Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Immaculée Conception de la Vierge Marie – Solennité

Jeudi 8 décembre 2011 - Fête du Chapitre et du Séminaire - Cathédrale Notre-Dame de Paris-

Depuis les origines, l’histoire des hommes est marquée à la fois par le drame du péché et par l’expérance du Salut. En Marie la Vierge Immaculée, l’histoire du Salut bascule des promesses à la réalisation des promesses.

- Gn 3, 9-15.20 ; Ps 97, 1-4.6 ; Ep 1, 3-6.11-12 ; Lc 1, 26-38

Frères et Sœurs,

Les lectures de la Solennité l’Immaculée Conception nous font prendre conscience d’un double mouvement qui traverse l’ensemble de l’histoire humaine.

Après que le serpent eut tenté Adam et Eve et qu’ils eussent désobéi à Dieu, l’ensemble de leur descendance (toute l’espèce humaine) s’est trouvée prise dans le drame évoqué par le passage du livre de la Genèse que nous avons entendu. Dans un combat qui dure depuis les origines et se poursuivra jusqu’à la fin des temps, la liberté humaine doit se conquérir en dominant ce qui marque en nous la trace de la désobéissance initiale. Et notre personnalité blessée est entraînée à choisir plus souvent le mal qu’elle ne veut pas, plutôt que le bien qu’elle veut. Cette faiblesse qui caractérise l’existence humaine est à la fois son handicap et sa grandeur, puisque c’est par l’engagement de sa liberté que l’homme est appelé à surmonter sa tendance à se détourner de Dieu.

Mais, et c’est le second mouvement, dès le livre de la Genèse, Dieu annonce que cette faiblesse sera vaincue et que l’espèce humaine, ultimement, dominera le serpent. La révélation judéo-chrétienne, marquée de bout en bout par le drame du péché originel, sera le dévoilement de la manière dont Dieu fait échapper l’homme à cette malédiction. Ainsi, paradoxalement, les générations d’homme et de femmes à travers les siècles sont inscrites à la fois dans le contexte dramatique de cette rupture initiale, et aussi dans l’espérance de l’amour prévenant de Dieu. Elles sont au centre du dessein de Celui qui, « dès avant le commencement du monde » et la création du monde, a choisi ceux qu’Il appelle dans l’amour « à devenir saints et irréprochables sous son regard » (Ep 1, 4).

Parce que ces deux courants concernent les mêmes gens, habitent les mêmes cœurs et traversent les mêmes libertés, ils ont pu donner lieu à des interprétations parfois excessives. Mais Dieu n’a pas mis l’homme au monde pour la mort. Il ne l’a pas créé pour le conduire au désastre. Il n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Il a appelé l’homme à la vie pour lui faire connaître le bonheur et la joie sans fin d’être en communion avec Lui. Cette volonté initiale de Dieu, est antérieure même à la création, selon ce que saint Paul nous dit dans l’épître aux Éphésiens. Même si cela est mystérieux, ce dessein éternel enveloppe d’un manteau de grâces le drame de l’existence humaine.

Nous savons que notre liberté est blessée. Nous percevons bien que, entrer en communion avec Dieu et lui demeurer fidèles est pour nous un combat sans cesse à reprendre. Nous avons aussi compris que par nos propres ressources, nous ne pouvons pas espérer dominer l’ennemi du genre humain et devenir victorieux de celui qui nous agresse. Nous voyons que nous sommes marqués par cette rupture originelle.

Mais nous savons aussi que l’amour de Dieu, antérieur à cette rupture, ne s’est pas démenti après la rupture. Certes, Dieu a respecté la liberté qu’Il avait déposée au cœur de l’homme. Il a pris acte de la désobéissance et a laissé se dérouler la logique de cette désobéissance. Mais jamais, à aucun moment de l’histoire des hommes, la volonté éternelle de Dieu de sauver le monde ne s’est assoupie. Jamais Il n’a oublié ce qu’Il avait voulu. Jamais Il n’a abandonné le projet d’accomplir son dessein. Comme la Bible le rappelle, génération après génération, Dieu a proposé aux hommes des alliances renouvelées. Il leur a livré sa Loi de vie, pour qu’ils sachent comment mener leur existence. Il a suscité en leur cœur le désir d’une vie plus pure et plus belle. Il a soutenu à bout de bras, à travers les dégâts que le péché provoque dans l’histoire des hommes, l’espérance que rien n’est perdu définitivement.

Mais au terme, comment va-t-on passer de cette histoire dramatique à l’accomplissement de l’espérance et du Salut ? Comment va-t-on passer de Eve, la mère des vivants, à Marie, la mère du Rédempteur ? Comment va-t-on sortir de l’héritage de la rupture et entrer dans la Réconciliation ? « Comment cela se fera-t-il » (Lc 1, 34) ?

« Dès avant la création du monde », Dieu a tout disposé pour que les choses s’accomplissent selon sa volonté. Quand les temps sont venus, Il a suscité cette femme préservée de la rupture originelle pour que sa liberté soit intacte et plénière et qu’elle puisse totalement adhérer à l’appel de Dieu. « Qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1, 38) dit Marie. A partir de ce moment, l’histoire des hommes bascule de sa phase dramatique à sa phase salvifique. A partir de ce jour, le Salut n’est plus un désir ou une nostalgie. Il devient une réalité de l’histoire en la personne de Jésus de Nazareth.

Une grâce exceptionnelle a été confiée à la Vierge Marie : celle de pouvoir accueillir l’appel de Dieu et d’y répondre. Notre grâce n’est pas de partager son immunité, mais d’entrer grâce à elle dans l’adhésion la plus pleine possible à l’appel de Dieu, dans l’offrande la plus totale possible de nos forces et de nos moyens. Pour nous, avec Marie, aujourd’hui encore, le Christ est annoncé, accueilli et célébré au cœur de l’humanité.

Frères et sœurs, rendons grâce à Dieu qui nous entraîne dans l’histoire du Salut par la puissance de l’amour éternel qu’Il porte à l’humanité exilée dans le temps. Oui, le serpent a mordu la femme au talon, il a blessé l’humanité. Mais par la grâce de Dieu, l’humanité se dresse sauvée et victorieuse.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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