Covid 19 : « La distance sociale peut être physique, mais pas psychologique »

Le déconfinement tant attendu est là, et avec lui la question de notre rapport à l’autre. Peut-on retrouver des relations fraternelles et sociales, dans une ambiance de méfiance sanitaire, où l’autre est potentiellement vecteur de maladie mortelle ? Quelques réponses avec Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris.

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Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris.
© Yannick Boschat

Paris Notre-Dame – Nos comportements sociaux sont désormais déterminés par des gestes « barrière » et des masques ; parfois par la peur. Que faire face à cela ?

Mgr Benoist de Sinety – Tout d’abord, nous sommes inégaux devant la maladie et le risque de contracter un virus. Ceux qui vivent avec des risques objectifs, ou avec des gens à risques, doivent à tout prix se protéger : c’est un devoir. On ne peut pas se mettre en danger de manière déraisonnable. L’autre inégalité est celle des facteurs psychologiques qui nous habitent. Nous sommes inégaux face à la peur, qui n’est pas forcément maîtrisable par tous. Il est donc très important de ne pas nous juger là-dessus. Cela dit, je suis frappé par la terminologie générale employée. Les gestes « barrière » ; la distanciation « sociale » : ce vocabulaire inclut une défiance. Le mot « social » n’est pourtant pas censé aller de pair avec le terme « distanciation ». La distance sociale peut être physique, mais pas psychologique. Les mots construisent des attitudes qui deviennent réalité. Pourquoi ne pas parler de gestes « protecteurs » ? Ce mot implique une envie de protéger l’autre, et donc une certaine vision. Tout est question de regard : il ne faudrait pas tant voir l’autre comme un propagateur de virus, que comme un prochain à protéger. Nos attitudes, si « distantes » physiquement soient-elles, peuvent véhiculer autre chose que la peur.

P. N.-D. – Nos gestes de proximité sont culturellement liés au toucher. Faut-il alors accepter d’en prendre parfois le risque ?

B. S. – Chacun est appelé à une responsabilité citoyenne selon sa santé et celle des autres. Cela ne nous empêche pas de jauger nos actes à l’aune du bien recherché. Si une personne est malade, seule, et qu’elle a besoin de moi : oui, je prends le risque (de manière raisonnable) d’être contaminé, mais pour un bien supérieur : que cette personne aille mieux. Même chose pour le pauvre à notre porte. Le choix du risque est très personnel. Selon nos « contextes », nous ne ferons pas tous le même. Le seul risque que nous sommes tous obligés de prendre en tant que chrétiens, à mon sens, est celui de porter témoignage. À chacun de décider comment faire. Quant à la suspension des gestes de proximité, c’est en effet une forme de désincarnation qui prend à rebours ce que le christianisme apporte au monde. Ce n’est pas simple. Nous pouvons réfléchir à des manières de faire et d’être, qui puissent permettre aux gens de goûter la force et l’importance de leur humanité. De témoigner que l’homme est aimable. Comment va-t-on inventer d’être à nouveau ensemble et de se dire malgré tout que l’on s’aime ?

P. N.-D. – Chrétiens, citoyens, sur quoi peut-on agir ?

B. S. – L’accompagnement des (nouvelles) pauvretés économiques et morales est un enjeu considérable. Beaucoup de personnes sortent de cette crise avec des blessures psychologiques, affectives, humaines, dues à la solitude endurée et non préparée… sur fond de « dramaturgie » – nombre de morts annoncé chaque jour ; vocabulaire traumatisant. Nous manquons cruellement d’une parole politique sur le monde de demain qui est à construire. Nous avons en effet expérimenté combien notre société était fragile : de toutes nos sécurités et assurances, aucune ne nous a protégé contre ce virus. Quel pacte social choisir ? Comment et sur qui voulons-nous assurer notre vie personnelle et collective ? Nous sommes appelés à avoir le courage d’analyser et de contribuer à bâtir ce monde de demain.

Propos recueillis par Laurence Faure @LauFaur

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