Homélie du Cardinal André Vingt-Trois – Solennité de la Toussaint

Jeudi 1er novembre 2012 - Notre-Dame de Paris

-  Ap 7, 2-4.9-14 ; Ps 23, 1-6 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a

Frères et Sœurs,

Comment ne serions-nous pas bouleversés en entendant ces paroles du Christ adressées à ses disciples, et donc à nous aussi ? Jésus a gravi la montagne, comme Moïse est monté sur le Sinaï pour recevoir les commandements de Dieu et les donner au Peuple de l’Alliance. Il a gravi la montagne, il a donné à ses disciples et à la foule qui les entourait le code, non pas de nouveaux commandements, mais le code du chemin pour aller vers la sainteté.

En entendant ces bénédictions que Jésus prononce sur la foule et sur ses disciples, nous pouvons mesurer un double écart. Le premier écart concerne ce qu’il considère comme une bénédiction et ce que le sens commun considère comme une malédiction. Qui pourrait être heureux d’être pauvre, de pleurer, de lutter pour la justice, de faire miséricorde ? Qui pourrait être heureux d’être persécuté et calomnié à cause du Christ ? Comment entendre cette parole et surtout la conclusion : « réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! » (Mt 5, 12) ? Quel écart entre ce chemin dessiné devant ses disciples et qui sera son propre chemin, et le désir inscrit dans le cœur de l’homme, de ne connaître ni la pauvreté, ni la persécution, ni la calomnie ! Comment vivre cet écart sans y voir une sorte de jugement sur ce qui habite nos cœurs ?

Et puis il y a un deuxième écart : celui qui nous sépare, nous, de cette béatitude. Quand nous regardons notre propre vie, quand nous regardons ce vers quoi nous aspirons, nous voyons bien que nous ne sommes pas encore complétement purifiés et sanctifiés. Et ces écarts entre ce que le monde cherche et ce que le Christ promet, entre ce que chacun de nous au fond de lui-même désire plus ou moins consciemment, et ce que le Christ l’appelle à chercher, ce double écart, nous ne pouvons le vivre que dans la foi. Si nous le vivons simplement au niveau de la perfection morale, alors il n’y a aucun espoir ! Nous ne serons jamais heureux d’être pauvres, malheureux, persécutés ou calomniés. C’est contraire aux aspirations les plus naturelles de notre cœur ! Comment allons-nous vivre cet écart dans le Christ, c’est-à-dire comme un chemin dans lequel il nous a précédés et nous appelle à le suivre ? En réalité, cet écart n’est pas un jugement de condamnation, c’est un espace d’espérance entre notre identité de fils de Dieu reçue au baptême, et la conversion plénière de notre cœur à travers les années que Dieu nous donne de vivre, ces quelques dizaines d’années au long desquelles nous apprenons peu à peu à désirer ce que Dieu veut nous donner. A travers les événements heureux ou malheureux de notre existence, nous apprenons peu à peu à reconnaître que la joie à laquelle le Christ nous appelle, « l’allégresse » qu’il nous promet, n’est pas seulement une consolation pour le futur mais déjà une réalité dans le présent.

Oui, le Christ ne prononce pas ces paroles pour décourager la foule qui l’entoure, et moins encore pour décourager ses disciples, il les leur donne comme une espérance, comme une promesse, comme un regard qui voit l’invisible. Il a devant lui des êtres pauvres, comme nous le sommes tous. Il a devant lui des libertés blessées, comme nous en portons tous. Il a devant lui des gens hésitants, comme nous le sommes tous. En portant sur eux son regard, il ne se laisse pas enfermer dans les limites de ses auditeurs, mais il veut regarder plus profondément, à la source où ils sont devenus enfants de Dieu, comme nous le dit l’épître de saint Jean : « il est grand l’amour dont le Père nous a aimés : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu - et nous le sommes » (1 Jn 3, 1). Derrière la faiblesse de notre existence humaine, le regard du Christ déchiffre cette identité de fils de Dieu. Jésus s’appuie sur cette réalité pour espérer, avec nous, que nous arriverons progressivement à nous laisser transformer par sa vie, de telle façon que notre cœur, notre liberté, notre volonté soient tournées vers ce que Dieu veut pour nous, plutôt que vers ce que nous voulons de Dieu. Cette transformation intérieure de notre désir, cette orientation nouvelle de notre espérance vont nous faire regarder d’une façon renouvelée les événements que nous vivons, les faiblesses que nous supportons, les malheurs qui peuvent nous arriver, les trahisons, les ruptures, les pauvretés de notre liberté, tout ce qui fait la chair de notre existence ! Tout cela n’est pas la fin de tout, c’est l’étape intermédiaire au long de laquelle, peu à peu, notre identité d’enfant de Dieu transforme de l’intérieur ce que nous sommes et nous fait devenir vraiment ce que nous sommes. « Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement » nous dit saint Jean, « nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra nous serons semblables à lui » (1 Jn 3, 2). C’est cette similitude avec lui, cette identification déjà pleinement réalisée par le baptême et la confirmation, que nous sommes appelés à laisser construire par l’Esprit Saint en nous. Nous avons été identifiés au Christ par notre baptême et notre confirmation, mais cette identification n’est pas un événement statique, qui existerait indépendamment de ce que nous faisons, de ce que nous vivons, indépendamment de notre liberté. C’est une énergie déposée pour nous permettre de rejoindre progressivement jusqu’au terme de notre vie, cette identité de fils de Dieu qui sera pleinement manifestée quand nous serons devant lui face à face.

Et c’est pourquoi la fête des saints que nous célébrons aujourd’hui est une fête de l’espérance. Nous avons tous connu des hommes et des femmes modestes, qui n’ont pas fait des choses extraordinaires, mais qui ont essayé jour après jour, de vivre l’Évangile et de laisser conduire leur vie par l’amour de Dieu. Ces hommes et ces femmes que nous avons connus, maintenant dans la gloire du Seigneur, sont des avant-coureurs. Ayant vécu avant nous, ils nous font comprendre que nous aussi, nous sommes appelés à cette plénitude de vie et à cette plénitude de joie. Et cela n’est pas réservé seulement à quelques êtres exceptionnels, mais à une multitude innombrable, comme nous le dit le livre de l’Apocalypse, une multitude « de toutes nations, peuples, races, cultures » (Ap 7, 9), une multitude d’hommes et de femmes qui se sont laissé conduire par leur conscience, par la volonté de Dieu, par l’appel du Christ et qui ont laissé progressivement leur vie s’identifier à la vie de Jésus.

Frères et sœurs, en faisant mémoire de tous ces saints, nous rendons grâce à Dieu, non seulement pour leur gloire, mais nous rendons grâce à Dieu pour l’espérance mise en nos cœurs : chacun de nous peut devenir un saint s’il se laisse habiter et transformer par le Christ.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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