Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe et bénédiction du nouvel autel majeur de Saint-Médard

Dimanche 11 septembre 2011 - Saint-Médard (Paris V)

Le mode de relation des disciples du Christ est fondé sur le pardon infini reçu par chacun d’entre-nous dès le départ. Par là, nous apprenons à offrir aussi à nos frères une miséricorde semblable à celle de Dieu.

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- Si 27, 30 ; 28, 1-7 ; Ps 102, 1-2, 3-4, 9-10, 11-12 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35

Frères et Sœurs,

Le chapitre 18 de l’évangile de saint Matthieu nous rapporte les orientations et les consignes que Jésus donne à ses disciples pour définir les modalités de la vie de la communauté qu’ils vont constituer. Par delà la communauté primitive, ces orientations concernent évidemment notre propre expérience ecclésiale.

Le passage entendu dimanche dernier (Mt 18, 15-20) nous a permis de comprendre comment la présence du Christ constitue le centre de gravité de la communion de toute la communauté. Les relations entre les disciples du Seigneur ne visent pas simplement un accord par négociations et concessions mutuelles, mais une véritable union dans le Christ lui-même. A travers les faits, cette exigence pose une question concrète dont Pierre se fait l’écho : tous sont convaincus qu’ils sont invités à vivre dans l’amour et la communion, mais dès lors, comment vivre les dissensions (au minimum) et les tensions entre les membres de la communauté qui ne manquent pas de surgir dès l’époque apostolique ? Comment réagir face aux divisions qui traversent la communauté chrétienne, comme elles traversent toutes les communautés humaines ? « Si mon frère a quelque chose contre moi combien de fois devrai-je lui pardonner ? » (Mt 18, 21). Jusqu’où devons-nous aller dans l’acceptation des erreurs, des maladresses, des rumeurs et des accusations que l’on fait courir les uns sur les autres, ou tout simplement de l’indifférence dans laquelle nous subsistons tout en participant à la même eucharistie ? Comment entrer réellement dans cette communion eucharistique que le Christ nous invite à vivre ?

Nous connaissons la réponse de Jésus à Pierre : « Tu pardonneras à ton frère non pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22), c’est-à-dire une plénitude (le chiffre 7) de plénitudes de fois, un nombre de pardons impossible à énumérer. Il n’y a pas de limite au pardon. Le pardon doit aller au bout, jusqu’au bout.

Nous percevons bien que cette invitation à vivre des relations sous le signe du pardon entre en tension – pour ne pas dire en contradiction – avec les mœurs de notre société. Dans la vie familiale, dans la vie sociale ou politique, la réaction spontanée n’est pas celle du pardon. C’est d’ailleurs ce que cherchent à mettre en évidence les « informateurs professionnels » qui, sous prétexte de faire écho aux naturelles contestations, cèdent en fait à une vision conflictuelle des relations entre les membres de notre société. Il faut reconnaître que malheureusement, notre intérêt pour la vie collective doit trop souvent être stimulé par la mise en valeur des conflits et l’attrait de ce qui ressemble à des combats.

Ce n’est assurément pas le mode de rapport en Église que le Christ propose. A chaque fois que nous plaquons sur l’expérience ecclésiale cette grille d’interprétation conflictuelle stimulatrice de tensions, nous aboutissons au résultat inverse de celui que nous prétendons atteindre. Cette manière de voir est inapte à faire ressortir ce qui fait l’originalité de la communauté ecclésiale. Elle fait simplement ressortir que cette communauté ecclésiale participe des mœurs générales, ce qui est une évidence qui peut se découvrir sans beaucoup d’efforts.

Comment rentrer dans cette logique du pardon sans limite ? Quand Jésus dit « jusqu’à soixante-dix fois sept fois », cela signifie qu’il n’y a pas de seuil au-delà duquel on ne serait plus tenu de pardonner. Comment est-il possible ou même imaginable pour la conscience humaine de pouvoir entrer dans cette dynamique infinie du pardon ? Beaucoup sont convaincus que cela n’est pas possible. Jésus nous fait entrer dans cette logique nouvelle par la parabole que nous avons entendue. Celle-ci ne met pas en avant nos capacités de pardonner, dont on voit bien, d’après le comportement du serviteur, qu’elles sont assez réduites. La parabole nous fait pénétrer dans la logique du pardon par la porte de la miséricorde infinie de Dieu, qui est capable de pardonner un tort considérable (« soixante millions de pièces d’argent » (Mt 18, 26) sans tenir compte de ses intérêts ni de nos capacités réelles. Dieu est miséricorde et pardon. Et ceux et celles qui veulent essayer de vivre selon la miséricorde qui leur est faite doivent entrer à leur tour dans cette logique de la miséricorde et du pardon.

Notre vie sacramentelle n’est pas simplement un tribut que nous payons aux obligations de notre statut de chrétien. Elle est vraiment cette participation à la miséricorde infinie de Dieu. Quand nous nous approchons du sacrement de la réconciliation, comme ce serviteur qui se jette aux pieds de son maître, en lui disant « prend pitié de moi », nous laissons la miséricorde et le pardon de Dieu toucher notre cœur et nous rendre capable, à notre tour d’entrer dans une relation miséricordieuse avec nos semblables. Car si les rapports humains que nous vivons dans la famille, le travail ou la société sont tellement marquées par cette tendance au conflit et à la violence, ce n’est peut-être pas d’abord parce que les autres sont vraiment mauvais et insupportables, mais probablement parce que nous-mêmes, nous ne faisons pas suffisamment l’expérience de notre pauvreté et de notre faiblesse en recevant le pardon de Dieu.

Quand nous nous approchons de l’Eucharistie, comme nous le faisons, je l’espère, chaque dimanche, nous nous approchons du sacrement de l’unité. Cette unité est signifiée physiquement dans cette église, comme dans la plupart des églises, par un autel majeur. Il symbolise la présence du Christ au milieu de son peuple. Il est le lieu où se célèbre sacramentellement l’effusion de la miséricorde et du pardon dans le don que le Christ fait de sa vie. Il symbolise l’unité du peuple chrétien rassemblé autour de son Seigneur. Participer à l’Eucharistie, ce n’est pas simplement venir puiser quelques lumières ou quelques forces en fonction de nos besoins particuliers. C’est entrer dans ce mouvement christique qui transforme peu à peu notre expérience humaine en expérience divine. C’est entrer dans ce mouvement où nos cœurs durs, nos « cœurs de pierre » sont transformés en cœurs de chair. C’est recevoir la capacité de nous comporter non pas comme des consommateurs juxtaposés autour d’un distributeur de bien, mais comme des frères unis et associés dans l’unité du Christ.

Frères et sœurs, la consécration de cet autel aujourd’hui est un beau signe de la convergence des efforts qui ont été faits par beaucoup d’entre vous pour aboutir à ce résultat. Elle est aussi le ferment d’une espérance : le Christ continuera à faire grandir en vos cœurs la capacité du pardon et de charité fraternelle de votre communauté.

Amen.

+André cardinal Vingt-Trois - Archevêque de Paris.

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