Allocution du cardinal André Vingt-Trois lors de la réception officielle par Monsieur le Consul Hervé MAGRO, Consul général de France à Jérusalem

Consulat Général de France à Jérusalem (Israël) – Mercredi 23 octobre 2013

Dans le cadre du voyage “Aux sources de la promesse”.

Monsieur le Consul général,
Chers Amis,

Tout au long de cette journée, nous avons évoqué de différentes manières la figure du cardinal Lustiger, son implication dans la ville de Jérusalem et son lien étroit avec cette terre. Nous avons fait avec Richard Prasquier, comme il vient de le rappeler, le pari de l’espérance, le pari de penser que même si nous ne sommes pas très adroits, même si nous ne savons pas très bien quoi faire, on peut quand même faire un peu quelque chose pour que les choses aillent moins mal ! Vous allez me dire que ce n’est pas un grand prodige, mais d’autres plus forts que nous ont essayé et n’ont pas réussi alors… nous pouvons essayer nous aussi.

Je porte en moi une question depuis plusieurs dizaines d’années, et visiblement elle ne va pas s’épuiser cette année : comment pouvons-nous comprendre, à travers le site de Jérusalem, que la révélation de l’alliance entre Dieu et l’humanité, l’appel de Dieu adressé aux hommes pour mener un autre genre de vie, que tous ces éléments accueillis, médités, approfondis et portés par des hommes et des femmes de conviction, des saints sans doute qui nous ont précédés, que tout cela aboutisse à un face à face insurmontable ? Qu’est-ce que ce mystère ? Nous avons tous les éléments réunis pour vivre dans la communion, et pourtant, nous n’arrivons pas à vivre dans la communion. On peut trouver toutes sortes d’explications -et toutes sont certainement justes, qu’elles soient historiques, économiques, politiques, géopolitiques…-, mais derrière tout cela, il y a, à mon avis, autre chose. Il y a le combat que le Christ nous a annoncé : l’achèvement du temps et de l’histoire n’aboutira qu’après de lourdes épreuves. Ces épreuves dans lesquelles nous sommes plongés, pendant des dizaines d’années ou des siècles selon les cas, nous sommes invités à les assumer dans la foi et l’espérance. Ce n’est pas le mal que nous faisons, le mal que nous éprouvons, le mal qui nous est fait, qui constitue la règle de l’histoire. La véritable règle, c’est l’amour de Dieu pour les hommes. Il me semble -c’est ce que j’essaye de porter depuis bien des années- que Jérusalem est un lieu unique pour exprimer cette incompatibilité entre les hommes en même temps que cette vocation à la communion que Dieu leur adresse.

Nous ne pouvons pas vivre quelque chose des drames qui traversent le pays, et singulièrement Jérusalem, sans avoir présent à l’esprit ce combat spirituel : sans cesse la promesse de Dieu, l’œuvre de Dieu sont combattues de l’intérieur, et battues en brèche de l’intérieur. Il peut y avoir des solutions politiques, des solutions économiques, il peut y avoir des solutions de terreur, d’escalade, de menaces mutuelles, il peut y avoir des solutions de paix armée, mais il n’y aura pas de solution tant que le cœur des hommes ne sera pas transformé, tant que les cœurs des hommes ne seront pas ouverts à une autre dimension de leur existence. Il me semble que c’est un des messages importants de Jérusalem.

Monsieur le Consul général, vous avez évoqué avec brio les dimensions particulières de votre mission. Si vous voulez nous permettre de profiter de ce que vous êtes encore « novice », je pourrais essayer de vous glisser discrètement une suggestion dans le creux de l’oreille. Les liens qui unissent la France aux chrétiens d’Orient ne sont pas seulement des liens historiques, ce ne sont pas seulement des liens de fidélité à des traités antérieurs, nécessaires et qu’il faut respecter, ce ne sont pas seulement des liens de puissance, comme il y en a eu au XIXe siècle et au XXe siècle, où des puissances protégeaient des intérêts particuliers en certains secteurs de la planète, ce ne sont pas seulement des intérêts d’une nation généreuse pour protéger des minorités, surtout si ces minorités sont relativement menacées, mais les liens qui nous unissent aux chrétiens d’Orient relèvent de l’argument politique. Ce n’est pas simplement faire du bien à une communauté fragile, c’est prendre conscience que leur présence et leur vitalité dans le tissu du Moyen-Orient est une condition sans laquelle il n’y aura pas d’équilibre entre les factions et entre les religions. C’est prendre conscience que le gouvernement laïc de la République française doit s’appuyer sur une force, religieuse en l’occurrence, non pas pour défendre les intérêts particuliers d’un groupe religieux, mais parce que ce groupe religieux est un des éléments stratégiques de son action dans ce territoire et dans cette région.

Je le dis ouvertement, et je vous le dis pour qu’à l’occasion du prochain voyage de notre Président de la République, vous puissiez l’aider à comprendre que l’on ne fait pas appel à lui simplement pour venir en aide à des gens malheureux. Nous connaissons son sens de la compassion pour des gens éprouvés et au secours desquels on pourrait faire quelque chose. Ce n’est pas simplement faire quelque chose pour des chrétiens éprouvés, c’est s’appuyer sur une force réelle afin de développer une ligne politique française. Je me hasarde -de façon irresponsable sans doute- à m’exprimer au nom des chrétiens de ce pays pour vous dire que vous trouverez auprès d’eux, non pas simplement des gens éprouvés, non pas simplement des gens attristés, non pas simplement des gens menacés, non pas simplement des mendiants, mais vous trouverez auprès d’eux, des gens qui savent pourquoi ils sont là et pourquoi ils veulent y rester. Et ce pourquoi ils sont là et ce pourquoi ils veulent y rester, c’est qu’ils ont une mission : permettre aux hommes de cette terre de vivre ensemble. Si on les retire, ou si on retire les conditions politiques de leur survie, alors on laisse face à face des passions qui mettront leur pays à feu et à sang.

En espérant que ceci n’arrivera pas et en ayant confiance dans la Providence ainsi que dans le jugement éclairé de notre gouvernement et de ses diplomates, je pense que les chrétiens pourront survivre, se développer et se fortifier dans cette région.

Je vous remercie.

André cardinal Vingt-Trois,
Archevêque de Paris

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