Texte de la conférence de carême de Notre-Dame de Paris du 15 mars 2020

Le dimanche 15 mars, le père Guillaume de Menthière a donné sa troisième conférence du cycle 2020 sur le thème “L’Église de Marie : sainte, joyeuse, maternelle”.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux éditions Parole et Silence.

L’Église de Marie
sainte, joyeuse, maternelle

La Samaritaine

Quand nous étions petits, gamins espiègles au catéchisme, nous avions compris qu’une réponse venait à bout de toutes les difficultés : c’est Jésus ! Ces trois mots suffisaient ; ils étaient l’assurance de satisfaire notre pieuse dame catéchiste, la solution de toutes les questions, la clef de toutes les récompenses. Le procédé était un peu facile et la ficelle un peu grosse, mais cela a contribué à ancrer profondément dans nos jeunes esprits la conviction du christocentrisme radical de toute vie chrétienne.

Le temps du carême est une invitation à nous christocentrer. Nous le vivons les yeux fixés sur Jésus-Christ, comme nous le disons chaque matin aux Laudes. Non pas les yeux fixés sur nos dévotions, nos mortifications, nos exercices de piété. Mais sur le Christ. Car si nous contemplons Jésus, alors nous jeûnerons, nous prierons, nous ferons l’aumône, puisque Lui a jeûné, Lui a prié, et puisque sa vie est la grande aumône qui nous a été faite.

Il y a quinze jours nous contemplions le Seigneur dans son combat au désert contre Satan. La semaine dernière nous l’avons vu transfiguré sur la montagne. Aujourd’hui, nous le découvrons fatigué au bord d’un puits de Samarie.

Sauveur du monde

Au fil de ce grand évangile de la Samaritaine, Jésus se révèle dans toute l’extension de son adorable mystère. Il est d’abord ce mendiant assoiffé, ce Juif fatigué, on le découvre plus grand que Jacob, puis comme le Prophète et même comme le Messie avant de le reconnaître enfin comme le Sauveur du Monde. Quel parcours catéchuménal ! Quel apprentissage rapide de la foi pour cette femme de Samarie !

Les vieux baptisés que nous sommes doivent, me semble-t-il, parcourir le chemin inverse. Nous confessons aisément Jésus comme notre grand Dieu et Sauveur (Tt 2,13)… Il nous faut le redécouvrir aussi comme ce pauvre assoiffé à la margelle du puits qui supplie et quémande.

Le Christ est un vainqueur qui viendra dans la gloire !
C’est un pauvre qui passe et qui demande à boire.

Reconnaître Jésus dans cette voisine du dessus qui attend une petite visite, dans ce SDF que nous croisons chaque jour sans lui faire l’aumône d’un regard, dans cet enfant qui voudrait bien que ses parents jouent avec lui, dans ce collègue de travail qui mériterait sans doute qu’on lui portât un peu de considération. Nous admirons Jésus sous les ors de sa divinité, ne le dédaignons pas sous les haillons de sa mendicité. Nous l’adorons quand il ressuscite, ne le méprisons pas quand il sollicite.

Mariage au bord du puits

Le Seigneur, passant outre toute convenance, s’adresse à une femme, une porteuse d’eau, une Samaritaine. Aussi profond que le puits au bord duquel il est assis est le dédain ancestral des Juifs pour les Samaritains. Entre les deux peuples s’est installée au cours des siècles une haine carthaginoise…Les pharisiens, pour insulter Jésus, ne trouveront pas de mots plus infâmants ; après l’avoir traité d’ivrogne, de glouton, de démoniaque, ils lui diront : Tu es un samaritain (Jn 8,48).

Samaritains, enfin, puisque ce mot dit tout
Et puisqu’on en a fait le terme du dégoût.

Je voudrais bien vous citer quelques noms d’oiseaux qui fussent l’équivalent pour aujourd’hui, mais ne pouvant évidemment les prononcer dans cette chaire, je laisse l’imagination de chacun trouver les vocables contemporains de l’abjection…

Admirons donc plutôt le Sauveur qui en sa personne a tué la haine (Ep 2,14). Aucune querelle, aucune rancune, aucune rancœur, ne peut l’emporter sur sa soif du salut de tous. Il n’est pas un être que nous puissions toiser de notre mépris ou poursuivre de notre vindicte, puisque Jésus s’adresse à une femme du peuple honni de Samarie.

Il lui demande subitement d’aller chercher son époux. Il sait bien que c’est là où le bât blesse. Il est venu guérir ce qui est malade, sauver ce qui est perdu, consoler ce qui est navré. Il n’ignore rien du parcours lamentable de cette traînée : elle a eu cinq maris avant celui qui présentement lui en tient lieu. Les soubresauts de sa vie conjugale antérieure disent l’insatisfaction profonde de cette femme misérable. Or voici qu’à la source, elle rencontre le vrai mari, le septième mari, l’Époux parfait. Abandonnant, en effet, ses épousailles idolâtres, et la cruche de ses convoitises mauvaises, la Samaritaine s’attache définitivement au Seigneur. Elle figure l’Église indéfectiblement liée à son divin Époux, Jésus-Christ.

Nous avons dans cette page johannique un bel exemple de ce thème récurrent des Saintes Écritures que l’on peut appeler « mariage sur la margelle. » Dans la Bible en effet les dialogues entre un homme et une femme au bord d’un puits se terminent souvent par des noces. Isaac, Jacob, Moïse ont trouvé leurs épouses en de telles circonstances. Les auteurs anciens situeront la scène de l’Annonciation à la fontaine de Nazareth, pour signifier que c’est le mariage de Dieu avec l’humanité, du Christ avec l’Église que vient sceller le fiat de la Vierge Marie. C’est Marie qui a prononcé ce Oui qui fait de l’Église l’Épouse de Jésus-Christ, la Nouvelle Ève du Nouvel Adam.

La Nouvelle Ève

L’identification de Marie et de l’Église par le biais du thème de la Nouvelle Ève est une idée presque aussi ancienne que le christianisme. Elle constitue, aux dires du saint Cardinal Newman, le grand enseignement rudimentaire de l’antiquité chrétienne. Au lieu du fruit amer cueilli par Ève à l’arbre fatal, Marie a donné aux hommes un fruit plein de douceur, le fruit béni de ses entrailles pendu à l’arbre de la croix. Le nœud dû à la désobéissance d’Ève, s’est dénoué par l’obéissance de Marie ; ce que la vierge Ève avait noué par son incrédulité, la Vierge Marie l’a dénoué par sa foi. On perçoit dans l’antithèse Ève-Marie l’unité du plan salvifique de Dieu. Il ne s’agit pas de raccommoder sommairement l’œuvre première corrompue, mais véritablement de la reprendre par le principe. Le projet ébauché et avorté en Ève, Dieu l’a repris et restauré en Marie.

Or ce projet, jamais abandonné par le Créateur, c’est l’Église. Marie, première Église, anticipe en sa personne ce que l’Église réalisera collectivement par la suite. Car la féminine Église, tout comme Marie, est Vierge, Épouse et Mère. Ainsi Hugues de Saint Victor pouvait-il s’adresser au Christ-Jésus en lui disant : D’abord elle t’a donné naissance, ta bien-aimée, Marie mère et vierge. Ensuite de toi a été engendrée ta bien-aimée, l’Église mère et vierge (…) Tu as aimé ton Épouse jusqu’à naître par elle, et tu as aimé ton Épouse jusqu’à mourir pour elle.

La question de la place de Marie par rapport à l’Église qui lui ressemble par tant de traits fut âprement disputée au cours du dernier Concile. Nous pouvons résumer l’enseignement de Vatican II sur ce sujet par les 3 M de la Vierge qui font écho au M de Marie : la Bienheureuse Vierge est à la fois Membre, Modèle et Mère de l’Église

Membre de l’Église

Marie est d’abord membre de l’Église. Saint Augustin l’avait dit sans ambages : Marie est une part de l’Église (portio ecclesiae), un membre saint, un membre excellent, un membre suréminent mais cependant un membre de tout le corps. La Vierge n’est pas une sorte d’intermédiaire entre Dieu et l’humanité. Les anciens la présentaient comme le cou entre la Tête et le Corps, comme la femme entre le Soleil et la Lune, comme l’échelle entre le ciel et la terre, comme le lit nuptial où s’accomplissent les noces du Christ et de l’Église. Ces images ne doivent pas tromper en donnant à penser que la Vierge Marie pourrait s’arracher à la condition de créature rachetée. Il y eut quelquefois chez des « dévots indiscrets » de la Vierge une manière de la présenter qui semblait la situer quelque part entre Dieu et les hommes. Comme si elle était extraite du peuple élu, mystérieusement excommuniée, pour planer entre les deux sphères du divin et de l’humain. Au XIXème siècle, deux grandes saintes de chez nous vont réagir à juste titre contre cette tendance mariolâtre : Bernadette et Thérèse

Lorsqu’après les apparitions de Lourdes en 1858 on voulut ériger une statue représentant la belle Dame de Massabielle, on choisit le sculpteur le plus en vogue de son temps. Celui-ci exécuta une œuvre qu’il croyait sublime. On fit venir Bernadette pour qu’elle admire ce chef-d’œuvre. Mais la petite Soubirous, incapable de la moindre hypocrisie s’écria en voyant la Madone les yeux écarquillés et la tête tendue vers le ciel : « Oh ! on lui a fait un goître ! » Les sœurs lui répondirent offusquées : « Mais enfin Bernadette, la sainte Vierge regarde toujours le Bon Dieu », mais la petite voyante de répondre sans se départir de son audacieuse franchise : « Ah ! je sais bien, moi, qu’à la grotte, c’est moi qu’elle regardait » ! Merveilleuse vérité ! La Vierge continue de porter vers nous son regard maternel, la sollicitude dont elle fit preuve à Cana se poursuit pour chacun des membres de l’Église en marche. Je sais bien, moi, que son tendre visage maternel se penche sur chacune de mes détresses pour les consoler.

Dans ses derniers entretiens, donc peu de temps avant sa mort prématurée à 24 ans, sainte Thérèse de Lisieux exprime l’insatisfaction qu’elle a toujours éprouvée à l’écoute des prédications de son époque au sujet de la sainte Vierge. Il est vrai qu’en ce XIXème siècle le ton est à l’inflation et à l’hyperbole. Les prédicateurs donnent volontiers dans la surenchère. C’est à qui multipliera les titres et les couronnes tressées à l’humble servante de Nazareth. « Que j’aurais donc voulu être prêtre pour prêcher sur la Vierge Marie ! s’écrie la petite Thérèse. (…) On montre la sainte Vierge inabordable, il faudrait la montrer imitable, pratiquant les vertus cachées, dire qu’elle vivait de foi comme nous….

L’Église en ses trois états

Certes l’Assomption de la Vierge Marie dans la gloire du ciel en corps et en âme est un privilège réservé à l’Immaculée Mère de Dieu. Mais ce privilège ne la coupe absolument pas de l’Église. Car, faut-il le rappeler, c’est une seule Église une et indivise qui est au ciel et qui est sur la terre. Que j’aime évoquer cela lorsque je célèbre un baptême ! Ce nouveau-né qui vient de naître sur la terre nous demandons pour lui l’intercession de tous les saints du ciel, nous chantons la grande litanie de l’Église, nous mobilisons les armées célestes pour l’insertion de cet enfant dans l’unique Église. De même lorsque nous prions pour nos défunts, nous rappelons que ceux-ci font toujours partie de l’Église indivise, soit que Dieu les ait déjà accueillis dans son paradis soit qu’ils attendent d’être purifiés de leurs fautes pour y entrer. « Il existe entre les fidèles, explique saint Paul VI, ceux qui sont en possession de la patrie céleste, ceux qui ont été admis à expier au Purgatoire ou ceux qui sont encore en pèlerinage sur la terre – un constant lien d’amour et un abondant échange de tous les biens  ». Ainsi l’Église militante (sur la terre), souffrante (au Purgatoire) et triomphante (au Ciel) est une seule et même Église en trois états. Il importe d’avoir en tête que ces distinctions ne désignent pas trois Églises mais trois états de l’Unique Église. Unique est la Colombe du Bien-aimé (Ct 6,9) qui d’un seul tire d’ailes joint le ciel et la terre.

Nous savoir sans cesse environnés des saints et des anges, membres d’une même Église, est une source de joie et d’allant pour toute notre vie chrétienne. Comme j’aimerais que nous levions plus souvent nos regards vers cette Jérusalem céleste, l’assemblée des saints du Très-Haut, le peuple immense de ceux qui ont cherché le Seigneur. Comme il faut s’arracher, frères et sœurs, aux discours rabougris, aux perspectives moroses, aux discours geignards et prendre conscience des dimensions cosmiques de l’Église qui s’étend aux hommes de tous les temps, aux myriades d’anges en fête (He 12,22) et à l’univers tout entier dont le Christ est le chef. Retrempons-nous, s’il vous plaît, à ce christianisme gigantesque ! Célébrons la Toussaint de tous nos frères vivants ! Sentons-nous incorporés à ce Christ innombrable ! Nous ne sommes jamais seuls, tout nous appartient dans la communion des saints : les vertus de la sublime Vierge, l’héroïcité des martyrs, la piété d’une grand-mère qui égrène son chapelet pour le salut de ses petits-enfants : tout cela est à nous dans l’orbe catholique de l’unique Église.

Songeons-nous assez souvent au ciel des bienheureux ? Peut-être quelquefois, soulevons-nous timidement un coin du voile lorsque la mort vient frapper à notre porte, lorsque nous pleurons un défunt et que nous tentons de nous consoler en disant : du moins le reverrons-nous dans l’au-delà…. Il est doux en effet de porter cet espoir d’être à nouveau avec les siens dans la vie éternelle. C’est un baume pour le cœur douloureux. Mais ne nous y trompons pas, ce qui est formidable au ciel, ce n’est pas seulement qu’on y va retrouver ceux que nous aimons et ceux qui nous ont aimés, c’est surtout qu’on y renouera avec ceux que nous détestons et ceux qui nous détestent ! Nous serons reçus par ceux qui nous ont toujours été antipathiques et qui, alors, nous apparaîtront les plus aimables qui soient ! Voilà bien le merveilleux du ciel : cette communion dans l’amour, ce grand baiser universel, cette réconciliation générale. Mes implacables ennemis, au ciel, au ciel, au ciel, j’irai les étreindre un jour ! l’Église est cette Jérusalem céleste, cette cité de la paix parfaitement bâtie tout ensemble ne fait qu’un (Ps 122,3), cette assemblée des saints où il n’est plus nulle place pour la rancune, la vengeance, les contentieux accumulés car tout mal et tout péché ont été noyés dans la miséricorde de notre Dieu. L’Église, c’est le monde réconcilié.

Modèle

Le visage de la Vierge Marie reflète cet univers harmonieux et paisible. Il se penche vers nous et nous irradie de sa douceur dans les tribulations du temps. Son appui ne nous fait jamais défaut. Car nous n’allons pas seulement à Jésus par Marie, mais aussi avec Marie. Le cum Maria est aussi décisif que le per Mariam. Le cheminement avec Marie complète le passage par Marie. La Vierge est de notre côté, elle marche avec nous, elle accomplit avec toute l’Église son pèlerinage de la foi. Tenons ferme cette main maternelle et contemplons en Marie la perfection que nous devons atteindre. L’Église apprend en effet ce qu’elle est et ce qu’elle doit être en regardant la sainte Mère de Dieu. Elle trouve en la Vierge son modèle, le miroir où elle contemple sa jeune splendeur. Ses traits essentiels se reflètent dans le portait de Notre-Dame. L’Église apprend en regardant Marie à être sainte, joyeuse, maternelle.

L’Église n’est pas sans pécheurs

« Je crois l’Église sainte » disons-nous dans le Credo. L’Église est indéfectiblement sainte, quels que soient la vertu ou le vice de ses membres, parce que le Christ s’est livré pour elle afin de la sanctifier (Ep 5,25-26), et parce qu’il l’a comblée des dons de l’Esprit Saint. En la Vierge Marie, son membre le plus éminent, l’Église atteint déjà la perfection, elle est déjà la Toute Sainte.

Certes, mais nous autres ? Ne disons-nous pas chaque jour au Seigneur : Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église, la foi de Marie. Car si tu regardes tes fils pécheurs, Seigneur, tu verras, mêlé à ce que tu as fait, ce qu’ils ont fait. A l’œuvre bonne du Créateur ils ont incorporé le vice de la créature. Au bon grain de l’évangile ils ont mêlé l’ivraie du mal. C’est en se soustrayant à la grâce dont l’Église est pleine qu’ils tombent dans un péché qui n’altère pas la sainteté de l’Église mais ternit voire empêche son rayonnement. Car si les pécheurs font encore partie de la Sainte Vigne du Père, c’est comme des sarments desséchés (Jn 15,6). Ils lui appartiennent de corps (corpore) mais non de cœur (corde) (LG 14). Ils sont les branches mortes d’un arbre vivant. L’Église les porte en son sein avec patience. Elle les associe encore à sa démarche, comme le membre paralysé participe encore aux déplacements de la personne humaine. Elle est figurée par l’arche de Noé qui rassemblait dans ses flancs toutes sortes d’animaux purs et impurs. Tant que dure le déluge de ce siècle, l’Église contient le corbeau et la colombe. Mais au temps de la paix, le corbeau s’envolera pour disparaître tandis que la colombe reviendra dans l’arche. Qui sont les corbeaux ? Ceux qui recherchent leurs propres intérêts. Qui sont les colombes ? Ceux qui recherchent les intérêts du Christ.

Jugement

Sans la charité, l’appartenance à l’Église, ne sert de rien pour le salut (1 Co 13,1-3). A quoi bon avoir la lampe de la foi, si on n’a pas l’huile de la charité (Mt 25,1-13) ? On peut bien être entré dans le palais du Roi, avec tous les pauvres bougres, les mauvais comme les bons (Mt 22,10), que les serviteurs ont ramassés sur les chemins pour que la salle soit pleine de convives. Si on n’a pas le manteau de noces, si l’on n’est pas revêtu de charité, point de part pour nous au banquet. Pourquoi faut-il que la salle soit pleine et pourquoi est-il nécessaire que les convives portent la robe nuptiale ? Parce que dans ce mystérieux mariage du Fils du Roi, les invités sont eux-mêmes l’Épouse. Ceux qui sont entrés dans le palais par la porte de la foi et du baptême nous les voyons aujourd’hui, mais qui sera admis au festin des noces au jour du jugement, nous l’ignorons. Jusqu’à ce que vienne le Prince des pasteurs, les brebis et les boucs sont mêlés dans le même troupeau (cf Mt 25). Le Seigneur nous a ordonné de réunir : il s’est réservé de séparer : car celui-là seul doit séparer, qui ne peut se tromper, explique saint Augustin. Que des serviteurs orgueilleux ne prétendent pas opérer le discernement que le Seigneur s’est réservé, de peur de se couper eux-mêmes de l’unité catholique ! Mais que les pécheurs ne se bercent pas d’illusions péremptoires en répétant Église du Seigneur, Église du Seigneur (Jr 7,4-11) comme si leur appartenance à l’Église les mettait définitivement à l’abri de la colère qui vient. Moi, en tout cas, je vois clair, dit le Seigneur !

Saint Augustin le constatait déjà : beaucoup de ceux qui sont ouvertement hors de l’Église valent mieux que beaucoup de Catholiques. Aux pécheurs qui font profession de le connaître, le Seigneur dira : éloignez-vous de moi vous tous qui faites le mal, jamais je ne vous ai connus. (Mt 6,23). Mais à tant d’autres qui paraissent l’ignorer, le même Juge dira : Venez les bénis de mon Père.(Mt 25). Il y a tant d’êtres aujourd’hui qui par conformisme ou par bravade bouffent du curé et se moquent de la religion, mais qui dans le secret de leur cœur gardent la nostalgie du divin et font monter vers le Seigneur sans le savoir quelque chose qui ressemble à une prière….A l’inverse, certains cathos mènent une vie scandaleuse. Mais le Seigneur connaît les siens (2 Tm 2,19). Et le jugement viendra, jour de colère que ce jour-là ! (So 1,15) Il est bien vrai que dans l’hiver du siècle on ne distingue que malaisément l’arbre vivace de l’arbre mort. Celui-ci fait encore quelque figure dans un monde qui claque des dents. Mais que vienne notre Soleil de justice (Ml 3,20), que paraisse l’été du Jugement et alors chaque arbre montre ce qu’il est. L’un est couvert de fruits, l’autre n’est que bois sec promis au feu.

Il y eut un temps où l’on pouvait éviter la langue de bois, appeler chat un chat et Rolet un fripon. En témoigne le sermon que le grand Massillon a donné à la cour de France sur l’évangile du Jugement dernier. L’illustre orateur sacré imaginait que le Jugement était imminent, que Jésus Christ allait paraître à l’instant même et il interrogeait toute cette noble assemblée réunie autour de Louis le Quatorzième : Je vous le demande, s’écriait l’évêque, à l’adresse du Roi-Soleil, je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la disposition où je souhaite que vous entriez : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple au milieu de cette assemblée la plus auguste de l’univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tous ceux que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales ? (…) Paraissez, maintenant justes, où êtes-vous ? Reste d’Israël passez à la droite, froment de Jésus-Christ démêlez-vous de cette paille destinée au feu. Ô Dieu ! Où sont vos élus et que reste-t-il pour votre partage ?

La source scellée

Oui, il est un jardin fermé, une source scellée (Ct 4,12), un paradis secret qui est l’Église des élus. Nous ne savons pas qui y demeure. Car beaucoup qui paraissent dehors sont en réalité dedans et beaucoup qui se croient dedans sont en fait dehors. Seul le Très-Haut qui sonde les reins et les cœurs connaît la splendeur ineffable de cette Église immaculée, de ce Royaume où nous précèdent publicains et prostituées (Mt 21,31). Toute la beauté de la fille du roi est à l’intérieur (Ps 44,14 vulg.), dans cette assemblée des saints que Dieu connaît.

Dans le célèbre roman de Dostoïevski, Crime et châtiment, il y a l’infâme, l’ivrogne, l’affreux Marmeladov, qui prostitue sa fille Sonia pour se payer sa bouteille. Il a bien conscience de sa déchéance et de son crime mais il dit : Je sais, moi, Marmeladov l’infâme, je sais qu’au jour du Jugement, le Seigneur me dira : " Allez, viens, venez vous tous les débauchés, les ivrognes, les pécheurs publics, venez, entrez dans le Royaume ". Et alors les sages tout surpris et offusqués de cette miséricorde soudaine récrimineront : " Comment Seigneur, vous les accueillez ceux-là aussi ?". Et le Seigneur les regardera en disant : " Apprenez, gens raisonnables et intelligents que si je les reçois, c’est que pas un d’entre eux ne s’est jugé digne de cette faveur. " Alors, dit l’affreux Marmeladov, alors le Seigneur nous ouvrira les bras, alors nous nous jetterons vers lui, alors nous fondrons en larmes et nous comprendrons tout.

L’Église est sans péché

Dans la patrie céleste, l’Église sera assurément à l’image de la Vierge Marie, sans tache ni ride (Ep 5,27), glorieuse et immaculée. Mais avant le jugement si elle est sans péché, elle n’est pas sans pécheurs, selon l’heureuse expression du Cardinal Journet. Les pécheurs peuvent bien appartenir à l’Église, ils ne constituent pas l’Église. Ils ne pèchent pas parce qu’ils sont chrétiens, mais quoiqu’ils le soient. Pécher, en effet, c’est trahir l’Église. C’est pourquoi, en un certain sens, les frontières de l’Église passent au travers de notre propre cœur. Elles font le partage entre le bien et le mal qui habitent chacun d’entre nous. La discipline ancienne de la Pénitence mettait fort en lumière que le pécheur, par l’absolution, était réconcilié avec l’Église. Le pécheur avait sa place de pénitent dans le fond de la cathédrale, loin de l’autel. Il était dans l’Église mais pas dans la communion de l’Église. L’évêque, au jour dit, venait le prendre dans son manteau et le reconduire jusqu’à la table eucharistique.

Le Seigneur n’a-t-il pas prédit que l’ivraie semée par le diable croîtrait avec le froment jusqu’au temps de la moisson (Mt 13,36) ? N’a-t-il pas comparé son Royaume à un filet où se mêlent toutes sortes de poissons qui ne seront pas triés avant le jugement (Mt 13, 47) ? N’a-t-il pas choisi Judas le traître parmi ses apôtres ; Nicolas, l’hérétique, parmi ses diacres (Ap 2,6) ; Ananie et Saphire, les époux menteurs et fraudeurs, parmi ses fidèles laïcs (Ac 5,1-5) ? Ne fait-il pas dire chaque jour à ses disciples : pardonne-nous nos offenses ? Si ce sont des êtres humains que l’Église doit rassembler, il faudra bien qu’elle se résolve à compter dans ses rangs des pécheurs, car nul ici-bas n’est sans péché (1Jn 1,8). Elle est cette grande maison emplie non seulement d’objets d’or et d’argent, mais aussi d’ustensiles en bois et en terre dont les uns servent à des usages nobles et les autres à des usages vils (2 Tm 2,20). Elle est communion, koinonia en grec. Ce mot vient de koinos qui veut dire « commun, vulgaire, impur ». Elle n’est pas la sélection des parfaits, mais la convocation du tout-venant des pécheurs.

Il demeurera toujours parmi les chrétiens en ce monde de quoi faire le jeu des contradicteurs persuadés que l’Église est l’œuvre du démon. Passe pour les dissidents, mais certains catholiques intimidés hésitent eux aussi à confesser vraiment l’Église indéfectiblement sainte, immaculée. Pire, ils croient de bon ton de noircir le tableau, étalant avec une sorte de délectation les manquements des chrétiens qui semblent les dispenser de confesser les leurs.

Quelle humiliation supplémentaire pour le Christ, ce doute sur la sainteté de sa Bien-aimée !

Certes sur le long temps de son histoire et dans l’immense extension de son domaine le catholicisme n’a pas manqué, à côté de figures admirables de sainteté, d’exemples désastreux de contre-témoignages, d’hypocrisie et de dépravation. L’Église n’est pas sans pécheurs. Elle sait qu’elle a des enfants chez ses ennemis et des ennemis chez ses enfants. Mais elle est sans péché. Car elle est plus et mieux que la simple résultante des membres qui la composent. Il ne suffit pas de faire la somme des vices et des vertus des catholiques au long des âges pour calculer le degré de sainteté de l’Église. Celle-ci n’est pas seulement en effet une assemblée de pécheurs mais aussi force de sanctification des pécheurs. Car si l’on peut appartenir à l’Église sans être vivifié par le Christ, on n’appartient à l’Église que pour être vivifié par le Christ.

Blanchiment

L’Église n’est pas simplement une masse humaine, mais l’action divinisatrice de Dieu sur l’humanité. C’est pourquoi elle ne fuit pas le pécheur comme s’il allait la souiller, elle est tout au contraire en quête de pécheurs en vue de les purifier. Elle a toujours encouru courageusement le reproche et la honte d’être la génitrice de fils indignes. Mais comme une Mère très aimante elle n’expulse pas de la maison familiale l’enfant indocile, méchant et perverti. Elle le presse de mille manières pour qu’il vienne à de meilleurs sentiments et à une conduite plus filiale et fraternelle. En le prenant dans ses bras, elle se salit pour le blanchir. Elle ne cherche pas simplement à donner le spectacle de la sainteté en toilettant la façade, elle entend faire de ses membres des saints. Elle ne se pavane pas drapée dans son innocence au milieu d’un monde corrompu, elle travaille au salut du monde par la rémission des péchés. Elle ne s’isole pas, superbe dans sa pureté, elle va au contact d’un monde auquel elle doit communiquer la sainteté de Dieu. Elle possède le remède contre les maux qui affligent ses enfants. Elle multiplie les appels et les soins, afin que par la pénitence les pécheurs viennent à résipiscence. Elle ne les exclut pas de ses rangs comme tant d’hérétiques au cours des âges ont souhaité qu’elle le fît : montanistes, novatiens, donatiens, cathares… Elle ne veut pas abandonner le nombre pour la pureté. Elle n’est pas une secte de parfaits, elle est la Catholica qui porte la multitude dans son ambition. Eh quoi ? chasse-t-elle ses fils infidèles de son sein ? on l’accuse d’être une marâtre sans miséricorde, une institution intransigeante, une machinerie sans cœur. Les garde-t-elle auprès d’elle dans l’espoir de les amender ? on lui reproche d’être un cloaque d’iniquités, la complice du crime, le tabernacle du vice ! Qu’importe ! Pour le bien de ses enfants, l’Église préfèrera toujours apparaître impure qu’être sans compassion. Elle dispose pour ses membres pécheurs de toutes les grâces nécessaires à leur retour à la vie. Contre leurs péchés, elle prodigue la miséricorde divine. Sans doute le fait-elle à travers des ministres pécheurs. Mais c’est précisément aussi une façon pour elle d’être consolante, car elle est pour le croyant un signe du malgré tout de l’amour de Dieu qui est toujours le plus fort. La sainteté divine se communique malgré tout par des mains indignes. Israël autrefois n’avait-il pas la nuque raide, le cœur incirconcis ? Or c’est malgré tout à ce peuple élu, prémices de l’Église, que le Seigneur dit : D’un amour éternel, je t’ai aimé (Jr 31,3).

La vocation universelle à la sainteté

La sainteté de l’Église ne se mesure pas à l’excellence morale de ses membres, mais à la grâce de Dieu qui la comble. Pourtant ce que l’Église est pour nous, il faut aussi qu’elle le devienne par nous. Elle est sainte pour notre sanctification, elle veut l’être aussi par notre sainteté. Le Concile Vatican II dans sa grande constitution sur l’Église rappelle la vocation universelle à la sainteté. La sainteté ! Quelle aventure  ! La seule aventure vraiment exaltante ! Pourtant, je connais peu de chrétiens, hélas, qui tressaillent à cette perspective. Dans l’esprit de bien des gens, la sainteté évoque je ne sais quelle austérité, la grisaille d’un mois de novembre, une sorte de garde à vous éternel effroyablement ennuyeux au pied du trône divin.

Chacun veut bien s’ébahir sur son saint patron dont une hagiographie plus ou moins légendaire nous rapporte les exploits. Mais justement ce genre de sainteté paraît nous toiser de haut et ricaner de nous voir empêtrés dans notre médiocrité. Alors on se persuade que « saint » veut dire héroïque et grandiose, on veut de l’auréolé et du mystique, on se barbouille de sublime, on tripote l’extase. Or il faut avoir le courage de le dire avec Georges Bernanos : la sainteté n’est pas sublime, elle est le plus souvent simple comme un verre d’eau que l’on tend à celui qui a soif. Elle est discrète, imperceptible le plus souvent aux yeux de chair.

Au procès de canonisation de Jean Bosco, les Thénardier qui avaient logé le saint dans une misérable mansarde du 6ème étage témoignèrent naïvement : Bien sûr, Messieurs les juges, si nous avions su que Don Bosco était un saint, nous ne l’aurions pas mis au 6ème !  »

Cette remarque un peu comique montre comment, même chez les plus grands saints, la sainteté passe inaperçue.

Deux synonymes : saint et chrétien

L’Église sainte est appelée à devenir l’Église des saints, chacun de ses membres accueillant la sainteté comme un don que Dieu fait par l’Église et à l’Église. Les anciens Pères parlaient de l’Église des saints (1 Co 14,33) quoiqu’ils connussent parfaitement le péché des fidèles et qu’ils luttassent précisément contre des courants rigoristes qui voulaient faire de l’Église une secte de purs. Il n’y avait dans cette expression « Église des saints » ni forfanterie ni orgueil mais simplement l’écho d’expressions bibliques. Saint Paul dans ses épîtres appelle les chrétiens auxquels il s’adresse « les saints » alors que précisément il leur écrit pour dénoncer leurs débauches et leur ivrognerie. A vrai dire les mots « saint » et « chrétien » sont parfaitement synonymes. Un saint tout comme un chrétien est un bénéficiaire de la miséricorde divine, un être préservé ou pardonné par Dieu, pas d’autre définition possible.

Il y a quelques années je m’étais livré à une petite enquête en aumônerie. J’avais demandé aux jeunes élèves de 3ème : qu’est-ce qu’un saint ? Il m’avait été répondu : c’est quelqu’un qui aime Dieu, qui prie, qui aime ses frères et se met à leur service. Et maintenant : qu’est-ce qu’un chrétien ? C’est quelqu’un qui aime Dieu, qui prie, qui aime ses frères et se met à leur service. Je me réjouissais de ce que ces réponses fussent en tout point identiques, c’était bien la preuve qu’être saint et être chrétien c’est tout bonnement la même chose. En revanche je me lamentais de ce que ces réponses ne relevassent que du registre de l’action et du faire. Or un chrétien n’est pas celui qui fait ceci ou qui fait cela, un chrétien ou un saint c’est quelqu’un que touche et façonne la miséricorde divine.

J’aime à rapporter cette autre définition de la sainteté qui est donnée ingénument par un enfant du catéchisme. Ce petit garçon entrant avec sa maman dans une église, est tout de suite saisi par les magnifiques vitraux qui filtrent la lumière et illuminent l’église de leurs mille feux. Emerveillé, il se dresse sur la pointe des pieds pour mieux voir et demande à sa maman : « Qui est-ce là-haut ? » La maman, peu informée sur les saints vénérés dans l’Église, essaie de voir s’il y a une indication, mais elle n’en trouve pas et répond à son fils : « C’est un saint. » À chaque vitrail, l’enfant repose la même question et la maman lui donne la même réponse laconique : c’est un saint. Le mercredi suivant, le petit garçon va au catéchisme. Pendant la rencontre, le prêtre demande aux enfants s’ils peuvent définir ce qu’est un saint. Personne ne réagit, excepté notre petit garçon qui lève le doigt. Le prêtre lui demande : « Alors, pour toi, qu’est-ce qu’un saint ? » Et l’écolier de répondre, inspiré : « Un saint, c’est quelqu’un qui laisse passer la lumière ». Oh ! Que cela est beau, l’Église est sainte parce qu’elle laisse passer la lumière, le peu de lumière qui parvient à ce monde de ténèbres. Vous êtes la lumière du monde, dit Jésus aux siens(Mt 5,14). Non que ses disciples soient des êtres brillants ou clinquants. Mais parce qu’à travers eux brille Celui qui est Lumen Gentium, la lumière des nations.

Réjouis-toi

Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints, disait Léon Bloy. Parce qu’elle est la Toute Sainte, Marie est Notre-Dame de Toute Joie, Notre-Dame des Sept Allégresses, la femme la plus heureuse que la terre ait portée, aucun péché ne venant attrister l’existence de l’Immaculée. Qu’on se souvienne d’ailleurs du premier mot que Dieu lui adresse dans l’évangile par la voix de l’ange Gabriel : « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi » ! Quelle étonnante salutation qui s’adresse à l’Église en la personne de Marie.

Un peuple triste

« Réjouis-toi ! » Oui l’Église est le peuple de la joie. On se souvient des paroles que Bernanos met dans la bouche du curé de Torcy : « Tiens dit-il à son jeune confrère, je vais te définir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d’un peuple chrétien c’est un peuple triste, un peuple de vieux. Tu me diras que la définition n’est pas trop théologique. D’accord. Mais elle a de quoi faire réfléchir les messieurs qui baillent à la messe le dimanche. Bien sûr qu’ils baillent ! Tu ne voudrais pas qu’en une malheureuse demi-heure par semaine l’Église puisse leur apprendre la joie !(…) L’Église dispose de la joie, de toute la part de joie réservée à ce triste monde. Ce que vous avez fait contre elle, vous l’avez fait contre la joie ».

Quand j’étais petit, j’avais constaté que dans le métro, les gens avaient toujours une figure sombre, triste, ils paraissaient tous atterrés, fermés. Et je me disais : peut-être n’est-ce pas leur faute, peut-être ne savent-ils pas que Dieu les aime, peut-être personne ne leur a-t-il parlé de Jésus. Et alors avec toute la résolution de mon cœur d’enfant, j’avais décidé de toujours sourire dans le métro. J’ai très vite arrêté cette dramatique expérience car je me suis aperçu que, lorsqu’on sourit dans le métro, on a l’air complètement idiot… Et je dois vous avouer que l’âge venant, je me surprends quelquefois à être moi-même pris dans cette foule à la face livide et que la tentation me gagne de dire : « Mais enfin , mon Dieu, rien n’est accompli de ce que tu as promis. Où sont-ils, les peuples d’étoiles et de grains de sable, où sont-ils les boiteux bondissants, les aveugles lucides, les muets qui crient leur joie, les usagers heureux ? Où sont-ils donc ? » Dans notre monde sommes-nous capables de rendre compte de l’espérance qui est en nous ? Sommes-nous les enfants de cette Église mariale qui dit : Je suis plein d’allégresse dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu, car il m’a revêtu de vêtements de salut, il m’a drapé dans un manteau de justice, comme l’époux qui se coiffe d’un diadème, comme la fiancée qui se pare de ses bijoux.(Isaïe 61,10)

Magnificat !

A l’image de Myriam, sœur de Moïse(cf. Exode 15,21), dont elle porte le prénom, Marie entraîne tout le peuple de Dieu dans la louange. Elle est la tambourinaire du peuple, l’higoumène de l’Église ! Seigneur, quel chant que celui du Magnificat ! Rejoignant Anne, mère de Samuel, Déborah(Juges 5), Judith et tant de saintes femmes d’Israël, la Vierge semble nous dire comme le psalmiste : Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son Nom (Ps 34,4). Notons que ce n’est pas dans un oratoire capitonné et douillet que Marie exulte en chant de louange. C’est au terme d’une journée harassante de voyage dans ces régions montagneuses de Judée où elle allait en grande hâte , dit l’évangile (Lc 1,39), au-devant de sa cousine Élisabeth. C’est dans la fatigue et le poids du jour que ces deux femmes enceintes de mystérieuses grossesses exaltent leur Seigneur. Pour nous qui ressentons si souvent la lassitude et l’éreintement des longs hivers, n’attendons pas d’être en vacances estivales et au repos pour glorifier notre Dieu. Magnifions-le dans nos épuisements quotidiens. Que jamais la louange ne s’éteigne dans l’Église !

Femme forte

Ce qui frappe dans le Magnificat, c’est son aspect battant. Rien à voir avec des minauderies pieuses ou des mièvreries de midinettes. C’est l’hymne et le chant d’une saine révolte que la Vierge entonne. Le cri d’une femme debout ! On sait combien Charles Maurras redoutait les menées du romantique agitateur galiléen décrites par les évangiles de quatre juifs obscurs et louait l’Église d’y avoir mis bon ordre en instillant une sorte de sérum anesthésiant contre le venin révolutionnaire du Magnificat . Ce chant marial n’est-il pas la charte de la subversion totale ? il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles…. Sublime théologie de la Libération chantée par la femme la plus libre que la terre ait portée. Puisse Marie inspirer ici la féminine Église ! Dans le tableau de Delacroix, la Liberté guidant le peuple, Marianne est représentée, farouche sur les barricades. J’y vois la figure de mon Église ardente. Je ne veux pas d’une Église pleutre et recroquevillée.

L’Église est l’armée du Christ. Les baptisés ont été oints pour le combat comme les athlètes du Seigneur et se sont enrôlés dans la milice du Dieu vivant. Ils livrent bataille au diable et à ses sbires. Leurs victoires étaient préfigurées par celles de l’Israël guerrier dont bruissent toutes les pages de la Bible. L’Église aujourd’hui encore prend la tête de tous les combats, pour la justice et la vérité. Comme la Vierge Marie elle est cette femme forte dont parle le livre des Proverbes (Pr 31). Son Époux est le Lion de Juda. Tous ses enfants se lèvent pour la proclamer bienheureuse (Pr 31,28). Sur elle mille boucliers sont suspendus (Ct 4,4), elle est plus redoutable qu’une armée rangée en ordre de bataille. Drapée de Soleil, elle terrasse le Dragon infernal(Ap 12). Voilà l’Église du Magnificat : une Église féminine, une Église ardente, une Église mariale.

Opium

On a reproché parfois au catholicisme d’engendrer des êtres faibles, dociles, soumis. Il n’est pas loin le temps où Marx critiquait la religion opium du peuple. André Frossard, éduqué dans la plus stricte orthodoxie marxiste, pouvait répondre avec humour que depuis que la religion n’est plus l’opium du peuple, c’est l’opium qui est devenu la religion du peuple…. Nietzche voyait dans les catholiques, les plus parfaits exemplaires de cet « esprit chameau », de ces êtres pleutres, baissant la tête, sans ressort ni génie. Les fidèles habitués à répondre aux directives d’une hiérarchie, seraient déresponsabilisés et peu capables d’engagement résolu. Ne serait-il pas terrifiant, frères et sœurs, que nous correspondions peu ou prou à ces caricatures ?

Or, vous l’avouerais-je, l’Église qui est en France me paraît quelquefois prêter le flanc à ces critiques. N’est-elle pas trop passive et geignarde ? Quand je rencontre des chrétiens de notre pays, que me disent-ils : il n’y a plus de prêtre ; les jeunes ne croient plus à rien ; pensez-donc, mon père, nous n’avons plus la messe dans notre village qu’une fois par an ! Loin de moi de mépriser les souffrances qui s’expriment ainsi, mais où sont l’espérance et la joie théologales ? On ne peut tout de même pas se contenter d’employer les quelques bribes d’énergie disponibles pour l’accompagnement palliatif d’une faillite imminente. Écoutons plutôt le prophète Habacuq, on croirait qu’il décrit la situation de notre Église d’occident : Le fruit de l’olivier a déçu, pas de récolte dans les vignes, dans les champs plus de nourriture, l’enclos s’est vidé de ses brebis et l’étable de son bétail… Et alors qu’adviendra-t-il, quelle sera la réaction du prophète dans cette situation calamiteuse. Va-t-il pleurer, se lamenter, gémir ? Que nenni ! Et moi je bondis de joie dans le Seigneur, s’exclame Habacuq, j’exulte en Dieu mon sauveur ! (Ha 3,17-18). Voilà ! Tout va mal, la situation est angoissante, je frémis d’être là, la carie pénètre mes os, mais moi je bondis de joie dans le Seigneur ! Quelle merveille, quelle fougue, quel élan ! aucune situation si désespérante puisse-t-elle paraître ne peut tarir en nous la source de la louange.
Le Seigneur a dit la moisson est abondante, les ouvriers sont peu nombreux, priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la moisson (Lc 10,2). Il n’a pas dit : la tâche est immense, vous n’êtes pas en mesure de l’accomplir, gémissez donc, plaignez-vous donc, lamentez-vous donc. Non, priez donc ! Et priez non pas le maître des labours, ou le maître des semailles mais le Maître des moissons, car si vous levez la tête plutôt que de la courber dans les gémissements, vous apercevrez que déjà les champs sont blancs pour la moisson (Jn 4,35).

Stabat Mater

La joie naît de la foi. Jean-Sébastien Bach illustrait la scène de la Visitation par le célèbre choral dont le titre allemand est « Jésus demeure ma joie ! ». Eh bien ! précisément, Marie et l’Église sont indéfectiblement heureuses parce que Jésus demeure leur joie. Toutes deux se définissent parfaitement en disant : « je suis la servante du Seigneur » et accomplissent fidèlement leur pèlerinage de la foi. Pourquoi le nier, ce qu’on nomme ici où là « crise de l’Église » apparaît surtout comme « une crise de la foi ». C’est la foi en effet qui fait traverser les tempêtes, c’est la foi qui vient à bout de toutes les épreuves, c’est elle qui fait des croyants les vainqueurs du monde (1 Jn 5,4) !
Qu’elle est grande la foi de Marie au pied de la croix ! La Vierge voit sur le Calvaire l’exact contrepied de tout ce que l’ange Gabriel lui a annoncé, et pourtant, Stabat Mater, elle est là debout, toute éveillée en sa foi. L’ange lui avait dit : ton fils sera grand, et elle le voit méprisé. Il règnera sur le trône de David, et elle le voit pendu sur un gibet. Son règne n’aura pas de fin, et elle voit bien qu’il va mourir, lamentable, dans la nuit de l’abandon et du tombeau….Saint Jean Paul II a parlé de la kénose de la foi, de cette foi entièrement dépouillée de signe extérieur, de cette foi nue qui est celle de Marie sur le Calvaire.

Kénose

Quelquefois en contemplant notre pauvre Église en France, je me demande si Dieu ne nous conduit pas à vivre cette kénose mariale. Nous n’avons plus beaucoup de signes d’assurance, plus beaucoup de chiffres ou de statistiques qui puissent redonner confiance, plus beaucoup de surface sociale pour étayer notre action, plus beaucoup d’appui dans la législation ou l’opinion commune, plus beaucoup d’ancrage dans la culture ambiante comme point d’accroche pour notre effort d’évangélisation. Il ne nous reste que la foi, la foi pure dans les promesses du Christ à son Église. « Bel état de l’Église quand elle n’est plus soutenue que par Dieu seul  » disait Pascal. Comme la Vierge au pied de la croix, debout, dressée, vaillante dans l’espérance n’a plus d’appui que ce oui indéfectible qu’elle a prononcé une fois pour toutes. Elle entend le crucifié lui dire en désignant le disciple bien-aimé : Femme, voici ton fils (Jn 19,26). Ah ! Quel glaive de douleur ! Faudra-t-il que la Vierge renonce aussi à sa maternité divine. La kénose devra-t-elle aller jusque là ? Elle est en train de perdre son Fils, doit-elle se dépouiller aussi de cette gloire de l’avoir enfanté ? Faut-il qu’elle ne retienne pas jalousement le rang qui la fait Mère de Dieu ? Doit-elle se contenter d’avoir simplement saint Jean comme enfant ? Oh le « grand remplacement », le « remplacement monstrueux » ! La Vierge transpercée de douleur l’accepte dans la foi. Sans mot dire, sans maudire. Parce qu’elle est la croyante absolue. Elle s’ouvre ainsi à sa maternité spirituelle. Elle reçoit en la personne de saint Jean, tous les disciples du Seigneur comme ses enfants. Elle est instituée Mère de l’Église.

L’Église Mère

La Mère des disciples, en effet, c’est Marie et c’est l’Église, la Nouvelle Ève, la Mère des vivants. En Marie, l’Église s’ouvre à sa dimension maternelle. Les catéchumènes sont portés dans le giron de la maternelle Église comme des enfants conçus mais non encore nés. Leur baptême sera leur naissance, dans les eaux maternelles de l’Église. Tout catholique aime du même mouvement Dieu et l’Église, Celui-là comme un père, celle-ci comme une mère. Car selon l’expression célèbre de saint Cyprien : Nul ne peut avoir Dieu pour Père, s’il n’a l’Église pour Mère. Autant dire que nous ne sommes pas avec l’Église dans un rapport contractuel. Notre obéissance à son égard, si crucifiante qu’elle puisse devenir parfois, n’est pas une corvée mais un élan du cœur, pas un fardeau mais un enthousiasme, pas un autre joug que celui, léger, du Christ qui nous transporte et nous sublime.
L’Église est Mater et Magistra, Mère et Éducatrice, mais éducatrice parce que Mère d’une maternité intégrale qui ne consiste certes pas seulement à mettre au monde. L’Église ne se lave pas les mains après avoir baptisé. Elle pourvoit à ce que ses nouveaux enfants soient éduqués dans la foi, nourris du lait pur de la Parole de Dieu, du breuvage de la doctrine céleste. Comme une Mère, elle prend ses petits sur ses genoux et leur donne la tétée et ses seins généreux ce sont les deux Testaments des divines Ecritures. Avec Claudel je puis dire : Louée soit à jamais cette grande mère majestueuse aux genoux de qui j’ai tout appris. J’aime, je vous l’avoue, recevoir chaque jour de la Mère-Église ce qu’il me faut de nourriture. Je ne vais pas fouiner dans le garde-manger biblique. Ma Mère me donne ce qui convient : le lait pur de la Parole (1 P 2,2), la nourriture roborative de l’Eucharistie et tous les soins prodigués dans les sacrements.

Dès le IIe siècle les chrétiens parlent de l’Église comme d’une mère virginale. La même ombre de l’Esprit Saint qui couvrit Marie, couvre les eaux baptismales pour que naissent les enfants de Dieu et de l’Église. Marie et l’Église sont mères et vierges. Toutes les deux elles engendrent le Christ. Il faut admirer le mystère de leur féconde virginité. On peut dire que l’Église apprend de Marie ce qu’est sa propre maternité.

La Mamma

On ne méditera jamais assez cette dimension maternelle de l’Église. Je me souviens qu’au matin d’un 24 décembre j’avais entendu sur une radio nostalgique une vieille chanson : La Mamma. Cette vieille femme, la Mamma, on la croit moribonde et ses enfants reviennent vers elle : ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du sud de l’Italie, ya même Georgio le fils maudit avec des cadeaux plein les bras. Le soir même, au cours de l’homélie de la messe de minuit, citant la chanson d’Aznavour entendue le matin je m’adressais à l’assemblée en disant : Regarde Mamma-Église, regarde tes enfants ce soir, en cette nuit de Noël : ils sont venus, ils sont tous là, les pieux et les mécréants, les fils très fidèles et les dilettantes, les oublieux et les engagés, les affairés et les contemplatifs, les justes et les pécheurs, les humbles et les orgueilleux. Ils sont venus, ils sont tous là, ya même Gorgio le fils maudit… Oui ! Les uns, les autres sont là, et la maternelle Église ouvre tout grand ses bras, heureuse d’accueillir ses enfants et d’assurer pour eux à nouveau comme le service public de la joie et de la fête. Elle ne prend pas des airs revêches de vitrine mal léchée, la Mère Église, elle sert largement ses mets à la table commune. Elle ne fait de remontrance à personne, elle est toute à la joie d’être Mère, viscéralement Mère, inaliénablement Mère, surabondamment Mère. Elle ne discrimine pas car elle n’est pas laïque. Il n’y a pas d’étrangers, d’intrus ou de resquilleurs dans l’Église, il n’y a que des frères et des sœurs. On y entre, personne ne vous demande votre billet, votre titre, vos tickets, votre laissez-passer. Chacun est à l’église de plein droit car c’est la maison familiale, or n’est-ce pas le propre de la maison familiale que l’on puisse y entrer sans avoir à justifier sa présence ? On est chez soi.

Noël est un moment merveilleux pour méditer la généreuse maternité de l’Église. Marie, Mère muette du Verbe silencieux met au monde son fils premier-né et dès lors l’univers entier semble se rassembler à la crèche-Église. L’étoile, au mépris de toutes les lois astronomiques, se pose sur elle et la désigne. L’âne et le bœuf y font bon ménage. L’âne représente les païens, ce peuple nombreux et stupide qui ne connaît pas le vrai Dieu. Le bœuf, lui, est le peuple fidèle, l’Israël qui rumine la Torah. Eh bien ! l’âne et le bœuf sont ensemble à la crèche du Sauveur, car Jésus est le Sauveur de tous : juifs, païens, esclaves et hommes libres, hommes et femmes, fils aîné et fils prodigue, ouvrier de la première ou de la dernière heure, simple berger de Bethléem ou puissants rois venus d’Orient tous sont accueillis dans la crèche-Église, ce grand brassage d’humanité. L’antique coutume des santons de la crèche orchestre magnifiquement ce rassemblement improbable. Il y a le meunier et le gendarme, la poissonnière et le voleur, la belle et son fiancé, le ravi et l’aveugle. « Que c’est beau, que c’est beau ! » dit le ravi... Oui, que c’est beau tout un monde réconcilié par la maternité ! Marie donne le Sauveur à tous les peuples, l’Église donnera tous les peuples au Sauveur. L’une et l’autre sont Mère. Béni soit Dieu pour nos saintes mères inamissibles !

Toute âme est l’Église

La maternité de l’Église à l’égard des fidèles trouve un modèle en Marie et ce qui est dit de la Vierge et de l’Église, vaut aussi, toutes proportions gardées, pour chaque fidèle, membre de l’Église. On connaît l’adage patristique « toute âme est l’Église ». Ce qui est dit universellement pour l’Église l’est spécialement pour Marie et particulièrement pour l’âme fidèle, expliquait Isaac de l’Étoile.
En portant le Christ aux autres, nous devenons en quelque sorte Mère du Christ et nous manifestons la Maternité essentielle de l’Église. En particulier les prêtres et les prédicateurs se doivent d’imiter la sainte Vierge. Son amour maternel est le modèle de leur charité pastorale. Bossuet s’adressait en ce sens à la Vierge Marie : Le devoir des prédicateurs est d’engendrer Jésus-Christ dans les âmes (…) ! De là vient que l’Église s’est persuadée aisément que vous, ô très heureuse Mère bénie entre toutes les femmes, vous qui avez été prédestinée dès l’éternité pour engendrer selon la chair, le Fils du Très Haut, vous aideriez volontiers de vos pieuses intercessions ceux qui le doivent engendrer en esprit dans le cœur de tous les fidèles.

L’Apôtre ne disait-il pas qu’il avait engendré les Corinthiens dans le Christ (cf. 1 Cor 4,15) ? Ne nourrissait-il pas des entrailles maternelles à l’égard de ceux qu’il avait fait naître à la grâce ? Nous verrons dimanche prochain avec saint Paul, l’Église apostolique et missionnaire.

Introduction par le père Guillaume de Menthière

L’unique et indivise Église rassemble, outre les chrétiens militants sur cette terre, les âmes du purgatoire et les saints du ciel. En son membre le plus éminent, la Vierge Marie, elle réalise déjà ce qu’elle est appelée à être : la Toute Sainte. Certes elle compte dans ses rangs des pécheurs. Elle n’est pas la secte des purs. Elle ne craint pas de se souiller en allant rechercher ce qui était perdu. Elle dispose pour ses membres pécheurs de toutes les grâces nécessaires à leur retour à la vie. Comblée de grâce pour notre sanctification, elle veut l’être aussi par notre sainteté. La sainte Église travaille à devenir l’Église des saints. Comme la Vierge Marie elle est la servante du Seigneur. Dans la joie de croire elle chante le Magnificat. Elle traverse les épreuves, femme forte et courageuse, en étant debout dans l’espérance comme la Vierge au Calvaire. En contemplant la Mère de Jésus, l’Église apprend ce qu’est sa propre maternité. Elle engendre, porte, fait grandir les enfants du Bon Dieu, de sorte que nul ne peut avoir Dieu pour Père, s’il n’a l’Église pour mère.

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