L’Église
Catholique
À Paris

Homélie de Mgr Éric de Moulins Beaufort lors du pèlerinage diocésain à Turin à l’Ascension 2010

À Oropa le samedi 15 mai 2010.

Frères et soeurs ; il n’est pas facile de décider d’où il faut prêcher dans une basilique comble et organisée comme celle-ci, avec une nef très éloignée du choeur et trois demi-cercles pleins de gens entourant l’autel… Vous me pardonnerez de faire une homélie itinérante, cela me permettra d’essayer de voir l’ensemble des composantes de notre assemblée.

Je voudrais aussi au début de cette homélie que nous pensions ensemble à quelques-uns des nôtres qui sont malades. Un jeune homme a été opéré de l’appendicite, deux ou trois autres pèlerins ont dû être évacués vers divers hôpitaux pour des incidents dont nous espérons qu’ils ne sont pas trop graves : ils montrent le sérieux de la marche que nous avons faite aujourd’hui et l’effort que représente ce pèlerinage depuis son commencement. J’ai bien conscience d’avoir été privé du meilleur, c’est-à-dire d’une nuit dans le train puis d’une journée complète avant de retrouver ses bagages et rencontrer un point d’eau. Mais je sais aussi que cette première journée a été remplie d’émotions.

Nous voilà donc, frères et sœurs, rassemblés ce soir pour louer Dieu, pour rendre grâces à Dieu, pour la belle figure de Pier Giorgio Frassati. A travers cette action de grâce, nous essayons de recueillir la leçon que Pier Giorgio nous donne : c’est une leçon de vie. Peut-être aurez-vous remarqué dans vos carnets cette phrase dont on nous dit qu’elle fut son leitmotiv : « Vivre et non pas vivoter ». Vivre et non pas vivoter : ce devrait être la devise de tout homme. Ce doit être la nôtre, à nous chrétiens car finalement, frères et sœurs, c’est pour cela que le Christ est venu : pour que nous puissions vivre notre vie humaine dans toute son intensité, non pas seulement comme des animaux supérieurs, mais vivre notre vie humaine avec toute sa profondeur, toute sa force, avec toute l’intensité de vie, précisément, c’est-à-dire de mouvement, d’action, de don, qu’elle nous rend possible.

Pier Giorgio Frassati l’avait bien compris ; il est si facile de vivoter : on se lève le matin parce que le réveil a sonné ou qu’on ne dort plus ; on s’en va travailler parce qu’on n’a pas vraiment le choix… on accumule ainsi au long de la journée toutes sortes d’actes plus ou moins mécaniques. On fait aussi bien qu’on en est capable mais toujours un petit peu à distance de soi, et puis on se couche le soir parce qu’on est fatigués et qu’on ne peut pas faire autrement. Mais il y a moyen, frères et sœurs - et beaucoup d’entre vous certainement vivent ainsi - de se lever le matin en offrant sa journée au Seigneur et en se réjouissant d’avance de ce qu’il nous sera donné de découvrir, en nous réjouissant d’avance des personnes que nous pourrons rencontrer, en nous réjouissant d’avance des tâches que nous aurons à accomplir et qui nous obligeront à aller un peu au-delà de nous-mêmes. Peut-être peut-on même se lever le matin en portant les inquiétudes et les soucis de la journée, en évoquant ce qui peut nous effrayer dans certaines journées, certaines décisions, certaines nouvelles, certaines rencontres, certains échecs possibles, mais en offrant tout cela au Seigneur. Nous rendons ainsi possible que toutes ces réalités viennent nourrir notre humanité, qu’elles ne soient pas simplement subies mais qu’elles soient autant d’occasions de grandir dans ce qui nous rend vraiment des êtres humains à l’image et à la ressemblance de Dieu. Pier Giorgio Frassati avait compris cela.

Arrêtons-nous quelques instants encore sur le Linceul de Turin. L’homme qui a reposé mort dans cette pièce de tissu, cet homme-là avait vécu ; il avait vécu comme un homme, il avait vécu véritablement, il a un corps d’homme, il a agi et fait des choses, nous le savons ; il a subi sa passion, une vraie passion, il a donné sa vie, il l’a vraiment donnée, d’un seul coup mais aussi à chaque coup de fouet. Il l’a donnée, cloué sur la croix, mais en même temps avec une liberté qu’aucun être humain ne peut complètement rejoindre ici-bas. Cet homme-là a vécu et nous le célébrons, non pas comme un mort auquel nous penserions avec reconnaissance et chagrin, mais nous le célébrons comme un vivant, comme LE vivant, comme celui qui peut oser nous dire : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Pier Giorgio Frassati l’avait bien compris : le Christ n’est pas seulement un personnage du passé ; Il est le Seigneur aujourd’hui vivant, celui qui vient à nous chaque jour, à chaque instant, celui qui attend quelque chose de nous, celui qui nous tend la main pour que nous puissions traverser tout ce que nous avons à traverser ici-bas, comme autant d’occasions d’approfondir notre être et de grandir et de rejoindre le sommet de notre être par quoi nous nous rapprochons le plus de Dieu, ce qui peut raviver en nous l’image et la ressemblance de Dieu.

Et Pier Giorgio lui-même, nous ne pensons pas à lui simplement comme à une belle figure disparue il y a presque une centaine d’années, mais nous pensons à lui comme à un vivant, un frère, quelqu’un qui est là aujourd’hui parmi nous et nous accompagne sur notre chemin, auprès duquel nous devons trouver pas seulement un exemple, mais aussi un compagnon qui nous donne des conseils, qui nous éclaire, qui nous fortifie, qui nous redonne courage lorsque nous lisons ses écrits, lorsque nous pensons à sa vie. Ce n’est pas une voix du passé seulement, mais c’est la voix d’un vivant, vivant en Celui qui est à jamais, toujours et pour tous les hommes, la Vie.

Alors frères et sœurs, les béatitudes que nous venons d’entendre ne sont pas pour nous simplement une parole prononcée il y a très longtemps sur les bords du lac de Tibériade, pour le bénéfice du petit groupe d’hommes et de femmes qui s’étaient rassemblés là ; ce sont les paroles de Dieu lui-même ; c’est le Verbe même qui nous les adresse ; c’est le Vivant qui a été un moment le Crucifié et qui est le Ressuscité, le vainqueur de la mort et du péché, qui les a prononcées une fois pour toutes parce qu’il les prononce pour toujours pour que nous les entendions, pour que nous les écoutions, pour que nous les laissions retentir dans notre cœur. Pier Giorgio Frassati n’a pas cherché à expliquer les Béatitudes, il n’a pas fait des études savantes ; il n’a pas non plus développé une philosophie pour essayer de nous expliquer comment le fait de ne pas agir par la force, de ne pas être dominateur, de ne pas accaparer tous les biens qui passent à portée de nos mains, pouvait nous rendre heureux. Si Jean-Paul II a pu dire de lui qu’il est l’homme des huit Béatitudes, c’est parce que simplement il avait confiance en cette parole ; il a cru en Celui qui l’avait prononcée ; il avait conscience que cette parole étrange et percutante nous révélait le mode même d’être et d’agir de Dieu, qu’elle traduisait en quelque sorte dans le langage humain et dans des situations humaines ce qui fait la vie, la joie éternelle, la puissance vivifiante de Dieu dans le mystère de sa Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, un seul Dieu dans un unique amour. Il a cru, il a compris que l’homme qui est mort un jour sur la croix, qui a livré sa vie pour nous, était venu pour que nous puissions tous échapper à la mort, que nous soyons grands ou petits aux yeux des hommes, pour que tous nous puissions être intégrés dans sa vie, pour que déjà ici bas cette vie divine puisse s’infiltrer dans les ressources profondes de notre cœur. Alors, frères et sœurs, demandons à Pier Giorgio Frassati de nous aider à écouter toujours les Béatitudes, à les prendre au sérieux, à ne pas les entendre simplement comme une sorte d’idéal sublime mais qu’il serait vain de chercher à réaliser. Qu’il nous aide à inscrire nos vies en elles, chacun à sa manière, selon la grâce qui lui est faite.

Dans cette ligne, je voudrais recueillir directement de Pier Giorgio trois leçons. Si vous le permettez, je vais m’adresser à ceux qui sont dans le chœur.

La première leçon que je vous invite à retenir de la vie de Pier Giorgio Frassati, c’est l’amour des pauvres. En disant cela, j’ai bien conscience de me juger aussi moi-même : il est tellement facile d’aimer ceux qui sont riches ! Comme le dit une bande dessinée célèbre, « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade ». Il est tellement plus facile de voir une vie intense chez ceux qui ont tout pour eux, ceux qui sont jeunes, ceux qui sont en bonne santé, ceux qui ont les moyens de s’offrir toutes sortes d’activités. S’il vous est donné de vivre ainsi, c’est une grande chance, bien sûr. Mais la conviction de Pier Giorgio, conviction qui n’était pas immédiatement celle de sa culture familiale mais qu’il avait puisée dans les évangiles et la connaissance du Seigneur Jésus, ce fut qu’être vraiment homme, vivre vraiment avec intensité, être homme selon ce que Dieu attend de nous, cela se vérifie dans l’amour réel, dans l’amour concret pour les pauvres. Chez lui ce fut un don, un don de Dieu certainement mais aussi un don qu’il a su entretenir et approfondir : le don de voir tout homme même abîmé, même défiguré, même s’il n’avait apparemment pas toute la palette des dons humains imaginés, même s’il ne savait pas tout faire ici-bas, comme une image de Dieu, comme un frère que Jésus lui donnait. Il a su découvrir en chacun, et avant tout dans les plus dépossédés, quelqu’un que Jésus est venu servir, quelqu’un que Jésus lui donnait comme un prochain. A son exemple, nous le comprenons : vivre avec intensité, c’est recevoir ceux que nous croisons, qu’ils soient riches, qu’ils soient pauvres, comme des prochains en puissance, comme des frères vers lesquels nous pouvons aller pour donner et pour recevoir. Si souvent nous autres Parisiens, nous faisons l’expérience, dans le métro, de regarder beaucoup de gens avec un regard indifférent, de les regarder comme s’ils n’étaient que des éléments d’un décor peu réjouissant Tout change lorsqu’on est capable de voir en chacun et en tous un prochain que Jésus aime. Pier Giorgio nous apprend que cela passe par des actes concrets, tout ce qu’il a pu faire - et tout cela vous est bien raconté dans le livret - tout ce qu’il a pu organiser à travers la Conférence Saint Vincent de Paul et différentes autres œuvres quand il était étudiant. Puisse-t-il nous apprendre, puisse-t-il vous apprendre, chers jeunes, puisse-t-il nous apprendre à tous un véritable amour des pauvres qui ne soit pas que de paroles, qui ne soit pas simplement un idéal auquel nous nous référons parfois mais auquel nous renonçons chaque fois que nous rencontrons concrètement un pauvre. Qu’il nous obtienne de Dieu la grâce d’aimer en vérité nos frères et nos soeurs.

La deuxième leçon que je voudrais tirer de Pier Giorgio Frassati et qui peut nous aider, je crois, à vivre avec intensité, vient de son engagement dans la vie sociale, son engagement politique. Vous l’avez entendu peut-être, on vous l’a dit : il a eu le discernement de ne pas se laisser fasciner par le fascisme de Mussolini qui paraissait l’emporter en Italie. Il a su repérer qu’il y avait là un culte de la force, un culte de la réussite, un culte de la domination qui donnait sans doute l’impression de vivre avec intensité mais qui était en fait bâti sur une illusion. Pier Giorgio avait le sens de la liberté, la liberté qui ne consiste pas à faire tout ce que l’on veut selon nos caprices mais la liberté qui nous rend capables de nous engager pour faire du bien non par contrainte mais par amour. ... Pier Giorgio avait le sens de la liberté intérieure, de la liberté spirituelle. Qu’il nous obtienne la grâce d’être fidèles toujours à nos idées pour que tous nos choix, nos choix sociaux, nos choix politiques, nos choix de vie, notre manière d’organiser notre existence, soient pour chacun de nous une manière de déployer notre liberté. Ne faisons pas le bien par contrainte, faisons-le par amour. Ne nous couvrons pas de l’amour pour faire le mal : il s’agit de nous détourner du mal avec force et avec courage, ce mal qui se présente à nous en prétendant nous faire vivre avec une intensité redoublée, mais cette intensité n’est qu’une excitation qui ne peut que passer et nous laisser dans la tristesse. Que Pier Giorgio nous obtienne la grâce du discernement, que nous visions toujours la vraie liberté, que nous soyons forts pour vivre de notre liberté spirituelle. Ce qui fait l’intensité de la vie c’est qu’elle puisse déboucher sur la joie.

Et la troisième leçon que je voudrais tirer de Pier Giorgio Frassati, c’est son amour de la nature. Cette basilique, vous l’avez vu, est située sur un plateau d’où nous avons une vue splendide sur la vallée du Pô. Ce matin en marchant, vous avez pu admirer la nature, les sommets enneigés… Pier Giorgio n’aimait pas la nature parce qu’il aurait été un écologiste avant l’heure. Il n’allait pas non plus en montagne pour y trouver le lieu où mettre en scène ses exploits comme on peut le faire aujourd’hui avec toutes sortes de sports dans lesquels on cherche surtout des émotions, une excitation. Pier Giorgio avait compris que la nature nous est donnée pour que nous puissions nous émerveiller. Cet émerveillement-là nous permet de méditer deux attitudes profondes de notre coeur qui correspondent à deux béatitudes : la pureté et la douceur. « Heureux les coeurs purs car ils verront Dieu » et « Heureux les doux car ils auront la terre en héritage ». La pureté, parce que la nature nous est donnée : elle nous est donnée tout entière ; elle est remise entre nos mains dans son immensité. Cela nous apprend à accueillir ce don sans chercher d’abord ce que nous pouvons en tirer pour nous, à l’accueillir avec désintéressement, avec pureté de coeur. La douceur parce que pour admirer la nature, il faut accepter de s’en approcher avec humilité, avec patience, avec modestie. Voilà des attitudes profondes que l’exemple et l’intercession de Pier Giorgio nous appellent à cultiver en nous : elles nous permettent de déployer ce qui nous habite par le don de Dieu mais qui est plus grand que nous, elles nous permettent d’élargir notre coeur pour déployer au mieux, encore mieux, l’image et la ressemblance de Dieu. Ces deux attitudes que l’amour de la nature nourrit nous donnent de vivre avec intensité en sachant accueillir avec bonté de coeur ce qui vient à nous, en nous apprenant à nous approcher de la réalité avec douceur.

Il est un dernier point que je dois relever : Pier Giorgio Frassati dans cette vie terrestre n’a pas connu que la facilité, il a été aussi un homme de douleur. Il a connu au long des années la souffrance de ne pas être admiré par ses parents, de ne pas être très compris par eux. En ses derniers jours, la maladie rapidement l’a terrassé et l’a emmené dans la mort. C’est cela qui nous fait peur toujours et qui nous retient de nous engager réellement à la suite du Christ : nous avons peur de souffrir. Nous avons bien raison. Jésus lui-même a su pleurer et supplier pendant son agonie. Pourtant, frères et soeurs, si nous voulons vivre avec intensité et non pas seulement vivoter, il faut accepter de nous donner ici-bas, de ne pas vivre simplement du bout des doigts. Il faut nous consentir à ne pas aller vers les autres un peu bout de nous-mêmes, par notre superflu, que nous allions vers les autres, mais de nous donner nous-mêmes. Nous ne devons pas nous étonner des répercussions qu’un tel don aura en nous et sur nous, il ne faut pas nous étonner qu’il nous fasse passer par une certaine souffrance. La plus grande des souffrances étant d’aimer ceux qui ne nous aiment pas encore : nous chrétiens nous le faisons dans l’espérance qu’un jour, dans la gloire du Ciel, tous nous serons capables de nous aimer. Ce que nous aurons donné nous sera rendu au centuple par tous ceux qui découvriront, - comme ses parents et sa soeur l’ont découvert le jour de la mort de Pier Giorgio -, ce que nous aurons essayé réellement de vivre.

Alors, frères et sœurs, tous ensemble, demandons ce soir les uns pour les autres, que nous soyons déjà âgés et ayons déjà largement tracé la route de notre vie, que nous soyons tout jeunes, à peine au seuil de notre existence, demandons les uns pour les autres la grâce de vivre et non pas de vivoter, de vivre avec intensité en laissant la Parole de Dieu retentir en nous et produire tous ses effets et en acceptant d’être conduits par Dieu lui-même. Amen

Mgr Éric de Moulins-Beaufort,
Évêque auxiliaire de Paris

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