Interview du cardinal André Vingt-Trois dans La Vie au sujet des questions d’actualité qui font courir un risque majeur à la société et à l’homme

La Vie – 28 juin 2012

Le cardinal interpelle la nouvelle majorité présidentielle.

En tant que président de la Conférence des évêques, le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, suit avec une attention particulière les évolutions de la société. Juste au début de la campagne électorale, il avait rappelé ses convictions dans La Vie, notamment sur la laïcité (voir le n° 3466, du 2 février). Une fois retombée l’effervescence des urnes, et face à la nouvelle donne politique, il prend à nouveau la parole et interpelle le gouvernement.

Que vous inspire le nouveau paysage politique, à savoir que le Parti socialiste détient désormais tous les leviers ?

Ceci constitue une responsabilité particulière : celle de ne pas exercer le pouvoir de façon partisane. D’autant que François Hollande a promis de ne pas exacerber les divisions. Il sait bien que sa victoire n’est pas l’expression d’un rassemblement de tout le pays, loin de là. Pour le deuxième tour des législatives, la moitié des électeurs n’ont pas voté. Gouverner sans prendre en considération les opposants ou ceux qui ne se sont pas exprimés et n’ont plus confiance dans le système serait une faute. Une majorité politique qui prendrait des décisions sans considérer les divisions qu’elles pourraient provoquer ferait une erreur. Je veux rappeler ici que si la République est laïque, la société, elle, n’est pas laïque. Elle est composée de gens qui ont des croyances. Il serait funeste d’oublier cet écart entre la société, riche de croyances multiples, ici et outre-mer, et l’État, tenu à une neutralité absolue.

Les évêques, dont vous en particulier, ont fait entendre leur voix avant la campagne électorale. Avez-vous le sentiment que votre parole a eu un impact ?

Je pense que des questions ont été entendues. À gauche, il y a des signaux indiquant que l’on ne veut pas durcir ce que certains socialistes avaient exprimé de façon très militante durant la campagne. Par exemple, on entend ici et là que le gouvernement ne vise pas l’introduction de l’euthanasie au sens strict, mais un élargissement de la loi Leonetti. Et je sais aussi que, même parmi les partisans de la nouvelle majorité, il y a des gens qui ne souhaitent pas cet élargissement. Que ceux-ci n’osent pas toujours dire en public ce qu’ils pensent pose question, mais n’empêche pas qu’ils existent. Le gouvernement ne peut ignorer cela et doit au moins permettre un large débat, qui pourrait, par exemple, faire le point sur l’application de lois permissives en Suisse, en Belgique ou ailleurs.

Vous ne semblez pas inquiet. Vous ne redoutez pas un projet de loi très libéral ?

Si, je le redoute, parce que c’est possible, comme je le redoutais hier ou avant-hier. Si le président Sarkozy avait été réélu, qui sait s’il aurait pu résister si facilement à ceux de son camp qui veulent légaliser l’euthanasie. Ce n’est pas un clivage gauche-droite. C’est un clivage sur la conception de l’homme et la manière d’accompagner la vie humaine. C’est un choix de civilisation.

Comment comptez-vous peser sur ce débat ? Êtes-vous dans une logique d’interpellation ou d’affrontement ?

Je suis aujourd’hui dans une logique d’interpellation. Mon souci n’est pas de défendre un pré carré confessionnel, mais de faire entendre les questions que nous posons pour l’avenir de toute notre société. Que devient une société dans laquelle le commandement de ne pas tuer est légalement contourné ? Quelle faiblesse culturelle et collective s’exprime derrière le fait que les gens veulent toujours que leurs comportements soient légalement reconnus et donc légitimés ? Il peut survenir des situations limites dans lesquelles certains décident de transgresser la loi. Dans ces cas, le rôle de l’État est de rendre la justice, même avec mansuétude, pas de prévoir des lois qui effaceraient la transgression !

Comment voyez-vous le dossier du mariage gay ?

A.V.-T. Dans la représentation culturelle commune, on est passé progressivement de la transmission intergénérationnelle, et donc de la responsabilité à l’égard des enfants, à une attitude de « consommation » des enfants comme un bien auquel chacun aurait droit. Ce bouleversement est un retournement complet. Par ailleurs, certains exigent que la société donne un statut légal aux orientations sexuelles. Or beaucoup de philosophes expliquent qu’il y a une différence entre le sexe, qui est constitutif de la relation sociale, et l’orientation sexuelle. Si on confond les deux, on réclame que toute orientation sexuelle puisse être institutionnalisée et universalisée. Mais si on fait la loi pour satisfaire chaque catégorie particulière, quelle peut être sa valeur universelle ?

Si on est dans un basculement de civilisation si radical, l’opposition au mariage gay n’est-elle pas une cause perdue ?

La cause n’est pas si perdue qu’il y paraît. Tout ne serait pas si simple. Quel contenu social l’officier d’état civil donnerait-il à ce qu’il célèbre ? Et quand les Français verront sur leur livret de famille : « parent 1 » et « parent 2 », à la place de « père et mère », ils vont mieux comprendre le problème. Mais les enjeux ne concernent pas seulement la morale personnelle. Il faut éclairer et combattre l’orientation globale qui sous-tend ce projet : la généralisation du libéralisme individualiste dans tous les domaines de l’existence humaine. Ce qui nous menace dans le domaine économique et financier nous menace aussi dans la vie familiale et sociale. L’homme est un tout. On ne peut pas s’appuyer sur deux dynamismes antagonistes pour gérer une même réalité : on ne peut pas, d’un côté, vouloir une économie solidaire qui surmonte les intérêts particuliers et, de l’autre, promouvoir une morale sociale qui soit simplement l’addition des désirs particuliers.

Il me semble que l’ambition du gouvernement est de construire une société solidaire garante d’un bien commun qui dépasse les intérêts individuels. Il se tromperait en imaginant « jouer » le collectif en économie et l’individualisme dans les mœurs. Vider le mariage de sa fonction sociale est une mesure qui mine le sens de l’appartenance sociale dans tous les domaines. Le mariage pour des personnes du même sexe n’est-il pas l’aboutissement de l’individualisme libéral ? Les catholiques doivent-ils revendiquer d’être entendus sur des vérités qui ne sont plus partagées, alors qu’elles étaient jadis évidentes pour tous. Ou laisser tomber et se replier sur eux ?

On est dans une phase historique de transition, où les grands objectifs de la révélation biblique et la civilisation sécularisée de l’Occident ne coïncident plus. Ce qui définit deux lignes d’action.

Quand des mutations font courir un risque majeur à la société et à l’homme, nous devons d’abord jouer un rôle d’éveilleur ou de sentinelle, puis prendre nos responsabilités. Cette interpellation, cette contestation démocratique doivent s’exprimer dans les urnes, dans la prise de parole et dans les engagements civiques et sociaux. C’est pourquoi j’appelle au courage politique les responsables qui, à gauche et à droite, sont contre le libéralisme individualiste en matière sociétale. Si ceux-ci n’ont pas le courage, de dire ce qu’ils pensent qui le fera ? Tous les chrétiens doivent avoir à cœur de s’exprimer dans leur droit de citoyen. Ensuite, il y a l’exemplarité des catholiques. Affirmer qu’il est préférable pour des enfants d’avoir un père et une mère n’est pas crédible si nos familles apparaissaient comme des lieux invivables. Mais si les familles chrétiennes montrent qu’elles traversent les crises, qu’elles font grandir chacun dans l’harmonie et la communion, alors le voisin de palier peut se dire : « Ils pratiquent ce qu’ils disent et cela m’intéresse. » Le chrétien ne vise pas à former une société dans la société. Il vise l’universel, et ne s’en cache pas.

Il y a quelques années, l’Église affirmait que les valeurs du FN n’étaient pas compatibles avec celles du christianisme. On n’a pas entendu cela lors de la campagne...

Je ne suis pas l’arbitre entre des partis qui auraient des valeurs christiano-compatibles et d’autres qui ne les auraient pas. Le christianisme exprime un projet qui ne s’identifie à aucun programme et à aucun parti. Les chrétiens sont donc toujours inévitablement acculés à exercer un discernement. Par ailleurs, je prends très au sérieux les professions de foi de « laïcité » de certains dirigeants du FN. Certains observateurs les ont interprétées comme des attaques qui visaient seulement l’islam. Pour ma part, je les comprends comme une opposition frontale à toutes les religions dans la mesure où celles-ci appellent à un véritable respect de l’homme.

Interview de Jean Mercier et de Jean-Pierre Denis.

Source : lavie.fr

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