Monde Magazine, n° 20486, 4 décembre 2010, p. 30.

[13Benoît XVI, encyclique sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité, Caritas in veritate, n° 70.

[14Jean-Paul II, encyclique sur la foi et la raison, Fides et ratio (14 septembre 1998), n° 81.

[15François Cheng, La joie en écho à une œuvre de Kim En Joong, Cerf, décembre 2010.

Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris 2011 : “La famille : héritage ou avenir ?”

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