Chypre entre Orient et Occident, carrefour du dialogue œcuménique et interreligieux (Père Jérôme Bascoul)

À l’occasion du voyage à Chypre de trois prêtres du diocèse de Paris, le Père Jérôme Bascoul a découvert l’Église de qui, comme Église particulière, nous donne l’occasion de parcourir l’histoire générale de l’Église et d’évoquer les problématiques théologiques concernant le rapport entre les Églises, les différents niveaux – local, régional et universel –, l’apostolicité comme fondement de l’autocéphalie, les différences rituelles et enfin le lien entre autorité spirituelle et pouvoir politique.

Œcuménisme Informations vous propose une immersion dans le contexte de Chypre, pays du Moyen-Orient majoritairement grec-orthodoxe, qui a d’autres Églises bien établies et une partie de la population musulmane.

Cette île orientale de la Méditerranée est aujourd’hui dans l’Union européenne ; elle fut la tête de pont de l’aventure des Croisades et la dynastie de Lusignan venue du Poitou s’y installa et assuma le titre de roi de Chypre et de Jérusalem. Les Francs construisirent de splendides églises gothiques que les maîtres ottomans, arrivés seulement en 1570, transformèrent en mosquées ; elles le sont restées jusqu’à aujourd’hui : la cathédrale Sainte-Sophie de Nicosie (1209-1350), devenue la mosquée Sélim II en hommage au conquérant turc, est de quelques années postérieures à la construction de Notre-Dame de Paris (1163-1345), et de la même période date la cathédrale de Saint-Nicolas, construite dans la ville d’Ammochostos (appelée Famagouste) à l’est du pays, près de l’antique Salamis où débarquèrent Paul et Barnabé. C’est aussi un pays de confrontation entre l’Orient et l’Occident, puisque cette île de culture grecque fut placée sous la domination des Lusignan puis des Vénitiens. Les Latins soumirent l’Église orientale à la hiérarchie latine selon les principes de la compréhension médiévale de la primauté romaine. Dans ce pays de confrontation entre la chrétienté et l’islam, dans la période ottomane l’Église orthodoxe a pu vivre dans une paix relative, avec des persécutions intermittentes.

L’histoire moderne sembla perpétuer ces années de confrontation, puisque la volonté des Chypriotes grecs de se rattacher à la patrie grecque fut toujours empêchée par les Britanniques.

Après l’indépendance de 1960, l’archevêque de Nicosie, Makarios III, (1913-1977) fut élu chef du jeune état, mais à la différence des ethnarques, chefs de la nation chrétienne de l’empire ottoman, celui-ci fut le président de tous les Chypriotes, ce qui lui fut dénié par les ultras du parti pour le rattachement à la Grèce, mouvement que les Grecs appellent enosis. Les nationalistes grecs, profitant de l’appui du régime des colonels en Grèce (1967-1974), provoquent un coup d’État chassant le président de son palais épiscopal. Makarios, qui avait adhéré à la ligue des pays non alignés, n’avait pas le soutien des États-Unis et de l’ancienne puissance coloniale. Ceci a permis à la Turquie, membre de l’OTAN, de prétexter de l’accord tripartite (Angleterre, Grèce, Turquie) pour s’établir au nord de Chypre et étendre son occupation sur le tiers nord-est de l’île, provoquant l’exil de 200 000 Chypriotes grecs et l’incitation forcée faite à quelque vingt mille Chypriotes turcs de venir dans la république autoproclamée de Chypre du Nord (RTCN). De cette situation le Métropolite de Constantia et Ammachostos, Basilios (Karayianis), nous parla abondamment. Ce fut pour notre groupe de prêtres [1] une chance de discuter avec ce doux pasteur, qui soutint naguère sa thèse sur « Maxime le confesseur, essence et énergies en Dieu » en 1991 à Fribourg, sous la direction du professeur dominicain et futur archevêque de Vienne, Christoph Schönborn. Il a collaboré au Conseil Œcuménique des Églises, et aux instances de dialogue entre catholiques et orthodoxes. Son diocèse est pour moitié dans la zone d’occupation turque où il ne peut résider habituellement et d’où ont fui ses diocésains. Il fut moine du monastère Saint Barnabé, lieu de la sépulture et de la redécouverte miraculeuse de la tombe de l’Apôtre en 432, qui jusqu’à l’invasion de 1974 fut un lieu de rayonnement intellectuel de l’orthodoxie et qui est aujourd’hui un musée. Lors de ce voyage nous avons eu aussi la joie de découvrir Nicosie en compagnie du professeur d’histoire byzantine, M. Georgios Christodoulou. Il nous fit entrer dans le Musée byzantin, riche d’icônes et de fresques. Certaines d’entre elles avaient été détachées d’églises situées dans la partie nord occupée et vendues sur le marché international. Nous avons pu aussi visiter le palais et les appartements de Makarios III et nous plonger dans le contexte politico-historique de cette époque, (Guerre froide et fin de l’âge d’or de la croissance). Nous avons à cette occasion croisé l’archevêque actuel Mgr Chrysostome II.

Le début du christianisme à Chypre
L’Église de Chypre est fière de son origine apostolique, puisqu’elle est la patrie de Barnabé et que Paul y a séjourné. Un grand et saint évêque, saint Spyridon de Thrimythonte (Idalion), (270-348), est très populaire dans l’Orient chrétien, comme thaumaturge. Ancien berger il garda son modeste bonnet de laine une fois évêque et est représenté avec sur les icônes avec son bonnet. Ses reliques sont vénérées à Corfou. Il fut un défenseur de la foi de Nicée, et Athanase parle de lui dans une lettre au IVe siècle [2]. On relate qu’il utilisa une métaphore pour convaincre un Arien égaré de l’union des personnes trinitaires dans l’unique nature. Il bénit une brique et les constituants de celle-ci – eau, glaise et feu – se séparèrent et retournèrent à leur état initial.

L’Église de Chypre comme Église particulière nous donne l’occasion de parcourir l’histoire générale de l’Église et d’évoquer les problématiques théologiques concernant le rapport entre les Églises, les différents niveaux – local, régional et universel –, l’apostolicité comme fondement de l’autocéphalie, les différences rituelles et enfin le lien entre autorité spirituelle et pouvoir politique.

Saint Barnabé apôtre de Chypre
Les Actes des apôtres nous présentent Barnabé « un lévite originaire de Chypre, Joseph, surnommé Barnabé par les Apôtres, ce qui se traduit : ‘homme du réconfort ’ [3], autant moralement que matériellement, puisqu’il vendra son champ au profit de l’Église. C’est encore cet « homme de bien [4] » qui d’Antioche part chercher Paul à Tarse pour édifier l’Église en Syrie. Avec Paul ils « s’acquittent du service », cette collecte en faveur des saints de Jérusalem dont Paul parle abondamment dans sa 2e Lettre aux Corinthiens. Après cette mission, Paul et Barnabé rentrent à Antioche avec Jean-Marc ; ensuite, au chapitre 13, l’Esprit Saint lui-même ordonne « qu’on lui mette à part Barnabé et Saul (remarquez l’ordre) pour l’œuvre à laquelle il les a appelés [5] », ce qui donne le privilège à Barnabé de faire découvrir sa patrie à Paul. Ils arrivent en Chypre par Salamine et traversent l’île d’est en ouest jusqu’à Paphos. De là ils poursuivront leurs voyages en Pamphylie d’où Jean-Marc repart pour Jérusalem. Paul et Barnabé sont exposés soit à l’hostilité des Juifs soit à l’idolâtrie des païens comme celle des Lycaoniens. Si c’est Paul dont les Actes rapportent les discours, Barnabé est présenté comme son égal. De retour à Antioche ils montent s’expliquer à Jérusalem pour justifier la non-circoncision des païens, lors du « Concile de Jérusalem ». Ils se séparent à Antioche au moment de repartir fortifier les Églises édifiées lors de leur voyage apostolique commun, à cause de Jean-Marc.

Les rapports entre Églises locales et les régions ecclésiastiques dans l’empire
Ce concept d’autocéphalie se met en place dans le cadre d’une organisation administrative de l’Église dans l’empire. Il se définit comme la capacité d’une Église à s’administrer par elle-même en élisant son protos, qui peut être évêque, métropolite ou patriarche. Mais qu’est-ce qu’une Église ? Et où sont ses limites ? En général la cité avec ses faubourgs et les campagnes alentour. Le vocabulaire administratif est flou : au début, le mot paroikia signifie d’abord « séjour en pays étranger ». De cette acception mystique d’une Église stigmatisée et marginalisée, on passe entre les IIIe et IVe siècles à un sens de circonscription qui peut recouvrir aussi le sens de diocèse. Chaque Église vit en communion, mais n’est pas dans un rapport de dépendance hiérarchique avec la métropole et le patriarcat, car quel que soit leur titre, tous sont évêques et gouvernent selon la modalité synodale. Sur le plan régional (métropole, patriarcat), le Canon 34 des apôtres dispose que « les évêques du peuple d’une province ou région (ethnos) doivent reconnaître qui est le premier (protos) parmi eux, le considérer comme leur tête (kephale), et ne rien faire d’important sans son consentement (gnome) ; chaque évêque peut faire uniquement ce qui regarde son propre diocèse (paroikia) et les territoires qui en dépendent. Mais le premier (protos) ne peut rien faire sans le consentement de tous. Car ainsi la concorde (homonia) règnera, et Dieu sera glorifié par le Seigneur dans le Saint-Esprit. » Si chaque Église locale est Église du Christ ou Église de Dieu, il n’en demeure pas moins qu’elle va s’organiser à un niveau régional et suprarégional.

Le concile est une des expressions du niveau universel ou catholique
Le concile de Nicée en 325 parle des métropoles. Chaque cité a un évêque. Le concile de Nicée définit dans son 6e canon le rapport des métropoles avec les diocèses qui en dépendent. Dans le 4e canon, le métropolitain intervient comme recours, mais les élections épiscopales, suivies du sacre par les co-consécrateurs de la province, ne passent pas nécessairement par le métropolite. Plus tard, la compilation des Canons apostoliques parle du primat et Justinien introduit les cinq patriarches, étant entendu que de son point de vue seul l’empereur est le chef suprême de l’Église [6] . Le Concile œcuménique de Constantinople (381) consacre l’ordre des patriarcats, c’est la pentarchie : Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Chacun de ces patriarcats se cherche des origines apostoliques, surtout la nouvelle Rome, Constantinople, qui est pour des motifs géostratégiques fondée sur l’antique Byzance et qui sur le plan du prestige ecclésial n’a pas de titre apostolique à faire valoir comme Rome avec Pierre et Paul, Alexandrie avec Marc, Antioche avec Pierre, Paul et Barnabé, et Jérusalem avec tous les apôtres et Jacques, « frère du Seigneur ». Constantinople se place sous le patronage d’André, frère de Pierre, « premier appelé ». La montée en puissance de Byzance comme métropole commence en 324 où elle reçoit le nom de l’empereur Constantin. La petite province de la Thrace va imposer son influence sur les provinces du Pont et de l’Asie avec l’appui impérial et sans tenir compte des traditions ecclésiastiques qui sont pourtant si importantes comme nous le verrons à propos des coutumes de l’Église de Chypre invoquées contre le siège d’Antioche.

Constantinople et les autres patriarcats orientaux
La cité a un évêque. Le concile de Nicée dispose, pour l’échelon provincial, une régulation des élections épiscopales par les règles du sacre. Le concile de Constantinople en 381, dans son canon 3, énumère l’ordre des sièges dans l’ordre d’importance et, dans son canon 4, dispose que « les évêques d’un diocèse civil (métropole) ne doivent pas s’ingérer dans les églises étrangères à ce diocèse ». Il faut cependant attendre le VIe siècle avec l’empereur Justinien qui consacre les cinq patriarcats regardés « comme d’origine apostolique » ; la nouvelle Rome n’assurera son origine apostolique qu’avec un pseudépigraphe de Dorothée, évêque de Tyr, qui soutient la légende de la fondation du siège par saint André. C’est la question du périmètre de juridiction de Constantinople qui va être l’objet de litige, car il faut en augmenter l’étendue face à Alexandrie et à Antioche. Lors de l’installation de la nouvelle capitale, Byzance dépend de la métropole d’Héraclée dans la petite province d’Europe. Bien sûr l’affirmation du concile de Nicée va établir Constantinople, qui va étendre sa juridiction sur les diocèses civils de Thrace (Danube), du Pont et de l’Asie (Anatolie actuelle). Il est à noter que les diocèses de Dacie, Macédoine (les deux Épires, la Macédoine) la Thessalie, l’Achaïe et la Crète font partie de l’empire d’Occident au IVe siècle. Au VIe siècle les diocèses civils de Macédoine et de Dacie sont politiquement administrés depuis Constantinople (Préfecture du prétoire d’Illyricum en 395), mais relèvent toujours sur le plan ecclésiastique de Rome. Entre 421 et 514, la situation fut conflictuelle à ce sujet entre Rome et Constantinople. Evidemment Rome devient la métropole d’un immense territoire avec les missions en Angleterre au IVe siècle et le resserrement des liens avec Rome de l’Église franque voulu par Charlemagne. Enfin, signalons que le pape se considère toujours comme l’administrateur des territoires conquis par les Barbares au nom de l’empereur d’Orient.

Concernant donc les Actes de Barnabé, nous pouvons nous rapporter à l’époque de l’empereur Zénon (474-491), l’empire se débat dans la crise monophysite, suite au concile de Chalcédoine. La politique de compromis de l’empereur ne fait que se durcir avec la rupture de communion entre le pape Félix III (483-492) et le patriarche Acace de Constantinople (479-482). Il est l’auteur de l’Hénotikon en 482, texte qui propose un compromis entre la théologie alexandrine qui insiste sur l’unique nature du Verbe incarné et « de même substance que son Père selon la divinité de même substance que nous selon l’humanité » et ceux qui distinguent plus les deux natures dans la Personne du Fils.

Les Actes de Barnabé, l’apostolat à Chypre
Les Actes de Barnabé font partie de la littérature chrétienne apocryphe. Nous avons tous les genres littéraires, évangiles, actes, épîtres, apocalypses. La profusion des genres s’explique de différentes manières : il faut pouvoir combler les « lacunes » de l’Évangile, mais aussi justifier des options théologiques, qu’elles soient orthodoxes ou hérétiques, comme l’Évangile selon les Hébreux dont Saint Jérôme rapporte l’existence et qui semble avoir été le texte de référence des Ébionites qui refusaient la perspective d’un Jésus d’origine divine. Il y a déjà une littérature apocryphe de l’Ancien Testament d’origine juive ou chrétienne. Elle est un contrepoint à la théologie sérieuse des traités des docteurs ou des Pères. Elle s’épanouit entre les IVe et Ve siècles avant de tomber dans l’oubli pour ressurgir dans la littérature médiévale avec La Légende dorée. Les Actes de Barnabé font partie du genre des actes apocryphes des apôtres. C’est Jean-Marc collaborateur témoin de la geste de Barnabé qui collecte son témoignage et qui cache ses cendres que l’on retrouvera ultérieurement pour les besoins de la cause. C’est dans ce contexte que l’on retrouve le tombeau de Barnabé disciple du Seigneur près de Constantia, l’ancienne Salamine détruite par un séisme. La tombe contenait un exemplaire de l’Évangile selon saint Matthieu, qui reprend pour l’amplifier et lui donner une autre perspective celui de saint Marc. Les Actes ne mentionnent pas la découverte de la tombe ce qui laisse entière la question de savoir à quand monte la datation de cet apocryphe qui est réputé être écrit par Jean surnommé Marc mentionné comme compagnon de Paul et de Barnabé puis du seul Barnabé qu’il accompagne à Chypre. On l’identifie à l’évangéliste, dépositaire du témoignage de Pierre, qui après avoir pieusement caché le corps de Barnabé part pour Alexandrie.

Structure des Actes de Barnabé
Le livre des Actes de Barnabé est un pseudépigraphe du IVe siècle ; Barnabé en est l’auteur et le personnage principal [7] . Barnabé, comme Paul, va rencontrer le Christ dans une vision . Le parti pris des Actes de Barnabé est de justifier d’abord la séparation d’avec Paul. Du point de vue narratif, dans les Actes des Apôtres, Barnabé occupe une place plus importante que Paul, qu’il va céder progressivement, jusqu’à son départ pour Actes de Barnabé (AB) 4, p. 630-631 du texte de l’édition de la Pléiade Chypre avec Jean-Marc. Alors que Paul dans les Actes des Apôtres doit faire allégeance aux apôtres et que Barnabé en est très proche, il n’est pas question de cette proximité dans les Actes de Barnabé. Il faut donc pour la cohérence hagiographique des Actes de Barnabé, que Paul ait consentis à la deuxième mission chypriote de Barnabé pour corriger l’effet produit par le récit de la séparation dans les Actes canoniques. Paul a donc une vision [8] ce qui va l’amener à consentir à la mission de Barnabé malgré la séparation conflictuelle. Les Actes de Barnabé nous font largement visiter l’ile, les cités sont mentionnées et présentées comme le cadre de la geste de l’Apôtre. Mais le paradoxe c’est justement que Barnabé est à peu près toujours empêché d’entrer dans les villes. Les Actes racontent d’abord un échec puisqu’il n’y a pas de conversions [9] . Concernant l’édification de l’Église à Chypre, Barnabé va procéder avec Jean-Marc à l’ordination d’Héraclide [10] dans la ville de Tamasos, mais les mêmes Actes font quand même mention de l’ordination par Paul et Barnabé de Aristoclianus, lors du premier voyage. Les Actes de Barnabé comme les Actes de Tite pour la Crète veulent fonder en droit sinon en fait l’apostolicité de leurs Églises locales. Avec les Actes de Barnabé nous connaissons aussi la Laudatio Barnabae d’Alexandre de Chypre, qui va dans le même sens et qui n’est pas éditée en français.

Chypre, la première Église autocéphale
Les évêques de Chypre obtiennent le droit d’élire leur primat à la 7ème session du concile d’Ephèse, soit le 23 juillet 431. Le patriarche d’Antioche, Alexandre, avait interpellé en 415 le pape Innocent qui l’avait alors conforté contre les évêques. Le concile d’Éphèse en 431 dispose dans son 8e canon que :

« Les évêques de Chypre élisent à eux seuls aux sièges vacants de leur île. Un fait, qui est une innovation contraire aux coutumes ecclésiastiques et une atteinte à la liberté de tous, nous a été rapporté par Réginus, l’évêque très aimé de Dieu, et ses compagnons, les très pieux évêques Zénon et Évagre, de la province de Chypre. C’est pourquoi, comme le mal commun a besoin d’un remède d’autant plus fort que sa nuisance est plus grande, vu qu’aucune coutume n’a existé jusqu’ici que l’évêque de la ville d’Antioche sacre des évêques à Chypre, ainsi que les très pieux hommes qui ont eu recours au saint concile nous le prouvèrent par leurs rapports et de vive voix, les chefs des saintes églises de Dieu en Chypre resteront sans être inquiétés ni exposés à la violence, si, observant les canons des saints et vénérés pères, ils procèdent par eux-mêmes, selon l’ancienne coutume, à l’élection des très pieux évêques. Cette même règle sera aussi observée dans les autres diocèses et dans toutes les provinces, en sorte qu’aucun des évêques aimés de Dieu ne s’empare d’une autre province, qui ne fût déjà et dès le début sous son autorité ou sous celle de ses prédécesseurs ; et s’il s’en était emparé et par force se la fût assujettie, il la rendra, afin que les canons des pères ne soient pas enfreints, ni que sous le prétexte d’actes sacrés ne s’insinue l’orgueil de la puissance mondaine et que sans nous en rendre compte nous perdions peu à peu la liberté, que nous a donnée par son propre Sang Jésus Christ notre Seigneur, le Libérateur de tous les hommes. Il a été donc décidé par le saint concile œcuménique que soient sauvegardés à chaque province purs et inviolés les droits acquis déjà et dès le début selon l’usage établi depuis toujours et le métropolitain sera autorisé à prendre copie conforme de notre décision pour garantir ainsi la sécurité de sa province. Si quelqu’un produisait une ordonnance opposée à la définition présente, le saint et œcuménique concile tout entier décide que cette ordonnance sera nulle et non avenue ».

Le canon d’Éphèse donne aux évêques de Chypre leur autonomie ecclésiastique au motif de l’antiquité de la coutume ancienne qu’ils élisent leur primat. Quelle que soit la réalité de l’argument d’antiquité, l’Église de Chypre est ainsi détachée du patriarcat d’Antioche. Le concile d’Éphèse peut ainsi soustraire une province importante du patriarcat d’Antioche à l’influence de la théologie de Nestorius, patriarche de Constantinople, qui exprime sa réticence à concevoir dans sa christologie la communication des idiomes de la nature divine vers la nature humaine de la Personne du Christ. Son refus d’honorer Marie du titre de Mère de Dieu en est le point de cristallisation. Le concile d’Éphèse convoqué par Théodose II (408-450) est encore important pour deux raisons. D’une part c’est la première fois que fut attesté le rôle d’arbitre de la foi de Rome, le pape Célestin Ie (422-432) ayant reçu les sollicitations de Nestorius comme de Cyrille d’Alexandrie. D’autre part ce concile fera défense d’ajouter quoi que ce soit au symbole de Nicée-Constantinople ce qui sera le point de focalisation plus tard entre Rome et Constantinople dans la querelle inextinguible du filioque procedit.

Le Royaume latin de Chypre (1192-1489)
La fin du pouvoir byzantin sur Chypre est marquée par l’aventure d’Isaac Doukas Comnène en 1184 qui vient d’Arménie et réussit à usurper le pouvoir impérial à Chypre, avant de s’arroger le titre d’empereur de Chypre. En 1191 Richard Cœur de Lion, en route pour la troisième croisade, s’y échoue et balaye Isaac. Il vend l’île à l’Ordre du Temple qui, après avoir rétablit l’ordre civil en réprimant les Grecs, la restitue à Richard qui la cède à Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, le vaincu de la bataille de Hattin, (4 juillet 1187) qui aboutira à son éviction du royaume latin de Jérusalem. Les Lusignan vont donc se succéder comme souverain de l’île jusqu’à la fin du XVe siècle. Ils seront rejoints par de nombreux chevaliers chassés de Palestine par Saladin qui prend Jérusalem le 2 octobre 1187. L’Ordre du Temple, s’il abandonne rapidement sa souveraineté sur l’île, y entretient cependant des établissements. Chypre fait partie de la province syrienne de l’Ordre du Temple de 1118 jusqu’à la liquidation de l’Ordre par le concile de Vienne en 1311. La présence d’ordres religieux occidentaux est diverse, comme l’atteste l’abbaye de la Belle Paix, fondée près de Kyrénia par des Prémontrés venus de Picardie au temps d’Amaury de Lusignan à la fin du XIIe siècle. La dynastie des Lusignan s’établit durablement à Chypre ; après Guy en 1194, Amaury fonde quatre évêchés latins, Nicosie comme métropole, Paphos, Limassol et Famagouste. Au point de vue des rapports féodaux les Lusignan étaient dépendants du Saint Empire dont ils obtiennent Chypre en fief. Chypre est instituée comme royaume de Chypre. Par mariage Amaury devient aussi Jérusalem roi de jusqu’à sa mort en 1205 mais l’unité des deux royaumes ne subsiste pas. Avec Hugues Ier il y a un régent, Philippe Ibelin, qui installera son fils Jean qui règnera en 1227. Frédéric II Barberousse vient faire valoir ses droits de suzerain en 1228, ce qui entraine une guerre qui ne s’achève qu’en 1233. Henri I meurt en 1253, son fils Hugues II lui succède en 1253 et son cousin en 1267. En 1292, la prise de Saint-Jean-d’Acre met fin aux prétentions sur le royaume de Jérusalem des souverains latins de Chypre. La fin de la période est cependant une guerre civile entre le roi et les barons, ce qui permet aux Génois, puis aux Vénitiens, de s’imposer définitivement en 1489. Les Grecs sous la période latine sont réduits en servage.
Attitude de l’Église latine en Orient au Moyen-Âge.

Durant la période des croisades les Latins installent des hiérarchies. Ils soumettent le clergé grec à la discipline occidentale, par exemple en interdisant la pratique de la confirmation par les prêtres, puisque l’usage médiéval occidental réserve ce sacrement à l’évêque. C’est le phénomène de latinisation des Églises orientales, mais la conscience aussi qu’il ne peut y avoir qu’une Église en un seul lieu et qu’il faut donc du point de vue occidental tolérer le rite grec. Chypre, comme les États latins de la Terre Sainte, dépendent sur le plan ecclésiastique d’une hiérarchie latine qui se substitue à la hiérarchie grecque. Les prêtres grecs dépendent du clergé latin. Les Latins n’envisagent jamais que des catholiques romains puissent dépendre sur le plan ecclésiastique des Grecs, même si ceux-ci étaient en communion avec le siège romain.

La domination ottomane
Après le temps des croisades, Chypre passe sous domination ottomane en 1571 ; tous les chrétiens occidentaux en sont chassés, abandonnant leurs églises et couvents qui sont transformés en mosquées ou dévolus aux orthodoxes. Les maronites, quant à eux, peuvent aussi rester. En 1535, François 1er avait obtenu par un traité appelé ‘capitations’ le droit de protéger les chrétiens latins qui allaient en pèlerinage. Les accords commerciaux avec les républiques de Gênes et de Venise en Méditerranée s’étendent à l’empire byzantin. Des églises latines sont établies dans ce contexte, mais nous ne sommes pas à Chypre qui reste sous domination latine jusqu’à la fin du XVIe siècle. En débarquant à Chypre, les Ottomans chassent les Vénitiens, à la grande joie des Grecs, mais la joie sera de courte durée car ils ne feront que subir un nouveau joug, dont ils ne s’émanciperont de manière toute relative qu’avec la colonisation anglaise qui s’étend de 1878 à 1960.

La colonisation anglaise
Le Congrès de Berlin (1878) rassemble les nations occidentales, la Russie et l’empire ottoman, pour limiter l’influence de la Russie en Orient et garder l’empire turc dans une souveraineté formelle mais en dépendance de l’Occident (Allemagne, France, Angleterre). Il s’agit de créer de petits États pour répondre aux aspirations des Serbes, Bulgares, Roumains et autres Slaves libérés de la tutelle ottomane, mais pas trop importants ; c’est le principe de la « balkanisation ». Le mouvement grec d’émancipation, qui a abouti au traité d’Andrinople de 1829 qui consacre l’indépendance de la Grèce, est lui aussi contenu dans ses ambitions territoriales.

C’est ainsi que Chypre est confiée par la Sublime Porte à l’administration britannique qui lui donne le statut de protectorat, en reconnaissant donc toujours la souveraineté de l’empire ottoman. L’île est majoritairement grecque et les Britanniques sont amenés à protéger les populations turques. La Grande Idée ou enosis, c’est-à-dire le rattachement à l’État grec, grandit parmi la population grecque, mais les Anglais vont s’y opposer, malgré le fait que la déclaration de la Première Guerre mondiale ait fait de l’empire ottoman un ennemi de l’Angleterre, et que les Chypriotes soient restés loyaux envers elle. Elle prend un contrôle plus direct en faisant de Chypre une colonie britannique en 1914.

La lutte pour l’indépendance et le rattachement à la Grèce
Le traité de Lausanne en 1923 confirme le statut colonial de l’île, alors que les Chypriotes grecs militent pour le rattachement à la Grèce, au point qu’en octobre 1931 une révolte armée éclate contre les anglais, qui déclenchent une répression et instaurent un régime de restrictions des libertés politiques. Chypre sert de base militaire navale pendant la Seconde Guerre mondiale ; les Chypriotes sont loyaux envers les Anglais. Mais à la fin du conflit, les aspirations d’union des Chypriotes grecs sont déçues, en dépit d’un référendum organisé en 1950 par les Grecs qui représentent plus des trois quarts de la population autochtone de l’île et du soutien de l’Église orthodoxe qui ne se sent plus de devoir de loyauté envers la Turquie héritière de l’empire ottoman. Une guerre de libération s’engage alors contre les Britanniques. Ceux-ci exilent l’archevêque Makarios II, instigateur du référendum, et s’appuient sur les Chypriotes turcs, ce qui entraîne des violences entre chrétiens et musulmans. Les nationalistes chypriotes grecs sont rassemblés dans l’Ethniki Organosis Kyprion Agoniston (EOKA) et font la guérilla contre les Anglais et les milices turques. En 1956, Makarios III est exilé aux Seychelles, mais la situation n’évolue pas. La Turquie réclame une partition de l’île, les Grecs veulent le rattachement. Finalement, sous la pression des États-Unis, le 16 août 1960 est signé à Londres le traité de garantie entre l’Angleterre, la Grèce et la Turquie qui consacre l’abandon de Chypre par l’Angleterre, et la constitution d’un État chypriote indépendant de la Grèce et de la Turquie. La république de Chypre naît donc en 1960 comme État indépendant adhérant à l’ONU et participant au Commonwealth. L’Angleterre y maintient deux bases militaires souveraines, Akrotiri au sud de Limassol et Dekhelia au nord de Larnaka.

L’invasion turque
Le jeune État est dirigé par Makarios III, archevêque de Nicosie, successeur de Makarios II, instigateur du mouvement indépendantiste après la seconde guerre mondiale. Makarios III comme chef d’état doit garantir l’équilibre des pouvoir et l’égalité des droits entres chrétiens et musulmans. C’est le régime des colonels en Grèce, qui va fomenter un coup d’état à Chypre visant à le renverser et à provoquer le rattachement à la Grèce. Makarios dénonce la situation à l’ONU, ce qui va permettre l’intervention militaire turque en applications des accords de Londres. C’est ainsi que l’opération Attila permet à la Turquie d’occuper un tiers de l’île ; il s’ensuit une expulsion réciproque des populations et l’exil de nombreux chypriotes au Royaume-Uni.

L’Église orthodoxe de Chypre aujourd’hui
L’Église autocéphale de Chypre est présidée par l’archevêque Chrysostome depuis 2006. Il siège à Nicosie, et porte le titre d’archevêque de Nouvelle Justinienne et de tout Chypre. Le deuxième siège en importance est celui de Paphos, puis Kition, Kyrenia, dont l’évêque siège à Nicosie, puisque cette métropole est aujourd’hui en zone turque, Limassol, Morphou, Constantia, c’est à dire Salamine (qui n’est pas la Salamine au large d’Athènes, lieu de la bataille navale entre Grecs et Perses !) où débarquèrent Paul et Barnabé, patrie d’Épiphane, grand dénonciateur d’hérésies, au nord de Famagouste, aujourd’hui en zone turque. Le métropolite de Constantia siège à Paralimni ; il y a aussi Kikkos le principal monastère de l’île dans le massif du Troudos dont l’higoumène est métropolite, Tamassos, l’actuel Deftera au sud-ouest de Nicosie, et Trimythous (aujourd’hui Idalion), siège de l’illustre saint Spiridon. Les dix éparchies ont toutes le titre de métropole. Trois sièges sont situés dans la zone occupée par les Turcs (République turque de Chypre du Nord), Kyrenia, Morphou et Constantia. L’archevêque préside donc le synode et use de trois privilèges impériaux : le droit de signer à l’encre rouge, le port de la mandalia rouge et le sceptre impérial (globe surmonté de la croix) au lieu du bâton pastoral avec les deux serpents. L’octroi de ces privilèges est lié à la volonté de détacher Chypre de l’influence d’Antioche.

Les Églises latines, anglicanes, maronites et arméniennes aujourd’hui à Chypre
Le Diocese of Cyprus and the Golf représente l’anglicanisme à Chypre ; cette Église est héritière de la présence coloniale britannique et Mgr Michael Lewis est l’évêque résidant à Nicosie. Chypre est un archidiaconé comprenant une douzaine de paroisses. Les pays du Golfe forment l’autre archidiaconé (Bahreïn, Dubaï, Abu Dhabi…) et il y a un diocèse anglican de Jérusalem qui couvre la Palestine, le Liban, la Syrie et la Jordanie.

L’Église catholique à Chypre est organisée à partir de Jérusalem, puisqu’elle forme un groupe de six paroisses, non constitué en doyenné, à la différence d’Israël ou de la Jordanie. Il y a une paroisse dans les villes de Limassol, Larnaka et Nicosie et trois à Paphos. L’ordinaire du patriarcat est depuis 2016 l’ancien custode des Franciscains de Terre Sainte, qui enseigne l’hébreu biblique et parle l’hébreu moderne : Pierrebattista Pizzaballa a été administrateur apostolique pour succéder à S.B. le Patriarche Faoud Twal. Ce dernier avait succédé au premier patriarche d’origine local, Michel Sabbah (1987-2008). Il semble que le contexte de tension entre Palestiniens et Israéliens fasse obstacle à la nomination d’un nouveau patriarche arabe à court terme et que l’habitude de nommer un franciscain italien depuis la création du patriarcat latin en 1847 soit la seule solution pour le moment. Il faut aussi signaler une importante communauté maronite dont le pasteur est Mgr. Youssef Souief, archevêque depuis 2008, alors que le diocèse maronite de Chypre n’existe que depuis 1988. Les Maronites sont venus de Syrie à partir du XVIIIe siècle. Les quatre villages chypriotes maronites ont été évacués suite à l’opération Attila. Les Maronites ont actuellement huit paroisses. Il y a aussi des Arméniens apostoliques venus après le génocide de 1915-1923 qui ont dû abandonner paroisses et établissements scolaires situés dans la partie annexée par la Turquie.

Situation politique
Chypre est donc en Orient et pourtant les influences latines l’ont marquée. Aujourd’hui la partie sud-est dans l’Union Européenne, les bases territoriales britanniques ne sont pas accessibles, la partie occupée illégalement par la Turquie est hors UE et le règlement de la question politique concernant la cohabitation des deux communautés est une condition préalable pour l’entrée de la Turquie dans l’UE.

Père Jérôme Bascoul - septembre 2019

[1P. Jérôme Bascoul, prêtre responsable des questions œcuméniques à Paris et rédacteur de cette revue, Mgr Denis Jachiet, évêque auxiliaire du diocèse de Paris et vicaire général, P. Emmanuel Vegnant, prêtre curé de Saint-Joseph-des-Épinettes à Paris 17e

[2Paul VAX DEN VEN, « La légende de Saint Spyridon, évêque de Trimithonte », Revue d’Études Byzantines, 1956, p. 240-244 (recension d’un livre de 1943).

[3Actes des Apôtres, 4,36.

[4Ibid.11, 24.

[5Ibid.13, 2.

[6Code Justinien, Corpus Iuris Civilis, (529-534) ; Novelles (trois compilations postérieures 565).

[7Article de Maïeul Rouquette, « Mémoire apostolique et pseudépigraphique. Une comparaison des Actes de Barnabé et des Actes de Tite », ETR, 2016/4 pp.703-712.

[8AB 10, p. 634.

[9AB 15, p. 637.

[10AB, 7, p. 638.

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