Dimanche 11 mars : « La finance est-elle éthique ? »

Conférences de carême à Notre-Dame de Paris : « La solidarité, une exigence et une espérance »

La crise des subprimes puis la crise des dettes publiques de la
zone euro ont remis en question le système financier actuel. Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers et le
P. Gaël Giraud, s.j., chercheur en économie au CNRS et membre
fondateur de l’observatoire européen Finance Watch, s’interrogeront
sur les leçons à en tirer. Objectif : (re)penser la place de
l’homme au centre du système économique et financier mondial.

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Illustration : www.maguelonedufou.com

P. N.-D. – En quoi la finance de marché est-elle nécessaire ?

P. Gaël Giraud – Les marchés financiers ont le rôle essentiel de fournir de la liquidité aux acteurs économiques et de soutenir l’investissement des entrepreneurs. La finance de marché a donc une utilité propre. Le problème, c’est que l’on assiste, depuis les années 80, à une financiarisation de plus en plus globale des ressources économiques de nos pays. Aujourd’hui en France, les allocations
chômage, certaines assurances vie et certains plans d’épargnes de retraite se financent sur les marchés. En outre, la volatilité des cours de Bourse pénalise les investissements à long terme des entreprises – des investissements non rentables immédiatement, qui ne peuvent bénéficier de la confiance des marchés –. La question de l’entière financiarisation de la société s’impose : sommes-nous condamnés à confier nos ressources économiques et nos investissements aux humeurs des marchés ? À mon sens, la réponse est non.

P.N.-D. – Quelles leçons tirer de cette crise ?

P. Gaël Giraud – Cette crise permet de mettre fin à l’idolâtrie des marchés financiers à qui nous avons donné des attributs divins : ils sont omnipotents, omniscients et « bienveillants »… Trois gouvernements élus démocratiquement en Europe – l’Irlande, la Grèce et l’Italie – ont déjà été renversés sous la pression des marchés pour être remplacés, dans l’urgence, par des gouvernements techniques qui n’ont pas été choisis par le peuple. Cela peut faire réfléchir…
« Les marchés » sont une entité que personne ne contrôle : la multiplicité des investisseurs et l’anonymat des marchés mènent à une dilution des responsabilités. Pour réguler le système, des mesures intelligentes peuvent être prises. Le Conseil pontifical Justice et Paix propose notamment trois solutions : la séparation des métiers bancaires, l’instauration de la taxe Tobin – sur les transactions financières – et un droit de regard de l’État sur les banques qui ont été recapitalisées par l’argent du contribuable.

P.N.-D. – En quoi l’intervention de l’Église dans le débat est-elle légitime ?

P. Gaël Giraud – Dans la tourmente actuelle, c’est le lien social qui est enjeu. La Grèce est en train de sombrer. 200 000 Grecs ont déjà quitté Athènes, la misère s’étend et la consommation s’effondre. L’Église ne peut se désintéresser de la question qui rejoint la réalité de ce que vit l’homme, dans sa globalité. Affirmer la nature une et trinitaire de Dieu est aussi important pour l’Église que de condamner le prêt à intérêt – l’Église n’est jamais revenue sur cette condamnation qui date du IVe siècle –. Si elle tolère aujourd’hui le prêt à intérêt, elle condamne le principe du créancier qui assassine l’emprunteur. C’est la parabole du débiteur (Mt 18, 23-35), parfaitement d’actualité.
L’Église est là pour rappeler que c’est l’homme, par son ingéniosité qui produit la richesse, et non pas l’argent seul. On rejoint ici la parabole des talents, que chaque homme est appelé à faire fructifier. L’annonce de l’Évangile s’inscrit totalement dans la vie économique et chaque chrétien est invité à avoir un regard critique sur le sujet. • Propos recueillis par Laurence Faure

REPÈRES
La mission de l’Église

Éclairant la mission de l’Église dans le débat social et économique, l’encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009) de Benoît XVI rappelle que l’amour, « caritas », est la source et la finalité du développement humain : « Le partage des biens et des ressources, d’où provient le vrai développement, n’est pas assuré par le seul progrès technique et par de simples relations de convenance, mais par la puissance de l’amour qui vainc le mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et qui ouvre à la réciprocité des consciences et des libertés. » • L. F.

L’Éclairage de ...Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF)

« L’Europe est dans la tourmente financière et au cœur d’une crise sans précédent. Les États, les responsables politiques, les régulateurs et l’ensemble des acteurs économiques ne peuvent pas rester inactifs. Leur rôle est avant tout de restaurer la confiance et de remettre l’homme au centre de l’économie, et les marchés à son service. Des réformes sont possibles. Il convient de bien identifier les objectifs, d’adopter des politiques vigoureuses en matière de régulation financière et de se pencher sans tabou sur la meilleure manière de renforcer la gouvernance de l’Europe. Dans cette perspective, le dialogue avec l’Église est pertinent en ce qu’elle invite à développer une vision à long terme et constitue une force de cohésion et d’espoir. Il importe de nous demander quelle société nous voulons construire. Cette question résonne comme une invitation à la solidarité, mais aussi à
la responsabilité personnelle et collective au service du bien commun, de la justice et de l’efficacité. » • Propos recueillis par L. F.

Témoignage de Olivier Chemla, économiste, paroissien de St-Lambert de Vaugirard (15e).

« L’opacité de l’information qui règne autour de la notion de finance a rendu cette dernière insaisissable et néfaste aux yeux du grand public. Impossible, pour autant, de l’éradiquer, puisqu’elle soutient l’économie réelle. Il y a, en revanche, un besoin légitime de comprendre ce qui se fait dans le milieu de la finance : les marchés c’est quoi, pour qui et pourquoi ? Tout l’enjeu actuel consiste à incarner l’économie et la finance de marché pour qu’on ne perde pas de vue le développement humain. C’est précisément sur ce point que l’Église peut agir, en appelant les acteurs politiques, économiques et financiers à remettre l’homme au centre du débat. Les autorités compétentes sont, sinon en attente, du moins à l’écoute de l’expertise humaine de l’Église et, plus largement, de toutes les religions qui ont un discernement à apporter sur ces questions qui touchent, finalement, la vie de l’homme. » • Propos recueillis par L. F.

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