L’Église
Catholique
À Paris

Nouvelles d’un prêtre parisien en mission au Pérou

P. Marcelo Rineau, prêtre Fidéi donum au Pérou

Huaycan le 30 août 2010, en la fête de Sainte Rose de Lima

Chers amis de Belleville et d’ailleurs,

A mon dixième mois de mon deuxième séjour au Pérou, j’ai le plaisir de vous donner quelques nouvelles. Je suis en bonne santé, merci à Celui qui en est le maître.

Pour vous faire part du quotidien de ma vie ici, voici le récit d’un jour ordinaire. C’était un lundi. Le Padre Jhony m’a demandé ce matin de le remplacer au commentaire d’évangile qu’il fait chaque matin á Radio Emmanuel. Je dégringole de mes hauteurs en moto-taxi à 6 h. Je parle à la radio un quart d´heure sur l’évangile du jour : Je m’en vais ensuite prier à la chapelle d’adoration avant le petit déjeuner au presbytère : Cette radio émet toute la journée dans un rayon de 15 km et est très écoutée : Comme nous n’avons pratiquement aucun moyen de communication écrite, tel le “Belleville Dimanche” de ma paroisse St J.B. de Belleville, c’est par radio que nous informons des réunions, des horaires et des campagnes de catéchèse, avec beaucoup de musique et de chansons d’un bon niveau culturel.

Ensuite puisque c’est lundi mon jour de relaxe, je décide de marcher. Je remonte chez moi à pied, 2 km. Bon pour le cœur, dit mon médecin, je devrais le faire tous les jours, mais en général, quand je le fais, c’est plutôt en descendant. Je fais mes courses au marché voisin de fruits et légumes. Je connais la plupart des vendeuses, qui souvent ajoutent quelques petits citrons verts ou une salade gratuite pour le padrecito.

J’attends F…, qui m’a demandé un long entretien pour y voir plus clair dans sa vie bouleversée. Je l’ai connue gamine, lors de mon premier séjour à Vitarte. Nous avions convenu de déjeuner ensemble à midi. A ma surprise, elle débarque avec son cabas plein de victuailles. Je dois ranger mes affaires, c’est elle qui prépare. J’écoute un récit d’échec douloureux après une relation amoureuse de cinq ans et en plus des problèmes à son travail où elle risque le renvoi : Mais son angoisse est surtout d’être seule à l’approche de la quarantaine. Parler soulage, elle repart réconfortée. Qui suis-je ? psy, prêtre, ami, conseiller spirituel ? un peu tout ça à la fois.

Après la sieste obligatoire, j’ai rendez.vous avec Vilma, une maman de la catéchèse familiale, qui me présente son amie Silvia, qui est dans la dèche, avec un bébé accroché dans le dos. Les deux femmes me demandent en s’excusant si j’aurais le courage de les accompagner jusqu’en haut où habite Silvia. En montant Sylvia me raconte sa vie : son mari est parti avec une autre, lui laissant à charge les quatre enfants : 17, 14, 9 et 1 an(s). Elle me dit que ses deux aînés sont en grave danger de se perdre ; ils disparaissent plusieurs jours, se joignent à une “pandilla” (= petite bande de délinquants, qui généralement se droguent). Après 200 marches d’escalier, il faut continuer d’escalader la pente de gravillons qui roulent sous les souliers : J’envie le fils de S., 9 ans, qui saute de rocher en rocher comme un chevreau. Et nous voilà presque tout en haut sur un terrain que l’organisation des voisins a accordé à cette famille. Terrain, c’est beaucoup dire, on a creusé le flanc de la montagne pour dégager un palier de 10 m. sur 4. Et là Silvia a planté une tente de toile noire, récupérée d’un camp de réfugiés. A l’intérieur deux lits et une méchante cuisinière à gaz. Je leur demande s’il serait possible de creuser encore un peu le flanc du “cerro” (colline) pour dégager un mètre ou deux de plus en largeur, parce que le service social de la paroisse offre des maisons en bois de cinq mètres de largeur avec toit de tôles ondulées. Je m’engage pour la paroisse à fournir cette maison dans les trois mois qui viennent. Silvia serait bien en peine de construire elle-même, elle se nourrit elle et les enfants dans un “comedor”, service d’entraide de cantines autogérées par les femmes. Le seul argent qu’elle gagne, c’est en lavant le linge de voisines qui travaillent. Silvia reprend espoir : Je la verrai souvent les jours suivants, je l’ai confiée, à la petite sœur Martina, religieuse coréenne de notre service social.

Je vais ensuite visiter Jésus et Violeta, que je connais depuis mon arrivée à Huaycan : Jésus n’a pas de santé, il lui arrive de ne travailler que trois jours par semaine, comme manœuvre de transport de briques : Petit, râblé, comme souvent les montagnards des Andes d’Ayacucho, il paraît costaud, mais il souffre de parasites qui le rongent. Sa femme Violeta, 24 ans, 2 enfants, est rayonnante avec un ventre proéminent : son troisième naîtra fin septembre. : Comme toutes les femmes en extrême pauvreté elle aussi se fait quelques pièces en lavant le linge. Je l’ai aussi embauchée à me faire trois heures de ménage, dans les locaux de ma chapelle et chez moi. Le petit boulot que je lui donne lui permet d’acheter plus de nourriture et le lait quotidien pour les deux filles,7 et 4 ans, qui ne font pas le poids de leur âge. Jésus rêve d’un travail moins dur, il voudrait s’acheter une moto-taxi d’occasion, mais il n’a pas le capital, donc pas le choix, il lui faut continuer à charger les briques.

Ce soir c’est la réunion mensuelle du conseil paroissial, où nous réunissons les principaux agents pastoraux de notre grande paroisse ainsi que les responsables de zones : 30 zones, 30 chapelles. Moi je suis en charge de six. Le Conseil pourrait être une organisation très démocratique mais il est difficile de donner la parole à 50 personnes réunies. J’admire Jhony, mon curé, qui dirige de son mieux, humblement sans s’imposer , avec une grande douceur évangélique… à sa place moi je serais plus directif. Quand je rentre chez moi il est presque 23 h. Dans la “combi”, camionnette de 14 places, principal transport en commun de Huaycan, nous sommes vingt et le gringo doit courber l’échine, car du plancher au toit il n’y pas la hauteur de mes 173 cm.

Je rentre dans mon quartier, la zone “M”. Je dois passer à côté d’un temple évangéliste, toutes portes fermées. J’entends de l’intérieur du temple des cris épouvantables, comme si on égorgeait une personne. Erreur, c’est une séance d’exorcisme, on chasse les démons à grands bruits. J’ai beaucoup d’amitié pour les protestants mes frères séparés, mais là c’est trop : le dialogue œcuménique est pratiquement impossible avec des gens fanatisés, qui font une lecture de la bible abracadabrantesque et apocalyptique… où tous les catholiques sont voués au feu de l’enfer. Sur mon territoire nous avons six chapelles catholiques et au moins une vingtaine de petits temples de toutes les religions.

Pour terminer, deux questions que je vous pose : première, ca ne vous fait rien qu’on ait troué le fond de la mer pour tirer du pétrole n’importe comment au risque de souiller des kilomètres carrés de côtes et de de mer ? Les Péruviens qui ont gardé un grand respect pour la “Pachamama,” la terre-mère, sont scandalisés. La terre est une mère qui te donne son lait, mais tu ne la mords pas pour sucer son sang. Deuxième : ça ne vous fait rien que notre gouvernement français expulse les Roms ? ¿Quels crimes ont-ils commis ? Les Péruviens, les “cholos”, qui ont le sang indien et la peau mate, sont scandalisés de ce qui se passe en France, car ils se souviennent d’un temps pas si lointain de grande violence raciste à leur égard.

Dans quinze jours, nous accueillerons Camille Millour, séminariste de Paris, de mon diocèse. Il vient à Huaycan, non pas en touriste, mais pour un stage d’insertion et de service. Je le piloterai.

Je tiens à remercier les paroissiens de Belleville, qui m’ont envoyé un gros chèque d’euros, qui fond comme neige au soleil au profit du service social, que j’évoque ci-dessus.

Septembre, en France c’est la rentrée, pour nous c’est le printemps. Je vous souhaite une bonne reprise, et aux gens du vignoble de belles vendanges. Et je compte sur votre prière comme vous pouvez compter sur la mienne.

Marcelo

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