Aux sources d’une image contemporaine, le logo de l’année jubilaire de la Miséricorde

Par Sylvie Bethmont-Gallerand, Art Culture et Foi / Paris. Décryptage et commentaire iconographique.

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Le père Marko Ivan Rupnik, sj, a créé le logo de l’année jubilaire de la miséricorde 2016, une œuvre chargée de symboles.(Figure 1).

Cette image assistée par ordinateur peut paraître un peu plate et ne pas rendre compte du talent du père Rupnik lorsqu’il est déployé en mosaïques, mais la richesse de son iconographie est évidente. Ce qui fait dire aux commentateurs qu’il y a là comme une « petite somme théologique ».

Fig 1 / P. Marko Ivan Rupnik, Logo jubilaire de la Misericorde, 2016Par sa forme lancéolée cette image évoque un sceau (en grec sphragis autre nom du baptême), dont la devise « miséricordieux comme le Père », est tirée de l’évangile de Luc. La miséricorde non seulement nous libère de nos misères spirituelles et physiques, mais elle nous rend capables d’être miséricordieux comme le Père l’est et donc d’aimer comme lui qui est bon même « pour les ingrats et les méchants » (Lc 6, 35-36). Le Christ, « le visage de la miséricorde du Père », est reconnu à son auréole crucifère. Debout, vivant et en mouvement, il porte les stigmates rouges de sa Passion aux mains et aux pieds. La plaie de son côté ouvert n’est pas visible. Le blanc de sa tunique, son vêtement de lumière, évoque tout autant la Transfiguration et la Résurrection. Les images du Christ sont toujours synthétiques pour dire le mystère.

La couleur blanche de ses cheveux évoque « l’Ancien des jours » de la prophétie de Daniel (Dn 7, 9-14). C’est une figure christologique, dans l’art de Byzance, bien avant qu’elle n’évoque la majesté de Dieu le Père aux cheveux blancs. L’homme, porté sur les épaules du Christ, a lui aussi des cheveux et une barbe blanches mais son vêtement n’est pas « comme de la neige » (Dn 7, 9). Il n’est pas porté comme un enfant à califourchon sur les épaules ni pris dans les bras comme en certaines images du Bon Samaritain, mais en travers des épaules comme la brebis perdue que le Christ, notre Bon Berger, met sur ses épaules « lorsqu’il l’a retrouvée, tout joyeux » (Lc 15, 3-7).

Des images de la philanthropie

Fig 2 / Hermès criophore Fig 3 / Bon Pasteur, catacombe de Priscille, Rome IIIe s.Les sources bibliques de ce Bon Berger sont multiples. Fils de David, Jésus est le « berger venu pour les brebis perdues d’Israël » (Mt 10, 6) qui a pitié des foules ne recevant pas de bons enseignements (Mt 6, 3). En Jésus nous avons la vraie figure de la philanthropie « un pontife qui compatit à nos faiblesses » (He 4, 15) ; il donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11-14) et nous envoie, à notre tour, « comme des brebis au milieu des loups » (Mt 10, 16 ; Lc 10, 3). Le Bon Berger est l’une des premières images du Christ dans l’art, celui des catacombes en particulier, où elles sont nombreuses (catacombe de Priscille, Rome, IIIe s., Figure 3). Mais l’image de ce Pasteur céleste est empruntée à un motif païen : Hermès portant un bélier, « l’Hermès criophore », qui vient en aide aux hommes (Figure 2).

De l’image-bouclier à la mandorle

Le Christ et l’homme sont enveloppés d’une mandorle dont les trois bandes colorées forment une image cinétique. En un double mouvement, le regard part du Christ qui semble jaillir du bleu presque noir au bleu clair. Mais en lisant les icônes, dont les mandorles offrent la même graduation, nous comprenons que le centre bleu nocturne enchâssant le corps lumineux du Christ, nous attire au centre dans la profondeur inconnaissable de Dieu. Depuis les Pères de l’Eglise, (Bède le Vénérable, Commentaire sur les Nombres, 7, 8), l’amande (mandorla) est reliée au mystère de l’Incarnation : Marie est l’amande virginale dont le Christ est éclos.

Fig 4 / Saint Antoine voyant l'ame de saint Paul ermite élevée au ciel, Basilique de Sant'Angelo in Formis IXe s.

La mandorle vient également de l’image bouclier (imago clipeata), empruntée, comme le Bon Berger, au monde païen antique. La gloire du Christ, et celle des saints qui en procèdent, sont d’abord imagées par ce motif du triomphe impérial. La mandorle est réservée d’abord à Dieu, et elle symbolise le rayonnement de sa gloire, puis aux saints. Comme l’Empereur, le Christ et le Saints sont portés en triomphe sur un bouclier par les serviteurs de sa gloire que sont les anges, comme en cette image de Saint Antoine voyant l’âme de saint Paul ermite élevée au ciel, en la basilique de Sant’Angelo in Formis (XIe s., Figure 4).

Descente et remontée, l’Anastasis

Les pieds du Christ sont appuyés sur deux bandes noires qui ne sont pas de même coloris que le cœur de la mandorle. Il ne peut s’agir des deux planches de bois (noir) de la croix qu’il foulerait aux pieds, comme on peut le lire dans quelques commentaires de cette image. La croix, instrument du salut, trône du Christ, exaltée, vénérée comme sainte, ne peut en aucun cas être foulée aux pieds par le Sauveur. Il s’agit ici des portes des enfers, brisées par le Christ venu chercher l’humanité pour l’emporter dans sa remontée vers la vie.

Fig 5 / Resurrection, Saint-Sauveur in Chora - Kariye Camii - Istamboul

Dans les images byzantines, comme celle de l’église de Saint-Sauveur-in-Chora - Kariye Camii - à Istambul, (Figure 5), la Résurrection est placée sous ce « signe de l’Anastasis », cette scène où le Christ descend aux enfers pour tirer vers le haut l’homme, alors qu’en occident pour montrer la Résurrection, on préfère celle du tombeau vide.

L’homme est hissé vers la vie

Le logo du père Rupnik, emprunte un autre élément à l’art antique, relayé par l’icône de l’Anastasis, où le Christ tient l’homme par les poignets.

Fig 6 / Chapelle Redemptoris Mater, cité du Vatican Fig 7 / L'empereur Hadrien, Restitutor Hispaniae Fig 8 / Resurrection IVe s. Munich Bayerisches Museum

Ce geste est propre aux images de l’Empereur, restitutor, vainqueur empli de la piété romaine, libérant et faisant ressurgir un peuple, une province, ou une ville comme on peut le voir sur des monnaies impériales (L’empereur Hadrien Restitutor Hispaniae, Figure 7). Les premières images de la Résurrection emprunteront ce geste de saisissement par le poignet, pour dire l’amour compatissant du Père hissant jusqu’aux cieux son Fils (Résurrection, IVe s., Münich, Bayerisches Museum, Figure 8)

Voici que le Fils de Dieu, dans sa Résurrection, a fait l’expérience radicale de la miséricorde, c’est-à-dire de l’amour du Père plus fort que la mort.
 
Saint Jean-Paul II, Dives in Misericordia, 30 novembre 1980, 8 § 7.

En montrant Jésus le nouvel Adam, le Bon Berger de l’homme souffrant qu’il entraîne dans le mouvement ascendant de sa Résurrection, le père Rupnik suit la plus ancienne tradition de l’Eglise. Son art respire des deux poumons de la chrétienté : celui de l’Orient Byzantin dont l’art donnera lieu aux icônes et celui d’Occident dont les premières images chrétiennes à Rome, empruntent bien des motifs à l’art païen antique. Mais, ce faisant, il parle au monde d’aujourd’hui. L’art antique de la mosaïque revit à l’ère des pixels (Chapelle Redemptoris Mater, cité du Vatican, Figure 6). Et une image assistée par ordinateur, comme ce logo de l’année jubilaire de la Miséricorde, a pour clé de lecture une ancienne hymne sur la Résurrection de saint Ephrem (306-373), dont voici les couplets 2 et 3 :

Il prit son envol, il descendit, Le Pasteur de tous. /Il chercha Adam, la brebis perdue. /Sur ses épaules, il la porta et monta. /Il se fit offrande au Seigneur du troupeau. /Béni soit son envol.
 
Il se répandit, rosée et pluie qui donne vie, /sur Marie, terre assoiffée, /Puis comme un grain, il tomba dans les enfers (le Shéol). /Il remonta gerbe et pain nouveau. / Bénie soit son offrande.
 
Ephrem de Nisibe, De Resurrectione, Hymnes pascales, SC 502, 2006.

Sylvie Bethmont-Gallerand,
enseignante à l’Ecole cathédrale de Paris

Pour aller plus loin :

- La Chapelle "Redemptoris Mater" du Pape Jean-Paul II, Don du Collège des Cardinaux au Saint-Père à l’occasion du 50ème anniversaire de son ordination sacerdotale, éd. Fates, 2000.

- Pape François, Le nom de Dieu est miséricorde, Robert Laffont / Presses de la Renaissance, Paris, 2016.

- P. Vincent Guibert, « Actualité de l’encyclique Dives in misericordia de Jean-Paul II », Revue Théologique des Bernardins n°15, 2015, p. 71-92.

- Le père Rupnik anime le Centre spirituel et artistique Aletti, à Rome :

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