Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Fête patronale de St Louis

Dimanche 17 octobre 2010 – Année C – A Rome, messe à St Louis des Français pour la fête patronale de St Louis déplacée du 25 août.

- Ex 17, 8-13 ; Ps 120, 1-8 ; 2 Tm 3, 14-4,2 ; Lc 18, 1-8

Eminence,
Monsieur l’Ambassadeur,
Frères et sœurs,
Chers amis,

« Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Lc 18, 8). Comment cette question ne trouverait-elle pas un écho profond en nous ? Comment ne nous troublerait-elle pas, alors que nous savons combien les expressions de la foi à travers les siècles n’échappent pas à une fragilité permanente, et combien la foi elle-même suppose continuellement une décision nouvelle ? Comment ne serions-nous pas sensible à cette question au moment où se tient à Rome la session du Synode des évêques pour les Églises du Moyen-Orient, qui nous donne de voir comment un certain nombre de chrétiens sont amenés à rendre témoignage de leur foi dans des conditions difficiles, à moins qu’ils ne succombent peu à peu à la pression, qu’ils y renoncent ou quittent leur terre pour être fidèles au Christ. Et que dire de nos pays d’ancienne chrétienté, marqués par des siècles de fécondité et de splendeur de la foi et de la charité chrétiennes, et dans lesquels il nous semble que peu à peu les signes de l’appartenance chrétienne, sinon l’appartenance elle-même, tendent à s’effacer pour laisser la place à l’indifférence, quand ce n’est pas à l’hostilité ?

« Le Fils de l’homme quand il viendra trouvera-t-il la foi sur notre terre ? » Il est toujours tentant de se laisser porter à l’abattement devant l’usure, l’épuisement et l’affaiblissement auxquels sont soumises les forces de la foi. Mais le Christ, en posant cette question, ne veut certainement pas susciter chez ses disciples le sentiment d’un irréparable échec ni prophétiser que la foi de nos terres (ou de notre terre) sera dévastée et qu’au retour du Fils de l’homme il n’y aura plus rien ! Dans l’Evangile, les questions ou les paraboles proposées par le Christ ne sont jamais des moyens pour décourager ses auditeurs, mais au contraire des stimulations, des provocations et des appels pour les entraîner à la conversion. C’est pourquoi cette question de Jésus, posée à la fin de la parabole du juge injuste, nous incite-t-elle à tourner notre attention sur la nature et le contenu de cette foi, dont la persistance à travers les siècles nous semble si précaire.

Le premier signe de la foi, c’est la prière. Celle-ci est en effet la manière de reconnaître une autre présence que la nôtre dans la réalité du monde. Elle est l’affirmation que le déroulement des événements de notre vie obéit à une autre causalité que la simple causalité humaine et qu’en toute chose et à tout moment, il y a quelqu’un, qui veille sur les hommes et qui est prêt à répondre à leurs appels. L’évocation du combat d’Israël contre les Amalécites illustre ceci de manière très probante. Nous avons appris en effet qu’une guerre se gagne avec des armes et grâce à la supériorité des moyens mis en œuvre. Mais le récit du Livre de l’Exode veut nous faire découvrir que la véritable cause de la victoire d’Israël n’est ni sa supériorité numérique ou technique, ni même sa valeur morale ou celle de son droit sur celui des Amalécites ; mais que Dieu lui-même est la vraie cause de sa victoire. Le succès des armes se confirme à travers la prière continue de Moïse, non pas parce que les israélites sont meilleurs combattants que les Amalécites, mais parce que Dieu lui-même soutient ces armes. Dès lors, la victoire d’Israël sur les Amalécites n’est pas simplement une victoire militaire. Elle est d’abord l’accomplissement de la promesse que Dieu avait faite à son Peuple.

La persévérance de la prière de Moïse (et de ses frères qui portaient ses bras étendus sur le peuple), nous montre comment l’engagement dans la prière ouvre un chemin de foi. Trop souvent, nous avons de la prière une vision instantanée. Nous disons : « j’ai besoin », « j’ai envie », « je souffre », « j’espère », et nous voulons que la réponse vienne aussitôt. Mais ce n’est pas l’attitude de la foi. La foi nous donne de comprendre que la Parole de Dieu s’accomplit lorsque nous l’espérons, lorsque nous l’attendons, lorsque nous l’appelons et la sollicitons par un engagement durable de notre vie. La prière ne se réduit pas à une formule récitée mécaniquement, mais vise une orientation de tout notre cœur vers Dieu, qui est la source de toute efficacité.

« Priez sans cesse » dit le Seigneur (Lc 18, 1), comme saint Paul le redira dans une de ses épîtres (1 Th 5, 17). Notre obstination n’est pas en elle-même significative devant Dieu, mais notre persévérance dans le temps suivi de la prière creuse en nous le chemin de la foi. Au long de ces moments où nous déversons notre cœur devant Dieu, nous découvrons peu à peu comment Il est présent à nous-mêmes. A travers cet engagement prolongé, répété et insistant, ce que nous espérons, ce que nous demandons et ce que nous attendons se transforme et notre prière à Dieu n’est plus une information que nous lui adressons mais la source de la transformation de notre cœur.

Ainsi, le premier signe de la foi c’est notre prière. Elle manifeste que Dieu est quelqu’un dans notre vie, un compagnon de chaque jour et de chaque moment. Où que nous soyons, quoique nous fassions, notre cœur est toujours tourné vers Lui, et nous Lui exprimons notre amour, notre attente et notre confiance selon les moyens de chaque situation.

Cependant, la foi chrétienne n’est pas simplement cette orientation constante du cœur. Elle n’est pas simplement une expérience particulière de la religiosité humaine communément partagée. Le Christ ne nous invite pas à prier sous le signe de la foi simplement pour nous dire à sa façon de faire ce que font tous les hommes qui se tournent vers une transcendance. Nous sommes invités à prier sous le signe de la foi parce que cette foi ne définit pas seulement par l’attitude du notre cœur qu’elle met en œuvre, mais par le contenu auquel elle nous permet d’adhérer. Être chrétien ne consiste pas simplement à croire qu’il y a un Dieu plus grand que les hommes devant lequel nous pouvons exprimer nos désirs humains. C’est encore moins encore répéter mécaniquement des formules ou faire des sacrifices d’animaux ou d’hommes pour obtenir ce que nous désirons. Être chrétien c’est croire en une personne, en Jésus de Nazareth, mort et ressuscité pour notre Salut. Dès lors, la foi est ouverture de notre cœur mais aussi ouverture de notre esprit à cette présence vivante, active et permanente de Jésus ressuscité qui a envoyé son Esprit à ceux qui croient en Lui. La foi nous rend disponible à reconnaitre que Celui qui était de toute éternité auprès du Père a pris chair dans l’existence humaine pour la transformer et la ramener vers Dieu. Croire, c’est reconnaître que toutes les situations de la vie humaine sont pour la gloire de Dieu.

Quelque soit notre vocation et notre mission, quelques soient les moments de notre vie, des plus ordinaires aux plus exceptionnels, dans le travail de chaque jour, dans l’engagement du mariage, dans nos famille ou dans la vie consacrée, quoique nous fassions, « que nous mangions, que nous buvions » (1 Co 10, 31), toute notre vie et toutes nos vies sont pour Dieu. Par le Christ, l’accomplissement de l’Alliance entre Dieu et l’humanité ne s’accomplit pas sans nous, en dehors de nous ou malgré nous, mais avec nous. Croire au Christ, être chrétien ou vivre de la foi chrétienne, c’est ouvrir chaque moment de notre existence à la pénétration aimante de la miséricorde de Dieu, c’est faire de notre vie sur la terre un signe du Ciel.

Nous faisons aujourd’hui mémoire de saint Louis qui eut à vivre sa foi chrétienne dans la situation qui était la sienne : il a assumé les charges de sa responsabilité, il a accepté de prendre les décisions que l’on attendait de lui et d’exercer le pouvoir qui lui était confié dans la pauvreté d’un cœur de croyant au Christ. Il n’est pas cité en exemple pour des choses extraordinaires qu’il aurait accomplies, mais pour l’humilité de son cœur. Il savait que, chrétien, il ne pouvait vraiment être roi qu’en étant un disciple du Seigneur.

Frères et sœurs, en ce jour où le Christ nous invite à renouveler notre foi, à approfondir notre prière et à nous confier à nouveau à l’Esprit Saint, ne regardons pas notre situation présente avec les yeux d’une lecture historique réduite aux statistiques et aux signes mesurables. La réponse à la question de Jésus : « le Fils de l’homme trouvera-t-il la foi quand il viendra sur la terre ? », ne dépend pas du nombre, de la puissance ou des moyens que nous pouvons mettre en œuvre. Elle vient de la vérité de l’ouverture de notre cœur et de notre esprit. Jésus de Nazareth, mort et ressuscité, Fils de Dieu, est-il celui auquel nous croyons ? Est-il celui qui nous fait vivre ? Est-il vraiment celui que nous prions ? Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois Archevêque de Paris

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