Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à l’occasion du 50e Anniversaire du transfert de la sépulture de Franz STOCK à Chartres- – 11e dimanche du temps ordinaire – Année C.

Dimanche 16 juin 2013 - Cathédrale Notre-Dame de Chartres

La compassion dont l’abbé Franz Stock fit preuve comme aumônier durant la 2ème Guerre dans les prisons parisiennes visait tout homme quelle que soit son origine. Devenu prisonnier lui-même puis par la suite responsable du Séminaire des barbelés, le ministère de la miséricorde qu’il mit constamment en œuvre a été l’axe principal autour duquel tout s’est organisé et autour duquel sa vie elle-même a été consumée.

- 2 S 12, 7-10.13 ; Ps 31, 1-2.5.7.10-11 ; Ga 2, 16.19-21 ; Lc 7, 36 - 8, 3

Frères et Sœurs,

Quiconque a visité quelques villages de la campagne française ou de la campagne allemande a pu reconnaître les traces, à travers les monuments aux morts ou les plaques commémoratives, des innombrables victimes de la Première guerre mondiale. On peut y voir revenir, à maintes reprises, le même nom, ce qui veut dire que plusieurs hommes de la même famille sont morts au cours de cette guerre. Il n’est pas difficile de comprendre à quel degré, la rancune et l’animosité ont pu être exacerbées après un tel massacre. Etait-il possible un jour que ces deux nations, de part et d’autre du Rhin, ne fussent plus des nations ennemies ? Qui aurait pu le croire après la guerre de 1870 et après la Première guerre mondiale ? Ils étaient peu nombreux ceux qui misaient sur une possible réconciliation, malgré la façon particulièrement difficile dont le Traité de Versailles avait été reçu en Allemagne. Ils étaient peu nombreux les hommes politiques capables de surmonter cette époque, comme le firent en France Aristide Briand, et en Allemagne Gustav Stresemann, capables de se parler l’un à l’autre comme symboles d’un nouveau discours pouvant s’établir entre les deux peuples. Ils étaient peu nombreux les Allemands et les Français capables d’imaginer qu’un jour à la haine pourraient succéder la réconciliation et l’amitié. Il s’agissait vraisemblablement d’un regard prophétique sur l’avenir.

Dès sa jeunesse, Franz Stock a été associé à ce regard prophétique à travers les mouvements qu’il a fréquentés, à travers les expériences internationales qui se sont déroulées en Allemagne et en France, en particulier avec les Compagnons de Saint François, à travers la découverte que ces rencontres, et spécialement la Marche pour la Paix, permettaient de faire d’un pays jusqu’alors encore ennemi. C’est ainsi que Franz Stock, à travers ses expériences de jeunesse, fut engagé dans un chemin où sa culture allemande alla au-devant de la culture française, dont il devint peu à peu un familier et un ami. Installé comme curé-recteur de la Communauté allemande de Paris dans les années 30, il a vu comment la récupération politique de la Première guerre mondiale a pu servir de levier à l’instauration d’un régime voulant non seulement revenir sur le Traité de Versailles mais encore établir une nouvelle domination sur l’Europe.

Les historiens peuvent discuter sur les causes et les leviers du mouvement qui allait établir la terreur sur des dizaines de millions d’Européens pendant plusieurs années. Ce n’est pas le point de vue sous lequel nous nous plaçons ici quand nous entendons le récit des gestes de pardon et de miséricorde que Dieu adresse à l’humanité. Nous venons d’entendre le récit d’un appel à la conversion tel que le Prophète l’a adressé au Roi David, et celui du pardon accordé par Jésus à cette femme pécheresse. Peut-on comprendre quelque chose de cette volonté miséricordieuse de Dieu venu en la personne de son Fils non seulement pour pardonner tel ou tel pécheur particulier, mais pour libérer l’humanité des esprits mauvais qui l’habitent et qui lui rendent la vie impossible, telles ces femmes que Jésus a délivrées de leurs esprits mauvais et guéries de leurs maladies, et qui sont les témoins de cette puissance libératrice que le Christ met en œuvre à travers son ministère public ? Que nous apprend cette puissance libératrice ? Certes, il y a l’apparence, ou plus exactement la visibilité des événements, ce que tout le monde peut voir, ce que tout le monde peut connaître -comme par exemple le genre de vie de cette femme qui vient se mettre aux pieds de Jésus, tout le monde sait que c’est une femme de mauvaise vie, le pharisien le sait plus que tout autre- il y a aussi les événements qui marquent l’histoire des peuples, le déclenchement des conflits internationaux, la souffrance des combats, les conséquences de la guerre, tout cela constitue la matière de l’histoire, c’est ce que nous pouvons voir, constater et connaître. Mais la question à laquelle est confronté l’homme, c’est de savoir s’il va se laisser dominer par le cours des événements de l’histoire ou s’il est capable, par une force dont l’humanité est dépositaire, de surmonter l’événement pour lui donner un sens nouveau.

L’expérience internationale de Franz Stock l’a entrainé sur un chemin où il fallait surmonter le visible, surmonter le connu pour accéder à un autre niveau de réalité. La guerre, on en connaît les ressorts, on peut en discuter les causes, on peut les identifier. Mais ce qui est dans le cœur de l’homme, les esprits mauvais qui y sont déchaînés au sens propre, affranchis des contraintes de la vie civilisée, se donne libre cours non pas simplement pour des motifs internationaux, mais parce que le déchaînement de la violence et de la haine rejoint profondément les esprits mauvais qui habitent le cœur de l’homme. Aussi, la question n’est pas simplement de savoir si nous sommes capables de pardonner les horreurs que l’on a subies, mais surtout de savoir si nous sommes capables d’identifier la racine de ces horreurs, et l’appel à la conversion qu’elle recèle pour tout homme. Beaucoup en France et en Allemagne connaissent le rôle que Franz STOCK a joué dans la période critique de la guerre, de l’occupation allemande en France et des suites de la guerre.

Comment comprendre ce rôle ? Seulement parce qu’il était là ? Parce qu’il avait une amitié culturelle qui l’unissait à la France ? Ou bien parce qu’il était le ministre et le signe d’une force capable de surmonter le fossé infranchissable qui séparait la puissance occupante de ses victimes, quand il allait visiter les prisonniers, les condamnés à mort allemands ? Faisant cela, il ne reniait rien de sa nationalité et de son appartenance. Comme prêtre du Christ, il transcendait son appartenance nationale par le ministère qu’il avait reçu et par la mission qui lui était confiée d’être le témoin et le ministre de la miséricorde, non seulement pour les victimes auprès desquelles il se dépensait, mais aussi à travers le regard converti à la sainteté qu’il essayait de susciter chez eux, même pour les bourreaux. C’est ainsi qu’à travers la vie de Franz Stock nous découvrons que l’œuvre de compassion n’est pas une activité idéologique qui ne s’applique qu’aux bons combattants et qui se refuse aux mauvais combattants. La compassion dont il est le porteur vise tout homme, et la succession des époques qui a amené Franz Stock à devenir lui-même prisonnier et responsable du Séminaire des barbelés montrent que dans sa vie sacerdotale, le ministère de la miséricorde a été l’axe principal autour duquel tout s’est organisé et autour duquel sa vie elle-même a été consumée.

Ce ministère n’est pas simplement une mission extrinsèque que l’on peut exercer comme d’autres fonctions. Ce ministère suppose que celui qui en est porteur offre sa propre vie comme gage. Si le Christ, comme nous le rappelle l’évangile de saint Luc, pardonne les péchés, immédiatement la question se pose : comment un homme peut-il pardonner les péchés ? Comment un homme peut-il accorder le pardon, s’il ne se livre pas pour le pardon ? Et nous comprenons à travers l’histoire de Franz Stock que cette offrande de lui-même à travers son ministère a été l’une des lignes directrices de son histoire.

Au moment où nous célébrons simultanément le 50e anniversaire de la ratification du Traité de l’Élysée entre la France et l’Allemagne et le 50e anniversaire du transfert de la dépouille de Franz Stock du cimetière de Thiais à l’église Saint-Jean-Baptiste de Rechèvres, il est bon de nous rappeler que la progression de la paix dans le monde, la capacité de surmonter les conflits, l’aptitude à échapper aux démons de la violence, dépendent de notre propre capacité à convertir notre vie et à l’offrir pour que les hommes puissent se pardonner et s’aimer. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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