Colloque de l’ISEO (28 – 30 Janvier 2020) : Dieu guérit-il encore ? – Ressources liturgiques, discernement œcuménique

Document exlusif

Les organisateurs de ce colloque n’imaginaient sans doute pas, lorsqu’ils ont choisi il y a plusieurs mois le thème de celui-ci, que la question posée entrerait en résonance avec l’actualité de la crise du COVID 19.

Les organisateurs de ce colloque n’imaginaient sans doute pas, lorsqu’ils ont choisi il y a plusieurs mois le thème de celui-ci, que la question posée entrerait en résonance avec l’actualité de la crise du COVID 19. Et bien que le colloque ait eu lieu avant que le phénomène ne prenne l’allure d’une pandémie à l’échelle mondiale, ce qui lui aurait certainement donné une autre coloration s’il avait lieu aujourd’hui, ne faut-il pas voir dans cet événement un double signe prémonitoire, d’abord donc en raison du sujet lui-même du colloque, puis par le fait qu’il ait eu lieu exceptionnellement en janvier juste avant la crise, alors que s’il avait été programmé à la date habituelle du mois de mars, il n’aurait sûrement pas pu se tenir.

La question qui introduit cette année le thème du colloque annuel de l’Institut Supérieur d’Études Œcuméniques (ISEO) s’avère être une question sensible ; en effet, comme l’a souligné l’un des intervenants, le professeur Nicolas Cochand de l’Institut Protestant de Théologie, il s’agit d’une question émotionnelle et clivante qui suscite des avis tranchés et contradictoires. Elle n’en répond pas moins à une demande de plus en plus pressante de la communauté chrétienne confrontée à la douleur engendrée par la maladie et la mort, qui cherche un réconfort au sein de l’Église. Une telle question ne peut par ailleurs être traitée que dans un cadre œcuménique, tant elle est devenue aujourd’hui récurrente et transverse dans toutes les traditions chrétiennes.

Si donc pour certains l’intitulé de ce colloque peut paraître incongru ou provoquant, tant la réponse à la question qu’il pose ne peut être qu’affirmative, celui-ci aura du moins mis en évidence l’ambivalence de la notion de guérison : en effet, si Dieu guérit encore, cette guérison ne correspond pas forcément à celle attendue du malade et oblige à se poser la véritable question de la nature de la guérison opérée par Dieu. Les récits de guérison du Nouveau Testament montrent que l’action du Christ vis-à-vis des malades et infirmes ne porte pas, ou pas seulement, sur le rétablissement des personnes dans un état de normalité selon des critères humains, mais qu’il s’agit bien plutôt d’une régénération de la personne humaine en profondeur, dans son intégrité en tant qu’individu propre.

Stefan Munteanu, professeur à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge, a de plus relevé que cette polysémie de la notion de guérison pouvait se décliner dans le Nouveau Testament selon, soit qu’elle se rapportait à l’auteur de l’action, qui prodigue un soin et raffermit le malade, ou simplement qui prend soin de lui, soit qu’elle se rapportait à l’action elle-même au sens d’administrer un remède ou un traitement, ou bien de recouvrer la santé.

C’est donc reconnaître à la fois toute l’étendue du domaine que recouvre la question proposée pour ce colloque et la complexité d’une réponse à celle-ci, qui ne peut être que circonstanciée en fonction des individus auxquels elle s’adresse. En définitive, la question ne serait-elle donc pas, plutôt que de savoir si Dieu guérit encore, de rechercher de quoi et comment Dieu peut-il encore guérir, de façon à orienter nos pratiques liturgiques de demande de guérison. En effet, les différents exposés ont mis en évidence la nécessité d’un discernement dans une diversité de pratiques, qui d’ailleurs ont évolué au cours du temps (comme par exemple le passage de l’extrême-onction au sacrement des malades dans l’Église catholique), et qui peuvent aussi conduire à des excès telles les mises en scène charismatiques pratiquées par les Églises pentecôtistes, comme l’a illustré Bernard Coyault, anthropologue à l’Institut des Mondes Africains.

Il s’ensuit que l’on ne peut aborder la question des pratiques liturgiques de demande de guérison, sans un approfondissement de la notion même de guérison dans un contexte de vie chrétienne, qui prenne en compte les aspects anthropologiques de cette demande qu’il convient d’articuler avec une théologie fondée sur une base scripturaire. Tel est l’enjeu de ce colloque.

Aspects anthropologiques de la souffrance et de la guérison
De ce point de vue, les exposés des professeurs Frédéric Worms (Ecole Normale Supérieure) et Catherine Fino (Theologicum) d’une part, et de Bertrand Vergely (Institut Saint-Serge) d’autre part, auront été essentiels pour distinguer et préciser des notions telles que traitement et soin, santé et normalité, souffrance et douleur, maladie et mal, soulagement et guérison, corps charnel et corps mystique, sans lesquelles il est vain de chercher une réponse chrétienne à la quête de guérison émanant de la personne humaine. Le travail théologique peut alors advenir pour étayer à partir de ces notions le sens de la guérison à laquelle tout être humain peut légitimement aspirer.

Ainsi, pour Frédéric Worms, il y a lieu de distinguer les différents maux qui peuvent affecter l’être humain, et dont la guérison relève de traitements appropriés, du mal absolu dont l’expérience est vécue comme une transgression de notre nature et qui, lui, relève de la catégorie du soin ; celui-ci, au-delà des guérisons spécifiques, prend en charge la personne humaine dans sa globalité vis-à-vis de sa relation à autrui et sa faculté à surmonter l’épreuve de l’incurable.

Catherine Fino a, de son côté, insisté sur l’implication de la personne dans le processus de prise en charge de sa maladie par rapport à ses propres normes de guérison, qui ne correspondent pas forcément à un état de normalité identique pour tous. Ainsi la guérison n’est pleinement recevable que si elle est assumée comme telle par la personne souffrante, ce qui oblige les soignants d’être d’abord à l’écoute des malades dans leur choix des thérapies de guérison.

Enfin, Bertrand Vergely a introduit, en tant que « tournant anthropologique du corps souffrant », la distinction entre la vision mystique et l’enveloppe charnelle du corps, pour mieux les relier dans un corps unifié : par rapport à la seule vision charnelle du corps autocentrée sur la performance, mais aussi siège de la douleur et de la souffrance, la prise de conscience du vécu de son existence dans la réalité du monde, avec laquelle nous faisons également corps, conduit à un sentiment d’unité ; c’est alors que le corps existe pleinement et qu’il peut vivre dans la joie les échanges avec autrui. La guérison n’est pas simplement faire cesser la douleur ou ne plus « aller mal », mais c’est aussi faire cesser la souffrance, c’est-à-dire être pleinement réconcilié avec soi-même dans son corps, avec les autres et avec Dieu, et donc « aller bien ».

Les ressources scripturaires à l’origine des pratiques liturgiques de guérison
Les récits relatifs à la maladie et à la guérison sont multiples dans le Nouveau Testament. Si l’Épître de Jacques (5, 14-16) a été souvent citée comme origine des pratiques d’onction d’huile, c’est probablement l’Évangile de Matthieu qui regroupe dans les chapitres 8 et 9 les principaux récits de guérison.

Christophe Paya, doyen de la Faculté libre de Théologie Évangélique de Vaux/Seine, en a présenté une analyse qui permet de penser et structurer nos pratiques liturgiques de guérison :

1. Il faut tout d’abord remarquer la diversité des personnes que Jésus est amené à guérir, ainsi que Matthieu le précise en 4, 23-24, parmi lesquelles toutes celles qui souffrent de maladies, infirmités et tourments, dont les démoniaques, les lunatiques et les paralysés ; c’est en quelque sorte une description de toute la souffrance humaine.

2. Les récits de miracle sont décrits comme des rencontres personnelles avec Jésus ; même si une grande foule est présente la conversation demeure d’ordre privé ; ce sont donc les individus qui sont mis en valeur dans l’intimité de leur rencontre avec le Christ.

3. Ce sont des expériences de compassion, dans lesquelles Jésus tente continuellement de faire le bien parmi son peuple.

4. Les guérisons opérées par Jésus apparaissent aussi comme des transgressions par rapport aux barrières de son temps, notamment par rapport à la frontière entre le pur et l’impur (guérison d’un lépreux en 8, 2-4), à la frontière de la nation (guérison du serviteur du centurion en 8, 5-13), ou encore par rapport à la frontière sexuelle (guérison de la belle-mère de Pierre en 8, 14-15) ; ce faisant, Jésus prodigue aussi une autre forme de guérison de la souffrance, en rompant l’isolement de ces personnes et en renforçant leur intégration dans la communauté.

5. Ces guérisons sont également des supports d’enseignement qui font ressortir l’autorité de Jésus, comme mentionné de façon générale en 4, 23, puis, par exemple, à propos de la guérison du serviteur du centurion en 8, 10-12.

6. Elles traduisent en outre la présence du Royaume de Dieu avec laquelle elles sont le plus souvent mises en parallèle par Jésus (4, 23 ; 10, 7-8), en donnant l’avant-goût d’une réalité à venir, concrétisée par le « déjà là » et « le pas encore » du Royaume.

7. Elles sont enfin des sollicitations de foi grâce à la présence de Jésus et par sa seule Parole, par rapport auxquelles les personnes souffrantes sont contraintes de se positionner.

8. Guérison et Salut font donc partie de l’œuvre rédemptrice du Christ qu’il assume en souffrant Lui- même pour nous.

Discernement des pratiques liturgiques de guérison
Face à la diversité des pratiques en vigueur aujourd’hui, telles qu’elles ont été exposées par les représentants des différentes confessions (que nous ne pouvons pas relater en détail dans le cadre de cet article), le colloque se devait d’effectuer un discernement, pour tenter d’étayer ces pratiques sur les bases anthropologiques, théologiques et scripturaires qui ont été succinctement précisées ci-dessus. Si cette nécessité d’un discernement a bien été évoquée par la plupart des intervenants, il est aussi apparu au cours de leurs interventions la difficulté de définir des règles précises permettant d’éviter les excès, et donc le besoin d’approfondir encore le travail théologique, notamment sur les ministères en relation avec la liturgie, de façon à répondre à l’attente des malades.

Pour Nicolas Cochand il y a lieu de prendre au sérieux les demandes d’assistance de ces derniers confrontés à la souffrance, notamment pour leur permettre de faire l’expérience de la proximité de Dieu ; mais il est aussi tout à fait indispensable de rester prudent dans la réponse à leur apporter au niveau des pratiques liturgiques, tout en rappelant que cette proximité se réalise lorsque Dieu se donne dans la communion à son Corps, insistant à son tour sur la nécessité de poursuivre un travail théologique de discernement sur la liturgie.

C’est pourquoi nous nous limiterons ici à rapporter les quelques principes qui devraient être respectés dans les célébrations liturgiques de prière pour les malades, tels qu’ils ont définis par Jean-Louis Souletie, doyen du Theologicum, et Gilles Drouin, Directeur de l’ISL (Institut Supérieur de Liturgie).

Jean-Louis Souletie distingue ainsi six critères de discernement :
1. L’ecclésialité de l’Assemblée de prière qui doit être garantie par la présence de baptisés honorant la diversité des charismes, en identifiant les acteurs de la célébration ;

2. La centralité de l’Écriture proclamée comme Parole de Dieu ;

3. L’assurance de la formation de ceux qui sont préposés à intervenir au cours de la célébration ;

4. La place de la parole des souffrants ;

5. Le choix des ritualités et cultes en fonction de critères sacramentels ;

6. L’importance de la confession de foi librement prononcée.

À ces critères Gilles Drouin ajoute cinq points auxquels la liturgie devrait prêter attention :

1. La place de l’émotion dans la liturgie, qui nécessite de revisiter sa dimension anthropologique par rapport à la piété populaire ;

2. La place et le rôle de la musique dans la liturgie, en lien avec les ressources que sont les psaumes ;

3. La nécessité d’une régulation des ministères et des rites dans ces pratiques liturgiques, de façon à éviter les abus ;

4. La question de la sacramentalité qui reste un point de divergence entre les différentes confessions et nécessite d’être examinée du point de vue de la place du Saint-Sacrement dans ces pratiques ;

5. La valeur missionnaire de la liturgie à laquelle peuvent ou non contribuer ces pratiques.

Conclusion
Comme on le voit, les différents points abordés au cours de ce colloque ouvrent des pistes de réflexion qui, loin d’épuiser son sujet, nécessitent non seulement d’en poursuivre l’approfondissement, mais aussi, ainsi que l’a souligné Luc Forestier, Directeur de l’ISEO, peuvent déboucher sur d’autres sujets connexes, comme par exemple, la question du mal radical.

Pour conclure ce colloque, il a justement rappelé le rôle que pourrait avoir l’ISEO, en tant qu’instance de proposition pour de nouvelles rencontres sur ces thèmes ; mais au-delà il a surtout voulu retenir la qualité des échanges qui ont caractérisé ce colloque dans un esprit œcuménique. Loin d’un esprit sectaire et partisan, celui-ci a ouvert un espace de liberté propice à l’expression sans contrainte et à l’accueil respectueux et bienveillant des positions de chacune des confessions.

Pour son directeur, l’ISEO a précisément un rôle majeur dans le développement de cet espace qui doit être :

  • Un espace d’hospitalité fondé sur une attitude de réception, non seulement vis-à-vis de Dieu dont nous recevons la vie, mais aussi lors de nos échanges fraternels avec tous ceux qui entendent suivre le Christ, en leur soumettant notre propre réflexion théologique qui ne peut qu’être enrichie par la réception de la leur ;
  • Un espace de soin qui, comme l’a souligné Frédéric Worms, est distinct du traitement certes nécessaire, mais ne vise pas la même finalité : en ce sens, l’ISEO ne cherche pas d’abord à résoudre des questions doctrinales, mais à être un lieu de réflexion sur « tout ce que le Christ déploie pour soigner une Église et des Églises qui ne vont pas très bien », c’est-à-dire un espace permettant de faire l’expérience de la confrontation d’approches différentes d’une réalité qui nous dépasse ;
  • L’espace d’un don qui consiste pour le chrétien à être témoin d’une vie reçue et transmise dans « l’expérience quotidienne de la rencontre d’un Autre qui nous suscite et nous ressuscite » ; en d’autres termes, il s’agit pour l’ISEO de rendre compte d’une fraternité déjà présente dans l’attente du Royaume de Dieu.

Ce colloque aura permis d’illustrer concrètement, notamment par la prière en commun, tout particulièrement celle que nous ont offertes les diaconesses de Reuilly, ce que signifie cet espace comme lieu de réflexion, d’expérience du don reçu et partagé, dans la diversité de nos traditions liturgiques.

J.C. Cochery - mars 2020

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