Tribune du cardinal Vingt-Trois dans Le Figaro à propos de la bioéthique et la fin de vie

Le Figaro – 14 janvier 2011

Alors que le Parlement s’apprête à se pencher sur les deux projets de loi, le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris qui préside la Conférence des évêques de France, s’inquiète de la façon dont notre société traite les plus vulnérables.

La cohérence du principe d’humanité

Bioéthique et fin de vie

Cette année, la joie de Noël, partagée par beaucoup, chrétiens ou non, a été obscurcie par les violences dont sont victimes les chrétiens du Moyen Orient en particulier. Ces violences ont suscité de nombreuses et sincères réactions. Mais au-delà de l’émotion, qui pourrait être sans lendemain, il convient d’affirmer avec vigueur que la liberté religieuse est la fine pointe de la liberté humaine. Quand elle est bafouée, c’est le principe d’humanité lui-même qui est gravement remis en cause.

Au-delà de la liberté religieuse comme telle, ces violences homicides ont eu un retentissement particulièrement brutal mais aussi, en un sens, salutaire. Depuis quelques jours, les réactions à l’assassinat de Vincent Delory et Antoine de Léocour montrent que nous ne saurons jamais nous habituer aux forces de mort qui ensanglantent notre monde jour après jour. L’horreur du mal réveille notre attention au principe d’humanité, qui devrait être sans compromis.
C’est ce même principe d’humanité qui est en jeu dans les débats éthiques qui s’engagent dans notre pays. Après le long processus des « états généraux », qui, à bien des égards, a mis en lumière le sens des responsabilités de nos concitoyens, la phase législative de la révision des lois de bioéthique commence. Par ailleurs, le Sénat va devoir se prononcer à nouveau dans quelques jours sur plusieurs propositions de loi visant à délivrer ce qu’il faut bien appeler un « permis de tuer. »

L’humanité d’une société, la qualité de sa civilisation, se mesure à la manière dont elle traite les plus vulnérables : les enfants, les exclus de toute sorte mais aussi les malades en fin de vie ou les êtres humains au tout début de leur histoire.

La recherche sur l’embryon n’est pas seulement une question scientifique. Le « diagnostic préimplantatoire » n’est pas la chasse gardée de quelques spécialistes. De même, l’accompagnement des grands malades concerne toute la société. Ce qui est en jeu, c’est le respect imprescriptible de la dignité humaine. Ne pas reconnaître cette dignité, par un manque de lucidité ou de sérieux, c’est immanquablement faire le jeu destructeur de la violence.
Dire cela, ce n’est pas s’opposer à la démarche scientifique. C’est au contraire affirmer, par respect pour la science elle-même, qu’elle peut et qu’elle doit intégrer le principe d’humanité. C’est aussi demander que l’effort scientifique authentiquement humain soit plus vigoureux et mieux organisé.
Des résultats sérieux semblent montrer que la recherche sur les cellules souches adultes ou reprogrammées est la voie des véritables découvertes thérapeutiques : notre pays ne devrait-il pas concentrer ses énergies sur ces recherches et devenir davantage une terre d’excellence dans ce domaine ? De même, la prise en charge médicale de la douleur a beaucoup progressé depuis quelques années et les soins palliatifs ont inauguré une nouvelle forme de rapport aux malades et à leur environnement : quels sont les moyens à mettre en œuvre aujourd’hui pour progresser aussi bien dans le traitement de la souffrance que dans l’accompagnement social des pathologies les plus lourdes et de la dépendance ?

Se laisser aller à la tentation de l’eugénisme, en stigmatisant qui plus est la population déjà fragile des personnes trisomiques et de leurs familles, considérer la recherche sur l’embryon, avec les destructions qui l’accompagnent, comme normale, voire nécessaire, céder aux pressions financières et commerciales qui se cachent parfois sous le masque d’un scientisme naïf, ne rien offrir d’autre que la mort aux malades qui attendent de l’aide, serait à proprement parler suicidaire pour notre société.
Pour nous catholiques, qui avons tenu à participer dans un esprit de dialogue au débat pluraliste qui s’est engagé depuis plusieurs années sur ces sujets, mais qui sommes aussi sensibilisés par notre foi et par la tradition biblique à la dignité de l’homme et de la femme « créés à l’image de Dieu », ne pas dénoncer cette tentation suicidaire serait de la non assistance à société en danger.
Des responsables politiques et des intellectuels d’inspirations variées ont d’ailleurs exprimé la même préoccupation il y a quelques semaines en dénonçant la « gestation pour autrui » comme « extension du domaine de l’aliénation ». Pas de liberté sans respect du principe d’humanité. C’est parce que l’homme n’est pas seulement une réalité biologique qu’il est libre. S’autoriser à bafouer sa dignité au nom d’une prétendue liberté constituerait une contradiction meurtrière.

La culture de notre pays, son histoire, sa responsabilité vis-à-vis de l’Europe et du reste du monde, sa fragilité actuelle aussi, nous engagent à faire preuve d’ambition éthique, avec courage et enthousiasme. Il serait illusoire de confondre plus petit commun dénominateur éthique et cohésion sociale. Car seule une haute vision de l’homme permet de construire la paix. Le consensus qui prétendrait se fonder sur le moins disant éthique serait en fait une caricature sans lendemain.

Il y a un message universel de Noël, que tous peuvent accepter : la solidarité et la paix proviennent du respect inconditionnel de toute vie humaine, dans sa plénitude et dans sa beauté comme dans sa fragilité et sa part de souffrance.

Cardinal André Vingt-Trois
Archevêque de Paris
Président de la Conférence des évêques de France

Le 11 janvier 2011.

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