Un autre regard sur les personnes âgées

Parce que la société porte un regard utilitariste sur la personne, la vieillesse est aujourd’hui considérée comme une étape de l’existence stérile et dénuée de sens. Enquête auprès de chrétiens parisiens qui témoignent de la fécondité de cet automne de la vie.

On tue les vieux. C’est le titre d’un ouvrage alarmant publié en octobre chez Fayard. Selon ses auteurs, un grand nombre de personnes âgées mouraient de façon prématurée en France. En cause, certaines formes de discrimination dans les hôpitaux, les problèmes liés à la prise en charge aux urgences, la banalisation des euthanasies, la complaisance de la justice, les maisons de retraite inadaptées… Au fil des pages, ce livre-enquête dénonce avec virulence les dérives d’une société où la vieillesse n’est envisagée qu’en terme de contraintes et de charges.

Face à ce regard utilitariste sur la personne humaine, qui gagne tous les milieux, il est urgent de rappeler le caractère sacré et inviolable de la vie humaine. Comme catholiques, nous avons notamment à réaffirmer l’importance et la fécondité que peut avoir la vieillesse. Oui, la vieillesse a un sens et vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout. Sans passer sous silence les difficultés et les souffrances liées au grand âge, des chrétiens ont accepté de nous dire ces trésors intérieurs que l’on découvre avec le temps, ces richesses que seuls les aînés peuvent transmettre aux générations plus jeunes.

Les conditions d’une vieillesse riche.

Les personnes interrogées sont unanimes sur ce point : la vieillesse est une source de richesse soumise à conditions. Pour que cette période de la vie soit bien vécue et féconde, il est nécessaire de faire un pas dans l’acceptation de sa condition d’homme, de créature finie. D’une certaine façon, il faut adopter la vieillesse. « Généralement, les personnes qui ont une certaine sagesse sont pleines d’humilité, confie le P. Georges Berson, 73 ans, aumônier du MCR Paris (Mouvement Chrétien des Retraités). Elles ont accepté de prendre de la distance par rapport à la vie active, et de passer la main aux plus jeunes pour beaucoup de choses. Souvent, elles ont aussi accepté la mort qui vient. Cette humilité leur permet de vivre pleinement la vieillesse et de découvrir des trésors intérieurs insoupçonnés. Mais pour cela, il faut lâcher prise, s’abandonner. » Pour ceux qui, au contraire, s’agrippent au passé ou se centrent sur eux-mêmes, la vieillesse est souvent perçue de façon négative. Tristesse et désespoir sont alors au rendez-vous.

Au lieu de subir cette saison de la vie, les chrétiens, croyants en la vie éternelle, sont appelés à la vivre pleinement, en témoins du Christ. « Beaucoup de personnes courent après la jeunesse et souffrent de se voir vieillir, constate Chantal Bally, animatrice de l’émission “Ecoute dans la nuit” sur Radio Notre-Dame. Cette intuition est juste car au fond, chaque personne cherche l’homme nouveau, la jeunesse éternelle. Mais paradoxalement, pour trouver l’homme nouveau, il faut accepter la vieillesse. La façon de vivre ce temps de la vie est le résultat de tous les choix faits au cours de l’existence. En même temps, la vieillesse reste une période de conversion. »

Retraite, solitude, amoindrissement des capacités physiques, dépendance… Les étapes de cet automne de la vie sont souvent difficiles à accepter. Andrée Duquesne, 78 ans, et Ginette Morandeau, 82 ans, veuves, sont paroissiennes de N.-D. des Otages, 20e. « Personnellement, c’est le veuvage qui m’a fait entrer dans ce que j’appelle la vieillesse, explique Andrée. Mon époux et moi avions fêté nos cinquante ans de mariage. Imaginez… Après sa mort j’ai traversé une période particulièrement difficile où il a fallu commencer une nouvelle vie. Vieillir c’est accepter de vivre, accepter la vie. A chaque rupture, chaque étape de la vieillesse, j’ai pris conscience qu’il y avait en même temps une naissance, quelque chose de nouveau et de riche à vivre. A mon avis, si on l’accepte avec son lot d’épreuves, la vieillesse est source fantastique de richesses pour soi et pour les autres. »

La sagesse des anciens

C’est un des premiers trésors que citent les personnes interrogées. Même si chacun met une réalité différente derrière ce mot, on peut dire que, pour tous, cette sagesse est le fruit d’une vie. « Avec le temps, je suis plus tolérante avec ceux qui n’ont pas la
même opinion que moi, assure Anne de Raucourt, 82 ans, paroissienne de St-Jacques-St-Christophe, 19e. Avec l’expérience, j’ai acquis une ouverture d’esprit qui me permet d’aller vraiment à la rencontre de l’autre. J’ai également plus de recul face aux événements de la vie. » Selon certains propos, la sagesse correspondrait à une pleine acceptation de soi qui permet de mieux comprendre les autres et de les aimer tels qu’ils sont. « Tout en restant ouverte, je n’ai pas peur d’affirmer mes valeurs et mes convictions devant d’autres », explique Marie-Claude Arsène-Henry, une des responsables du MCR Paris, paroissienne de N.-D. de Nazareth, 15e. Même écho chez Andrée Duquesne : « J’ai l’impression d’être beaucoup plus moi-même. Je suis plus sûre de moi et plus ouverte aux autres. Cela me permet d’entrer plus facilement en relation. »

Pour les plus jeunes, la sagesse des personnes âgées – et notamment celle de leurs grands-parents – est souvent perçue comme solide, stable. Cette sagesse qui est à la fois écoute et conseil est comme un roc sur lequel ils peuvent s’appuyer, une pierre de fondation pour leur propre existence. « Je me suis longtemps occupé du catéchisme de la paroisse, reprend Anne de Raucourt. Je connais beaucoup de gens du quartier et il arrive souvent que des personnes se confient à moi. Parfois, on me demande mon avis. » Bien sûr, la plupart du temps, c’est simplement en regardant vivre les personnes âgées que les plus jeunes s’enrichissent.

Pendant 25 ans, alors qu’ils avaient deux enfants, Françoise Foutrier, 71 ans, et son mari aujourd’hui décédé ont accueilli leur grand-mère et leur grand-tante : « Toutes deux avaient une certaine sagesse dans leur façon d’être, se souvient Françoise. Elles étaient également de bon conseil. Comme toutes les personnes qui ont vécu au début du siècle, elles ont connu une vie difficile et lorsqu’elles nous racontaient leurs souvenirs, cela nous aidait à relativiser nos propres difficultés. »

Les Fruits de la fidélité

Fidélité dans le mariage, fidélité dans la foi, fidélité en amitié… Dans une société dont on dit qu’elle n’a plus de repères, la fidélité des personnes âgées à leurs engagements est comme un phare pour les plus jeunes. « Dans ma famille, mes petits-enfants savent que je ne flanche pas pour un oui ou pour un non, remarque Marie-Claude Arsène-Henry. Pour eux, je représente une certaine sécurité. Ils savent ce que je pense et savent qu’ils peuvent compter sur moi. »

Toutes les personnes âgées interrogées se rendent à la paroisse plusieurs fois par semaine. Pour celles qui ne le peuvent pas, c’est la régularité dans la prière personnelle qui est signe de cette fidélité à Dieu. « La fidélité dans la prière me permet de m’ouvrir aux personnes et aux situations, confie Anne de Raucourt. Elle m’aide à vivre la vie. En même temps, beaucoup de personnes de mon immeuble ont repéré que je me rendais fréquemment à la paroisse. Si bien qu’à plusieurs reprises, des voisins que je ne connaissais pas m’ont posé des questions sur la foi ou m’ont demandé des renseignements sur la vie de la paroisse. » En écoutant les personnes âgées, on comprend que la fidélité – vertu entretenue tout au long de la vie – est particulièrement féconde dans cette dernière saison de la vie. Et elle l’est aussi bien pour ceux qui ont été fidèles, que pour leur entourage. Dans son émission de radio, Chantal Bally entend souvent des grandsparents attristés de n’avoir pas su transmettre la foi à leurs enfants et petits enfants. « Cela dit, les petits-enfants sont naturellement attirés par leurs grands-parents, explique-t-elle. Or lorsque les grands-parents sont fidèles à la foi, à la vie de prière, je crois qu’une force de vie se communique de façon souterraine. La fidélité sème dans les profondeurs et donne du fruit en son temps. »

Sr Delphine-Marie, 32 ans, est religieuse de l’Adoration réparatrice (39, rue Gay Lussac, 5e) : « Je suis la plus jeune de la communauté. Les autres soeurs ont entre 54 et 93 ans. Quelle que soit leur souffrance physique, elles se rendent fidèlement aux offices et à l’adoration, chaque jour. Et elles ne le font pas par légalisme. Pour elles, ce sont de vrais rendez-vous d’amour avec le Seigneur. Personnellement, la foi des soeurs âgées me porte. Grâce à elles, j’ai compris que notre vocation n’est pas dans le faire mais dans l’être. Et surtout que le coeur s’épanouit dans la fidélité. »

Un esprit de service

Toutes les personnes interrogées ont un profond souci du service. « Accueil, secrétariat, catéchisme, services en tous genres… Sans les personnes âgées, les paroisses ne fonctionneraient pas, affirme le P. Didier Doreau, curé de N.-D. des Otages, 20e. L’Église actuelle repose en grande partie sur leur esprit de service. Or, à mon sens, c’est en soi un témoignage silencieux très important pour les jeunes paroissiens. » Dans les paroisses, les associations, dans les conseils d’administration, dans les familles, à travers la prière, à travers la transmission de la foi aux petits-enfants… les personnes âgées qui ont accepté leur vieillesse se mettent au service des autres. Et les bénéficiaires sont le plus souvent les jeunes générations, même si elles ne rendent pas forcément compte. « Comme beaucoup de personnes âgées, je consacre beaucoup de temps à mes petits-enfants, explique Anne de Raucourt. Je fais en sorte d’être au fait de l’actualité, notamment du cinéma, pour pouvoir en parler avec eux. Il me semble important qu’ils voient leur grand-mère continuer à s’intéresser à la vie, à l’environnement dans lequel ils vivent. A mon sens, c’est une des multiples façons de leur rendre service. » « Je tiens l’accueil à la paroisse, reprend Andrée Duquesne. Avec d’autres personnes âgées, je donne également des cours d’alphabétisation, de rattrapage scolaire… Nous aidons ainsi beaucoup de familles en difficulté. Nous mettons également à leur disposition nos réseaux de relation. La principale richesse des personnes âgées, c’est d’avoir du temps pour les autres. Même chez celles qui ne peuvent plus se déplacer, ce temps est souvent mis au service des autres dans la prière. »

Pour toutes les personnes âgées interrogées, la transmission de l’histoire aux plus jeunes est un service indispensable qu’eux seuls peuvent assumer. « Ce qui manque le plus aux jeunes d’aujourd’hui et ce que notre génération a encore, c’est l’histoire, confie le P. Georges Berson. Il nous faut absolument la transmettre car elle permet à chacun de mieux se connaître et elle permet d’éviter bien des erreurs. Il est aussi très important de se rendre compte de l’évolution des modes de vie. »

Le rôle des paroisses auprès des personnes âgées

Les personnes âgées possèdent bien d’autres richesses qu’eux seules peuvent transmettre aux générations les plus jeunes. Malheureusement, en écoutant les personnes âgées, il semble que cette transmission ne soit pas toujours possible. Les raisons invoquées : la mobilité des familles qui éloigne souvent petits-enfants et grands-parents, le cloisonnement des générations dans tous les aspects de la vie sociale, la solitude des personnes restées célibataires, le manque de temps et de lieu pour le dialogue… Aujourd’hui, nos paroisses ont de toute évidence un rôle crucial à jouer. « A N.-D. des Otages (20e), les tranches d’âge entre 25 et 60 ans sont très peu représentées, explique le P. Didier Doreau, curé. C’est pourquoi j’essaie de créer des liens entre les générations. Je fais en sorte que les jeunes aient de la considération pour les personnes plus âgées et se rendent compte qu’elles ont quelque chose à leur apporter. La paroisse, même si elle est constituée de différents groupes est avant tout une communauté, un corps constitué de tous les paroissiens, sans exception. » Face au souci permanent que nous avons de créer des groupes spécifiques en paroisse (retraités, handicapés, jeunes professionnels, etc.), on pourrait parfois, sans même s’en rendre compte, favoriser un cloisonnement des générations qui n’est pas forcément bon. Soyons donc vigilants. Nos paroisses ont les moyens de nouer des liens entre générations. Grâce à elles, les personnes âgées ne sont pas exclues et considérées comme inutiles. Quelle que soit leur condition, elles deviennent au contraire source de vie pour toute la communauté. • Sylvain Sismondi

« Les générations les plus jeunes sont en train de perdre le sens de l’histoire et, avec lui, celui de leur identité. Une société qui minimise le sens de l’histoire élude la formation des jeunes. Une société qui ignore le passé risque aisément de reproduire ses erreurs. La perte du sens de l’histoire est également imputable à un système de vie qui a éloigné et isolé les personnes âgées, rendant ainsi plus difficile le dialogue entre les générations. »
Dignité et mission des personnes âgées dans l’Eglise et dans le monde, document du Conseil pontifical pour les laïcs, 1er octobre 1998

« La foi éclaire le mystère de la mort et donne de la sérénité à la vieillesse qui n’est plus considérée ni vécue comme l’attente passive d’un événement destructeur, mais comme la promesse de parvenir à la pleine maturité. Ce sont des années qu’il faut vivre en s’abandonnant avec foi entre les mains de Dieu le Père et de sa miséricordieuse providence ; c’est une période qu’il faut employer, de façon inventive, à approfondir sa vie spirituelle, en priant plus intensément et en se dévouant à ses frères dans la charité. »
Lettre du pape Jean-Paul II aux personnes âgées, 1er octobre 1999

Ce qu’en dit le Conseil pontifical pour les laïcs

« L’image la plus répandue aujourd’hui est celle du troisième âge comme phase de déclin où insuffisance humaine et sociale est donnée pour acquise. Il s’agit pourtant d’un stéréotype qui ne correspond pas à une condition des faits qui, dans la réalité, est beaucoup plus diversifiée car les personnes âgées ne constituent pas un groupe humain homogène et la vieillesse est vécue de façons fort différentes. li existe une catégorie de personnes capables de saisir la signification de la vieillesse dans l’existence humaine et qui la vit non seulement avec sérénité et dignité, mais aussi comme une saison de vie offrant de nouvelles occasions de croissance et d’engagement. Et puis il y a une autre catégorie — précisément la plus nombreuse de nos jours — pour laquelle la vieillesse constitue un traumatisme. li s’agit de personnes qui, face à leur propre vieillissement, adoptent des comportements allant de la résignation passive à la rébellion et au refus désespérés. En se repliant sur elles-mêmes et en se plaçant en marge de la vie, ces personnes enclenchent un processus de dégradation physique et mentale. Nous pouvons donc affirmer que les visages des troisième et quatrième âges sont aussi nombreux qu’il existe de personnes âgées et que chaque personne prépare la façon de vivre sa vieillesse au cours de l’ensemble de sa vie. En ce sens, la vieillesse croît avec nous et la qualité de notre vieillesse dépendra surtout de notre capacité à saisir son sens et sa valeur, aussi bien sur le plan purement humain que sur celui de la foi, Il faut donc situer la vieillesse dans un dessein précis de Dieu qui est amour, en la vivant comme une étape sur le chemin par lequel le Christ nous conduit à la maison du Père (cf. Jr 14, 2). De fait, ce n’est qu’à la lumière de la foi, forts de l’espérance qui ne déçoit jamais (cf. Rm 5, 5), que nous serons capables de la vivre comme un don et comme un devoir, d’une manière véritablement chrétienne. C’est le secret de la jeunesse de l’esprit que nous pouvons cultiver malgré le passage des années. Linda, une femme qui a vécu 106 ans, a laissé un merveilleux témoignage en ce sens. A l’occasion de son 101e anniversaire, elle confiait à une amie : « J’ai 101 ans, mais je suis forte, tu sais. Physiquement, j’ai quelques problèmes, mais spirituellement je fais tout, je ne me laisse pas affliger par les choses physiques, je ne les écoute pas. Je ne vis pas la vieillesse parce que je n’écoute pas ma vieillesse : elle va de l’avant toute seule, mais moi je ne lui accorde pas d’importance. Le seul moyen de bien la vivre, c’est de la vivre en Dieu ». »

Dignité et mission des personnes âgées dans l’Eglise et dans le monde, Conseil pontifical pour les laïcs, l’octobre 1998.

P. Robert Lépine : « La façon dont Jean-Paul II a vécu la vieillesse m’a aidé à vivre la mienne »

La façon dont Jean-Paul II a vécu sa vieillesse a édifié bon nombre de chrétiens. Témoignage du P. Robert Lépine, 90 ans.

« Lorsque Jean-Paul II était encore en vie, combien de fois ai-je entendu des personnes âgées dire qu’il aurait dû s’arrêter, lâcher les rênes... Est-il bien raisonnable de laisser un vieillard diriger l’Eglise ? Cette question qui s’est posée au sujet de Jean-Paul II, se posera sans aucun doute pour les prochains papes.

Mais, à mon sens, si le choix de Jean Paul II d’être fidèle à sa mission jusqu’au bout a pu choquer certains sur le plan strictement humain, je crois qu’il a en même temps mis en lumière, une autre dimension de la vie humaine. La façon dont le pape a vécu la vieillesse a rendu visible notre espérance en la vie éternelle. Et une vie éternelle déjà commencée ici-bas. Même si on est chrétien, cette vie plus forte que la mort dont Jean-Paul II a témoigné, ne peut être comprise avec la seule raison raisonnante. Il faut la foi, un regard de foi, une vie de foi.

Personnellement, en tant qu’homme et en tant que prêtre, ce témoignage m’aide à vivre ma propre vieillesse. Je crois que notre génération ne s’est pas vraiment préparée à cette période de la vie… et un témoignage comme celui de Jean-Paul II vaut mieux que tous les longs discours.

Depuis quelques années, je suis dans une maison de retraite parisienne qui accueille une centaine de vieillards. J’y visitais auparavant les personnes et je m’y suis attaché. Je me considère en mission, J’essaye de témoigner, de partager la joie qui m’habite aux autres, j’écoute ceux qui se confient, je réconforte certains… Je célèbre l’Eucharistie chaque semaine pour les chrétiens qui sont ici et je dis tous les jours la messe pour eux à la paroisse… Mais ma mission auprès d’eux n’est vraiment pas facile. Avec la vieillesse, toutes les personnes âgées deviennent un peu sourdes et il devient difficile de communiquer… chacun est dans son monde.

Personnellement, j’essaie d’offrir mes souffrances au Christ, comme je peux. Je prends aussi garde à ce qu’on ne me donne pas des doses trop fortes d’antalgiques. Car aujourd’hui les médecins en prescrivent facilement… Je ne fais pas cela par goût pour la souffrance, mais parce que les médicaments contre la douleur entraînent une certaine accoutumance. Et surtout, ils diminuent nos forces de réactions personnelles. Il devient alors plus difficile de se battre. Face à la souffrance, il faut continuer à se battre jusqu’au bout, tout en l’offrant au Seigneur.

En cela, la façon dont Jean-Paul II a vécu sa vieillesse m’a beaucoup aidé. C’est un témoignage d’une très grande richesse pour les chrétiens et plus largement pour tous les hommes. » •
Recueilli par S.S.

Annabelle : « Je me découvre grâce à elles »

Vivre avec des personnes âgées très handicapées peut être source d’une grande richesse. Annabelle est infirmière auprès de personnes âgées souffrant de la maladie d’Alzheimer. Elle témoigne.

« Avec les personnes âgées souffrant de la maladie d’Alzheimer, les expériences fortes sont souvent discrètes, silencieuses. Madame T. ne parle plus depuis longtemps, ainsi que madame P. J’aime m’asseoir avec elles près des baies vitrées du service où le soleil réchauffe. Elles jouissent comme moi du soleil. Mon regard plonge dans le leur, et le leur dans le mien. Avec elles, j’entre dans le silence. Un silence d’ouverture, de confiance où rien n’est attendu de l’autre, seulement donné. Mystérieusement, ce silence me libère. Et souvent, une paix et une joie profondes m’envahissent. Je suis à leur côté, tout simplement, dans une présence à elles, et à moi-même. Dans cette expérience humaine et spirituelle, le meilleur de moi-même jaillit spontanément, sans effort. Je me découvre grâce à elles des gestes doux et tendres, enveloppants et caressants. Je me laisse aller à ces gestes d’amour, alors que je suis plutôt pudique au-dehors. Vivre quotidiennement avec ces personnes, qui « semblent » avoir perdu toute capacité de communication, et qui sont vues de l’extérieur comme des personnes étranges et étrangères à notre monde, me révèle à la vérité de moi-même.

Il peut y avoir des situations de stress et de violence auprès des personnes vieillissantes qui sentent le monde se dérober sous elles lorsqu’elles sont à un stade intermédiaire de la maladie. Ainsi Monsieur V. ressent toutes ces choses, très fortement, et de manière évidente. Certes, il lui reste un peu de parole, mais souvent non intelligible. Lorsque la révolte se met à gronder, c’est le ressenti corporel qui devient la voix de la souffrance. Nous sommes alors dans les phases du non, dans l’opposition à toute proposition — se lever, manger, boire, faire sa toilette. Comment alors entrer à nouveau en relation ? Là encore, je découvre à l’encontre d’autres expériences hospitalières que d’autres qualités me sont demandées. Et que je suis capable de les donner alors que cela me paraissait peu possible. Monsieur V. m’a appris à oublier une certaine forme de pouvoir du soignant, du « vouloir faire faire », pour adopter un autre rythme, le sien. Lorsqu’il dit non, il exprime en effet sa dignité de personne ; il dit : « J’existe. Arrêtez de parler pour moi, de vouloir une réussite pour moi ». On s’assoit tranquillement auprès de lui, on parle d’autre chose, on essaie d’être complètement avec lui, même si l’on ne comprend pas bien tout ce qui se passe. Je suis certaine que cette attitude authentique du « vouloir comprendre », dans la simplicité et l’oubli de la performance, permet de redonner la paix et la confiance au patient : la simplicité et l’oubli de soi, une relecture évangélique si difficile à vivre au quotidien par mes propres forces. Pour moi, les personnes âgées sont une vraie richesse. » • Annabelle

Article extrait de Paris Notre-Dame du 16 novembre 2006

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