Conférence de Carême de Mgr André Vingt-Trois : “Une vérité qui aime”

Cathédrale Notre-Dame de Paris – Dimanche 1er avril 2007

Les conférences de Carême avaient pour thème en 2007 : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Tout au long du Carême, elles ont mis en dialogue des personnalités de la pensée chrétienne et de la culture contemporaine, en déclinant la question de la vérité dans les grands champs de la culture d’aujourd’hui. Voici la conférence de clôture, donnée par Mgr Vingt-Trois le dimanche des Rameaux.

Une vérité qui aime

« Qu’est-ce que la vérité ? » En prenant cette question comme thème central de nos conférences de Carême, nous avons couru le risque d’entrer dans un questionnement incertain. Le point d’interrogation qui conclut la phrase de Pilate exprime-t-il un véritable questionnement ? Si c’est le cas, il est étrange que Pilate n’attende pas la réponse à sa question. Mais s’il en espérait une, l’attendrait-il de ce prisonnier étrange ? Le point d’interrogation peut aussi exprimer son scepticisme après la déclaration de Jésus : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » (Jn. 18, 37). Je suis enclin à penser que Pilate se rattache aux nombreux courants du scepticisme tellement répandu dans son environnement. Ne faut-il pas cependant garder l’incertitude que laisse planer l’évangile de saint Jean et essayer d’en tirer une interprétation qui nous éclaire ? Malgré les apparences, les expressions du scepticisme sont-elles à réduire au fatalisme selon lequel l’intelligence humaine serait inapte à pénétrer les secrets du monde ? On peut aussi entendre, derrière la question désabusée, et finalement sans espoir d’une réponse, l’ultime expression d’un questionnement sur l’homme et sa destinée qui ne s’est pas encore résigné à un renoncement définitif et absolu. Alors, ce point d’interrogation symbolise pour nous la trace encore présente d’une inquiétude métaphysique quant à l’existence humaine.

Que l’on adopte une interprétation ou l’autre, il nous est apparu que la question de Pilate exprimait assez fortement les perplexités de nos contemporains. Dans notre culture, ils sont soumis à une double influence. D’une part, les progrès des sciences et des techniques leur imposent des vérités qui affectent leur vie quotidienne mais qui, aujourd’hui, touchent à leur existence même en impliquant les éléments les plus constitutifs de la personne par la génétique et ses conséquences. Ces vérités-là , souvent, nous avons l’impression que nul n’est autorisé à les contester, ni même à les questionner. Ne seraient-elles pas devenues ce que l’on appelait jadis des “vérités dogmatiques” ? D’autre part, tout ce qui touche au mystère de l’homme, de sa vocation propre et de son identité, est frappé d’une sorte d’incapacité à s’exprimer, comme si, pour ce qui doit être le plus important, on devait s’abandonner purement et simplement aux lois de la statistique des opinions, quand ce n’est pas à la divination et aux horoscopes. N’est-on pas fondé à s’interroger sur une culture qui a atteint des sommets jamais égalés dans la maîtrise de l’intelligence du monde et qui revient à une sorte d’ignorance primaire quand il s’agit de traiter du sens de la vie humaine ? D’un côté, le scepticisme est interdit de séjour ; de l’autre il devient la condition d’un vivre ensemble pacifique. Il semble qu’on ne puisse espérer maintenir les conditions d’une vie sociale sereine qu’en excluant tous les sujets de conviction pour s’en tenir aux impératifs d’une vérité scientifiquement démontrable.

Dans ce contexte, la question de la vérité et de ses critères de manifestation et de reconnaissance devient une question urgente. « Qu’est-ce que la vérité ? » ne peut pas demeurer l’expression désabusée d’une impuissance à savoir ou d’un renoncement à connaître les chemins d’une humanité mieux assurée de ses fondements. Pouvons-nous trouver dans la sagesse humaine une réponse à cette question ? Mais d’abord pouvons-nous cerner un peu mieux ce que recouvre ce mot ?

I. Qu’est-ce que la vérité ?

Une première approche se propose. Elle permet de grandes discussions, elle ouvre de grandes découvertes, sans apparemment porter trop à conséquence. Qu’est-ce qui est vrai ? Quels sont les critères d’une proposition vraie ? Les sciences, chacune dans son domaine, énoncent des vérités, pourvu qu’elles respectent certaines procédures, certaines expériences et certaines vérifications. Dans des domaines différents, il y a moyen de définir ce qui mérite d’être considéré comme vrai. Ce travail est nécessaire. Il n’est pas toujours simple. Il n’est pas toujours fait.

Il y a une deuxième approche qui ouvre à une autre ambition : parler de la vérité. Quelle est cette réalité mystérieuse ? Serait-elle saisissable ? “Parler de la vérité”, serait-ce évoquer une réalité qui rassemblerait tous les niveaux différents, tous les domaines de vérité ? Cela est-il raisonnable ? La vérité ! Faut-il croire ou vouloir qu’elle existe ?

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Socrate déjà a répondu à cette question. Selon lui, l’homme doit utiliser son intelligence et sa raison pour chercher ce qu’est la vérité ; il le faut absolument. Il doit questionner sans cesse pour débarrasser son esprit des opinions contestables, des impressions invérifiées, des préjugés improuvables ; il doit percer les apparences jusqu’à trouver ce qui résiste à l’interrogation, ce qui est solide, ce qui peut être reconnu par tous comme le fondement de l’action. Sinon, la vie de chacun et la vie de la cité seraient menées dans des aventures absurdes, les hommes étant séduits par une voix persuasive ou subjugués par une force devant laquelle on n’imagine pas de réfléchir. La réponse de Socrate continuée par Platon, puis Aristote, et par bien d’autres, a marqué la conscience humaine et l’histoire de la pensée. On ne peut pas se réclamer des sagesses antiques en rejetant leur fondement principal : la confiance en la raison humaine.

Plus tard, nos pères dans la foi, les premiers chrétiens, ont été attirés par le christianisme parce qu’ils y ont reconnu la vérité . Ils se sont découverts libérés du fatras des mythologies, de la fascination des idoles, de l’agitation de leurs sens. S’ils ont quitté le paganisme ou le scepticisme qu’il recouvrait, c’est avec la certitude d’avoir trouvé ce qui pouvait fonder et leur vie et l’existence de ce monde et les joies et les épreuves qu’ils avaient à recevoir et à porter, et ce qu’il y a à faire et à construire ici-bas, y compris en affrontant la mort. Beaucoup sont morts martyrs en revendiquant le droit, la liberté, de vivre selon leur raison, d’adhérer à ce qui est raisonnable, de se dégager de ce que leur esprit leur indiquait comme faux ou surtout comme vide, pour aller à ce qu’ils reconnaissaient comme plein, substantiel, solide.

Des générations de philosophes et de théologiens se sont investis dans la recherche de la vérité, mais leur travaux n’ont pas toujours suffi à convaincre l’intelligence humaine. En Occident, depuis l’horreur des guerres de religion, il a été progressivement admis que pour assurer une coexistence pacifique dans une société, il faut d’abord éliminer les questions touchant à la vérité et aux croyances. Elles sont devenues une affaire privée ; chacun peut les cultiver en secret ; elles ne doivent pas venir compliquer les choix collectifs, elles ne pourraient que les faire exploser. Pire encore, la foi religieuse est stigmatisée comme une cause de la violence sociale.

Ainsi notre civilisation est devenue relativiste. Son bien suprême est la paix sociale et aucune vérité ne paraît apte à fonder la vie commune. Il faut reconnaître là une des caractéristiques de notre monde contemporain, inédite dans l’histoire de l’humanité, en tout cas à cette échelle : tous les membres de nos sociétés ne sont plus unis par l’adhésion à une vérité, à des conceptions fondamentales communes, à des représentations unanimes du cosmos, de l’homme et de Dieu. Des hommes et des femmes de cultures différentes se croisent, se rencontrent, travaillent ensemble, chaque jour. Chercher la vérité, ce serait mettre à jour ce qui sépare. Ce qui seul peut fortifier la vie sociale, c’est d’entretenir la solidarité entre les hommes.

Telle n’est pas l’approche chrétienne de la vérité. Sans doute, il y a des vérités différentes selon les domaines. Mais il y a aussi une vérité, la vérité, celle qui rassemble tout, celle qui fonde tout, en qui tout ce qui est, a été et sera, trouve son fondement, sa solidité, sa signification, sa destinée. Cette conviction n’est pas seulement le fruit d’un raisonnement philosophique ou d’une démonstration scientifique. Elle se fonde sur ce qu’a dit Jésus, peu avant son arrestation, lui qui reste seul maintenant à l’intérieur de la forteresse de Pilate tandis que, dehors, la foule choisit de réclamer la libération d’un brigand. A ses disciples, après le dernier repas, Jésus avait affirmé : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 5). « Je suis la vérité » : Jésus ne s’explique pas, il s’affirme très paisiblement, avec gravité, en une heure solennelle. Et nous, nous recevons là , dans ces quelques mots, une nouveauté inouïe qui s’inscrit désormais de façon ineffaçable dans l’histoire des hommes, ce que ni Socrate, ni Platon, ni Aristote, n’avaient ni n’auraient pu imaginer. La vérité n’est pas un concept, une production de l’esprit humain ; elle n’est pas une théorie qui explique tout, dont on pourrait tout déduire en y appliquant soigneusement son esprit. La vérité est une personne. « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. »

Au moment où il prononce ces paroles exorbitantes, Jésus est tout à fait conscient que, dans peu de temps, il va être livré aux mains des hommes. Il ne parle pas ainsi dans un moment d’exaltation, où il pourrait penser que tout est possible. Il vient de laver les pieds de ses disciples, de se faire leur serviteur. Celui qui dit : « Je suis la vérité » est celui qui se prépare à être le prisonnier ligoté que Pilate laisse seul tandis qu’il scelle son sort dehors avec la foule.
Lorsque Pilate l’interroge sur sa royauté, il lui répond : « Je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18, 37). Si lui est la vérité, ceux qui sont “de la vérité” se rangent sous sa bannière. Le témoignage rendu à la vérité est la première explication de sa venue dans le monde. Nous, ses disciples, nous qui prétendons prendre sa parole au sérieux, nous devons nous demander ce que signifie : “être de la vérité”. Sans doute pas “tout savoir”, ou “avoir raison en tout”, ni “être les propriétaires de la vérité”.

« Qu’est-ce que la vérité ? » Pour répondre, nous regardons Jésus prisonnier que l’enchaînement du scepticisme et des prudences de Pilate, l’aveuglement des foules et les refus des grands-prêtres, vont conduire à la mort et la mort sur la croix, tandis qu’est relâché le brigand. Nous le regardons et nous reconnaissons en lui celui qui a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». A ce moment et dans ces circonstances, ne pouvons-nous pas penser et croire que l’affirmation de la vérité peut n’être pas une domination et que le relativisme n’est pas le seul chemin vers la paix ? La contemplation de Jésus prisonnier nous relie à la vérité sans tomber dans l’intransigeance, l’intolérance, l’assurance méprisante que notre époque associe souvent à ceux qui prétendent connaître la vraie religion ou confesser la vérité. Nous ne pouvons pas ne pas répondre à la question : « Qu’est-ce que la vérité » ?, nous ne pouvons pas ne pas désigner Jésus ; mais nous ne pouvons pas oublier que la vérité, c’est Jésus lavant les pieds de ses disciples, Jésus prisonnier, Jésus humilié.

II. Amour et Vérité

L’amour manifesté par Jésus dans le lavement des pieds serait-il le chemin vers la vérité ? Nous trouverons un élément de réponse dans la première encyclique du Pape Benoît XVI (Deus caritas est) qui porte non pas sur la vérité, mais sur l’amour qu’est Dieu. Pourquoi un tel choix ? Serait-ce qu’il n’y a plus moyen de présenter la vérité du christianisme sinon sous l’aspect de l’appel à la solidarité humaine ? Pour le Pape, l’élan le plus spontané de l’être humain et même de l’être vivant, ce qu’il appelle, avec une longue tradition philosophique et culturelle, l’“eros”, cet élan de l’affectivité et du désir, ne peut braver l’usure, ne peut être fécond, ne peut finalement s’accomplir pleinement lui-même que s’il se laisse habiter et retourner par la “caritas”, la charité, l’amour désintéressé qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu. La solidarité humaine est un des aspects positifs de la sentimentalité propre à notre temps, mais elle risque toujours de se figer dans les structures qu’elle suscite nécessairement, de transformer la justice en idéologie et la vertu en jugement pharisien. Elle n’évite ces risques qu’en puisant son énergie dans la charité, l’amour de Dieu et du prochain avec ce qu’un tel amour a d’exigeant. Avec aussi l’expérience permanente de n’avoir jamais totalement satisfait à ses exigences.

Le désir d’aimer l’autre, le sentiment de la solidarité ou même la générosité effective sont des biens très estimables mais, sans la charité, ils ne sont rien. Saint Paul le proclame dans sa première Épître aux Corinthiens : « Quand je distribuerais mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour je ne suis rien. » (1 Co. 13, 3). Ainsi la méditation que le Pape nous propose sur la charité éclaire directement la question fondamentale de l’être de l’homme, de sa dignité, de sa vocation, la question de la vérité.

Dans la personne de Jésus-Christ, tel que les chrétiens le connaissent et le croient, l’amour et la vérité se rencontrent. Il peut dire de lui-même qu’il est la vérité parce que son existence est une totale manifestation de Dieu Amour. Jésus, Dieu le Fils fait homme, le Verbe fait chair pour notre salut, est la vérité parce qu’il est substantiellement l’expression de l’amour du Père. Jésus est vérité parce qu’il dévoile à nos yeux l’amour de Dieu pour nous et, en cela, l’amour qu’est Dieu en l’intimité de son être trinitaire. Jésus de Nazareth, né de Marie, la Vierge, est vérité parce qu’en lui l’être et l’agir sont en parfaite corrélation : chacun de ses actes, chacune de ses paroles, chacune de ses pensées, expriment ce qu’il est, le Fils envoyé par le Père non pour juger mais pour sauver le monde. Il l’est comme jamais, en ces heures où il doit aller au bout de lui-même, consentir aux ultimes conséquences de ce qui l’a amené jusqu’à nous, en ces heures où il doit tout donner : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1, repris dans la quatrième prière eucharistique). La Résurrection va manifester la vérité de son agir et de son être. Elle est la victoire, la liberté, la dilatation auxquelles l’ouvre l’extrême concentration de tout ce qu’il est et de tout ce qu’il veut dans l’acte d’aimer jusque dans la mort, de tout livrer dans la totale impuissance.

Nous, chrétiens, croyons que Jésus nous révèle ce qui assure l’existence et la signification de tout ce qui est. Cette révélation, c’est l’amour dont Dieu nous aime et dont nous sommes appelés à aimer. Dans le Christ, le fondement de l’être s’est fait proche de nous pour que nous puissions répondre à son amour par notre amour. Cet amour qui est l’identité même de Dieu est le fondement que nous devons connaître pour l’aimer. Nous devons connaître la vérité, parce qu’avant tout elle est amour et que nous ne pouvons aimer que ce que nous connaissons.

Mais ces élévations sur la personne de Jésus ont-elles quelque chose à voir avec la banalité de nos jours ? Après tout, que 2 et 2 font 4 est une vérité ; que Napoléon soit mort à Sainte-Hélène aussi, et qu’il y ait ou non de l’inflation dans notre pays relève aussi d’une question de vérité. Quel rapport entre la vérité de Jésus, la vérité qu’est Jésus, et la vérité des mathématiques ou celle de la physique, de l’histoire, des sciences humaines, du droit, avec la vérité des faits que chaque jour les journalistes nous décrivent, avec la vérité que l’artiste veut servir à sa manière. Je voudrais indiquer succinctement comment reconnaître la vérité en Jésus éclaire notre rapport à la vérité sous ses différents aspects.

1. La vérité est accessible. Elle n’est pas réservée à quelques esprits supérieurs. En Jésus de Nazareth, l’incarnation du Verbe, elle est venue au devant de tout homme et d’abord des pauvres, elle est venue au devant de nous. Par conséquent, toutes les vérités partielles que nous pouvons saisir sont, pourrait-on dire, “bonnes à prendre”. Elles sont le signe que le réel est intelligible ; que, dans le monde, la cohérence est plus originaire et plus radicale que le chaos ; que, chez les êtres humains, les espoirs et les promesses sont plus vrais que l’illusion et la tromperie. Ce fut la joie des premiers chrétiens, la joie du philosophe saint Justin en particulier : même quelqu’un de simple peut connaître la vérité et mener sa vie à la lumière de la vérité. Il y a là pour nous un formidable encouragement à chercher le vrai, à ne pas en avoir peur, à ne pas nous résigner aux idées toutes faites, aux vagues souvenirs ou aux impressions. C’est pourquoi aussi il y a un devoir moral de chercher la vérité, non pas une obligation qui pourrait être imposée de l’extérieur, mais un devoir intérieur, qui touche la cohérence de chacun, de chercher et d’adhérer à la vérité que l’on a reconnue.

2. La vérité est symphonique. C’est le merveilleux titre d’un livre important du grand théologien Hans Urs von Balthasar . Il y a des domaines de vérité différents. Chacun de ces domaines a ses règles propres. La vérité de l’histoire ne se trouve pas de la même manière que celle des sciences physiques ou de la chimie, et on n’accède pas à une vérité de la médecine de la même manière qu’à une vérité de la psychologie. La vérité de la politique et celle de la morale ne se recouvrent pas purement et simplement. Mais nous savons, - dans la foi assurément mais avec l’espoir de pouvoir le percevoir par notre intelligence -, nous savons que l’univers est une réalité globale dans laquelle les différents domaines de la vérité forment une harmonie. La vérité des sciences, la vérité de la philosophie et celle de la théologie ne sont pas exactement les mêmes, mais elles sont liées entre elles, à une profondeur que nous sommes invités à chercher et à explorer mais que nous n’épuiserons jamais. Dans des sociétés où se côtoient des gens portant des représentations très différentes de Dieu, du monde, de soi-même et des autres, il n’est pas indifférent de croire que les vérités portées par les uns et les autres sont comme des éclats brisés d’une figure totale. Même s’il faut les nettoyer, les retourner, les restaurer, ces éclats sont autant de parcelles d’une figure que nous ne connaissons pas encore totalement mais qu’ils nous indiquent cependant et à laquelle ils nous conduisent. Vous connaissez la phrase si décisive que saint Thomas d’Aquin cite volontiers : « Toute vérité, quel que soit celui qui la dit, vient de l’Esprit-Saint ».

3. La vérité est à aimer. Elle n’est pas d’abord à conquérir ou à construire, même si accéder jusqu’à elle exige parfois des opérations de conquête et de construction. Connaître la vérité suppose une attitude intérieure d’ouverture, d’émerveillement, de disponibilité. Cela suppose surtout d’accepter d’être dérangés dans nos a priori et nos certitudes, de laisser se déplacer certaines lignes intérieures qui paraissaient fixées. Mais si la vérité est objet d’amour, elle s’adresse à la liberté de chacun et chaque liberté humaine a ses propres chemins pour y accéder. On doit accepter la patience de Dieu envers l’humanité, supporter, comme Lui, que notre prochain cherche sans trouver ce qui, peut-être, nous a sauté aux yeux. L’Église catholique a fait un pas décisif lors du concile Vatican II dans sa compréhension de la vérité et du rapport de l’homme à la vérité. Elle a énoncé que le droit social à la liberté religieuse n’était pas un droit accordé à l’erreur mais la reconnaissance que la vérité ne peut être connue que selon la nature de la vérité, c’est-à -dire librement, grâce au travail de l’esprit. La vérité n’est pas facultative mais aucune force, aucune puissance, aucune contrainte ne peut l’imposer. Cela n’aurait pas de sens, puisqu’il s’agit ultimement d’aimer la vérité. La déclaration du Concile Dignitatis Humanae sur le droit social à la liberté religieuse n’est donc pas une concession faite à l’esprit du temps. Elle est un développement de la compréhension qu’a l’Église du Christ Jésus, Verbe fait chair, Vérité venue jusqu’à nous pour que nous l’accueillions dans la foi et l’amour.
Si la vérité appelle l’amour cela doit marquer notre connaissance humaine du monde. Connaître le réel, chercher à connaître vraiment, sans préjugé, les choses telles qu’elles sont ou ont été, cela suppose une attitude de respect, voire de contemplation. La connaissance n’est pas d’abord vouée à une transformation du réel. Depuis la fin du Moyen Age, ce fut une immense tentation pour l’Occident de remplacer la recherche de la vérité par l’efficacité, de substituer la capacité de l’homme à façonner le monde à l’émerveillement devant ce qui est. Certes, l’efficacité ainsi acquise nous permet un confort inégalé ; elle nous assure une sécurité étonnante devant les aléas de l’existence, même si nous n’en éprouvons que plus cruellement les accidents qui freinent notre élan ou le brisent. Mais nous mesurons aujourd’hui combien notre emprise sur le monde peut aussi provoquer des troubles que nous ne maîtrisons pas.

Dans tous les domaines de notre existence, nous avons en tant que chrétiens, disciples de Jésus, membres de son Corps, une responsabilité à l’égard de la vérité dans ses différentes expressions. Nous devons exercer cette responsabilité, avec souplesse, avec humilité, sans chercher une possession orgueilleuse et satisfaite. Nous devons nous réjouir de tout ce que nous pouvons reconnaître de vérité chez ceux qui ne partagent pas notre foi, parce que cette vérité, si partielle soit-elle, les met déjà sur les chemins du Christ. Nous devons contribuer à ce que le goût de la vérité habite tous les hommes et nous devons admirer et nous laisser enseigner par tant d’hommes et de femmes, de toutes cultures, de toutes religions, de tous niveaux sociaux, qui aiment le vrai et cherchent la vérité sans se laisser enfermer par ce qu’ils ont mis au jour.

III. La vérité qui aime

Revenons à la rencontre de Jésus et de Pilate. Jésus est seul dans la forteresse. Pilate est face à la foule et la foule préfère Barrabas à Jésus. « Barrabas était un brigand », nous dit saint Jean. Les exégètes se sont demandé quel genre de brigand il était. Disons tout au moins que l’évangéliste l’appelle ainsi pour nous rendre clair que sa révolte n’est pas motivée par l’amour. La foule ne choisit pas l’amour qui vient à elle, la foule ne choisit pas la vérité ; la foule choisit la violence, la haine, la colère. La foule choisit la liberté de Barrabas qui ne peut lui donner la liberté, elle réclame la mort de Jésus qui est « le chemin, la vérité et la vie ».

Cela nous oblige à un pas de plus dans notre réflexion. « Dieu nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19), dit saint Jean, et saint Paul précise encore : « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5, 8). Jésus est mort pour nous alors que nous ne l’aimions pas, voilà la vérité ; voilà le roc solide sur lequel nous pouvons fonder notre vie ; voilà la vérité qui bouleverse notre cœur, qui retourne notre existence, qui libère, qui sauve, qui guérit, qui nous ramène à la vie.

Nous pouvons connaître quantité de choses vraies, nous pouvons faire progresser la science, la connaissance que les hommes ont de l’univers et la maîtrise qui en découle. Cela ne fait pas encore que nous aimions. L’amour n’est pas notre élan premier et spontané. Certes, nous ne sommes pas insensibles et la sentimentalité déborde souvent, mais l’amour “en acte et en vérité”, c’est autre chose ! Saint Jean écrit dans son épître : « Celui qui dit :“ Je Le connais” et qui ne garde pas ses commandements est un menteur et la vérité n’est pas en lui » (1 Jn 2, 4) et les commandements dont il s’agit sont les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain qui, concentrent en eux tous les autres. Peu auparavant, l’apôtre écrivait : « Si nous disons : “Nous n’avons pas péché”, nous faisons de Lui un menteur, sa parole n’est pas en nous » (1 Jn 1, 10) et ceci est sans doute à entendre sur l’arrière-fond du redoutable verset du psaume : « L’homme n’est que mensonge » (Psaume 115 (116), 11).

C’est un aspect essentiel de la Révélation de Dieu que recueillent l’Ancien et le Nouveau Testaments. Nous n’aimons pas beaucoup en entendre parler. Même les chrétiens fervents se sentent parfois peu à l’aise face à ce que la Bible proclame comme une vérité : l’homme est pécheur. S’il a du mal à voir la vérité, ce n’est pas seulement qu’il se trompe ; c’est qu’il résiste, il ne veut pas. Si l’homme a du mal à aimer, ce n’est pas parce qu’il manque d’informations, c’est parce qu’il se refuse, ou du moins se dérobe, à l’amour. Saint Jean l’exprime d’une manière lapidaire : « les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Celui qui fait la vérité vient à la lumière. » (Jn. 3, 19.21). La première condition, par conséquent, pour avancer vers la vérité entière, c’est de se reconnaître pécheur. C’est de reconnaître que nous ne sommes pas d’abord du côté de la vérité et de l’amour. Jésus, bafoué dans sa Passion, condamné à mort aux cris de la foule, met à nu le mensonge qui nous habite, dans lequel nous nous complaisons de bien des manières. A cette lumière, nous comprenons que le véritable contraire de la vérité, ce n’est pas l’erreur, c’est le mensonge, et le mensonge dévoile un manque d’amour ou une corruption de l’amour.

Il y a des domaines où la vérité est surtout contredite par l’erreur. En réalité, elle engage peu celui qui la profère et un calcul plus précis, un raisonnement plus sûr, suffisent à la rétablir. Dans d’autres cas, ne pas dire ou ne pas reconnaître, ou ne pas voir la vérité, provient d’un refus, d’un aveuglement, dont la source est au plus intime de l’homme. Si Jésus dévoile ce mécanisme, c’est qu’il vient à nous pour nous en libérer. S’il est la vérité, ce n’est pas pour rester à l’extérieur de nous comme un objet que l’on considère, comme un modèle que l’on regarde de loin et qui nous effraie parce qu’il est inimitable. Par lui la vérité vient jusqu’à nous et en nous par son Esprit, l’Esprit qu’il répand sur tous les hommes, pour aimer en nous, pour être en chacun de nous ce qui nourrit en nous la capacité d’aimer en vérité. Il en résulte une grande lumière pour nous tous : le critère de la vérité, c’est l’amour. Nous touchons la vérité lorsque nous sommes conduits à aimer davantage, à convertir en nous un peu plus l’eros en agape, à désirer cette conversion et à la laisser s’opérer.
Je voudrais tirer de ces affirmations trois conséquences.

1. Osons chercher la vérité. Jésus ne se contente pas de nous la proposer, de se proposer comme vérité. Il vient nous donner d’être dans la vérité ou de la vérité, et il le fait d’une manière qui, bien loin de nous étouffer, nous libère et nous rend capables de voir la vérité partout où elle se trouve, de l’aimer pour elle-même, d’en recueillir tous les éléments épars. La vérité ne doit pas nous faire peur. Lorsque nous affirmons : « À chacun sa vérité », n’est-ce pas une façon de nous débarrasser du problème ? Nous nous vantons de respecter autrui, de le laisser à ses idées ; en fait, nous renonçons à nous approcher de lui pour comprendre ce qu’il a perçu et ce qu’il croit vrai. Notre respect est une mise à distance ; notre tolérance, une manière d’éviter que la vérité d’autrui puisse nous toucher et nous transformer. Une certaine façon de ne pas avoir de certitudes, d’être ouverts à toute opinion, nous permet de nous excuser de ne pas chercher le fondement de notre vie, de ne pas en reconnaître les bases, nous dispense d’avoir à en rendre raison aux autres pour chercher encore plus loin. Mais une possession crispée de nos convictions, que nous identifions à la vérité, une certaine raideur dans la confrontation, n’expriment-elles pas, à leur tour, que nous oublions que la vérité est plus grande que nous, que c’est elle qui nous mesure et qui nous pousse en avant. Jésus se dévoile comme la vérité au moment où il part vers son Père, où il perce le chemin pour nous aussi, où il nous entraîne vers plus grand que lui.

2. Faire la vérité. C’est accepter que tout soit tiré à la lumière, que le jugement s’exerce parce que c’est la condition d’un avenir qui ne soit pas prisonnier d’un passé d’œuvres mauvaises, c’est accepter de recevoir le pardon et le salut de Dieu. L’Église et, en elle, chaque chrétien, vit cette purification de la mémoire dans le sacrement du pardon. L’Église l’a vécu aussi dans la repentance à laquelle l’a conduite le Pape Jean-Paul II. Ni dans le sacrement du pardon, ni dans la repentance, il ne s’agit de faire comme si le passé n’avait pas existé, comme si le mal n’avait pas été commis et s’il n’avait pas heurté, blessé, été douloureux ou mortel pour tel ou tel autre. Ces démarches s’appuient sur la foi que la vérité ultime est la victoire du pardon de Dieu, capable de retourner les cœurs, capable de conduire vers la communion ceux qui se sont irrémédiablement déchirés. La vérité du monde : la vérité des sciences, la vérité de l’art, la vérité des faits, est à connaître parce qu’elle porte la marque des blessures, des violences, des douleurs, des peurs mais aussi, et à travers elles, les promesses d’une réconciliation et d’un amour plus grands que ce que nous pouvons imaginer. La démarche de repentance de l’Église n’est pas une façon de nous donner bonne conscience en accablant ceux qui nous ont précédés. Elle exprime l’espérance que, dans le Christ, nos ancêtres laissent la vérité les pénétrer et prennent la vraie mesure de leurs actes à mesure que le pardon les saisit. Faire la vérité, venir à la lumière : notre époque rêve de transparence, mais ce qui importe, c’est que chacun sache profiter du temps qui lui est donné pour mesurer ses actes et les remettre à Celui qui a tout porté sur sa croix.

3. Faire la vérité dans l’amour. La vérité vraiment atteinte ou reçue crée la communion entre les hommes. C’est ce que nous vivons sacramentellement dans l’Église : personne n’est propriétaire de la vérité de Jésus, nous ne lui appartenons, nous ne sommes “de la vérité”, que si nous sommes dans la communion de l’Église. En elle, nous sommes unis sacramentellement à la vérité ultime de tout l’être, à ce qui est et sera éternellement. L’expérience très humaine de la recherche de la vérité trouve là son fondement ultime et son espérance. Les chemins qui conduisent à la vérité sont multiples, mais on peut les partager, on peut en rendre compte, on peut les critiquer, sélectionner les meilleurs, les plus sûrs. Sur ce qui est acquis en commun, on peut bâtir, on peut tirer des conclusions, on peut engager des attitudes, des projets. On peut admirer ce que chacun en comprend et en tire. Atteindre vraiment la vérité, c’est s’en laisser atteindre, se laisser toucher au plus intime, ne plus se placer soi-même au centre de tout, mais donner en soi l’hospitalité à tous et à tout.

« Qu’est-ce que la vérité ? » Au long de ce Carême, nous avons écouté la question de Pilate. Nous l’avons entendue dimanche après dimanche : il y a plusieurs façons de répondre à la question ou plutôt d’affronter la question, et plusieurs façons de ne pas y répondre, de ne pas s’en saisir. Si Pilate a ainsi exprimé son scepticisme, c’est que Jésus a défini sa mission en termes de vérité : « Donc tu es roi ? lui dit Pilate. – C’est toi qui le dis ! Je suis roi, répondit Jésus, et je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » (Jn. 18, 37). La royauté de Jésus n’est pas une royauté politique, elle ne s’appuie pas sur la force ni les puissances du pouvoir. Mais l’hommage le plus haut rendu à la vérité, c’est le témoignage. Après la Passion et la mort sur la croix, les évangiles nous laissent le témoignage de ceux qui l’ont vu ressuscité, vivant. L’évangéliste Jean ose conclure : « C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits et nous savons que son témoignage est véridique » (Jn 21, 24). Ne revient-il pas à tout homme venu en ce monde de faire de sa vie un témoignage ? Quel témoignage rendons-nous à l’amour qui nous habite et qui habite ce monde ?

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