Crémation : Quand le corps est en trop

Le 2 novembre, les Français honorent leurs défunts par la visite traditionnelle au cimetière. Le philosophe Damien Le Guay, auteur de La Mort en cendres, s’interroge sur le succès grandissant de la crémation. Entretien. • Propos recueillis par Guilbem Dargnics.

Pour leurs funérailles, 30 % de Français optent pour la crémation. Comment l’expliquez-vous ?

32 % des Français disent : « Je ne veux pas être une gêne pour ma famille ». Une autre partie « entre eux (24 %) estime la crémation plus respectueuse de la nature. Derrière cela, il y a la considération que les enfants, devenus adultes, ne s’occuperont plus de la génération qui les a précédés. Ce point laisse supposer qu’il y a rupture dans la capacité d’une génération à transmettre un monde commun à la suivante.

La crémation, symptôme d’une rupture de la transmission ?

Je dis aussi que la crémation vient au bout d’un processus visant à faire disparaître la mort de notre société. Cette disparition se situe dans le prolongement d’un désir des défunts de laisser le moins de traces possible, au point de porter atteinte au corps lui-même.

Ce point mérite que l’on s’y arrête : garder une trace du défunt relève-t-il de l’esthétique ou de l’indispensable ? Cas, d’une certaine façon, la crémation fait dire du corps qu’il est hors d’usage. Or le corps, même mort, est-il uniquement de la « bidoche » ?

Vous dites aussi qu’il y a une forme de violence dans la crémation. Pourquoi ?

Ce qui est violent, c’est la soudaineté de la disparition des corps crématisés : le processus de décomposition du corps n’accompagne plus le deuil de la famille. C’est dramatique car, justement le lien que nous avons avec nos proches est aussi corporel. Le corps est ce que vous avez soigné, protégé, caressé, ce à quoi (ou à qui) vous avez demandé des sourires, des paroles.

Y a-t-il une bonne mort (l’inhumation) et une mauvaise (la crémation) ?

A la différence d’autres pays comme l’Inde ou le Japon, où la crémation est religieuse, il y a en France une crémation qui, sans être militante, est devenue nihiliste. Cette crémation revient à simplement gérer « l’encombrement » des morts. N’est-ce pas le signe que l’individu est de trop dans une société qui a du mal à gérer ses exclus ? Une société où tout se consomme, tout s’use, tout finit par devenir un déchet – on incinère les déchets, on crématise les morts –. Où l’obsolescence programmée des appareils ménagers devient aussi celle des corps, atteint les relations entre les générations, et s’impose comme le destin naturel d’un monde devenu barbare et inhumain.

Dans ce contexte, le manque de rituel se fait malgré tout sentir ?

De 1976 à 2008, a été autorisée la libre circulation des cendres. Beaucoup d’urnes funéraires se sont retrouvées dans les greniers ou sur les cheminées. Cela souligne l’importance de réapprendre à mettre socialement en scène la mort. Tout le rôle du rituel est là : permette aux vivants de signifier à la personne endeuillée que sa place est parmi les vivants !

Négliger cet aspect engendre des perturbations que le sociologue Patrick Baudry a mises en évidence. La psychologue Marie de Hennezel relève aussi qu’une dépression sur deux est liée à un deuil mal fait. Souvenons-nous aussi de ce que disent les psychologues des fantômes de mémoires qui sont trans mis à l’insu des personnes, d’une génération à l’autre.

Le rite est-il nécessairement religieux ?

Pas forcément, mais son expression la plus achevée est religieuse. Cela dit, on ne considère jamais assez le fossé entre les 4 ou 5 % de pratiquants catholiques et Ies 65 à 70 % de ceux qui se disent catholiques. Cet écart prouve que les Français sont plus religieux et plus en attente de rituel qu’on ne le dit. Ainsi, de 70 à 80 % des cérérnonies de deuil passent par des cérémonies religieuses. A la Toussaint, 45 millions de Français se déplacent vers les cimetières ; ceux-ci sont donc les premiers monuments visités en France ! Il y a bien un besoin qui ne bouge pas : célébrer d’une manière religieuse et commémorer ses morts.

Pourquoi un livre sur le sujet ?

J’aimerais susciter un débat dans les familles sur les funérailles : trop souvent les proches ne découvrent la volonté du défunt qu’après sa mort.

Un débat au Parlement également, pour que les cimetières soient l’unique destination des cendres, comme c’est le cas dans d’autres pays européens.

Et enfin, un débat d’idées : que veut dire « être de trop quand je serai mort » ? N’y a-t-il pas dans la crémation nihiliste une rupture anthropologique qui remet en cause l’attention que nous avons toujours eue à l’égard des morts ?

- Lire aussi “La crémation, une pratique de plus en plus banalisée”

Ce que dit l’Église

L’Église a-t-elle réellement infléchi son discours sur la crémation depuis les années 60 ? Interrogeons l’Histoire, Il est certain que l’inhumation s’est développée dans les premiers siècles à mesure que le christianisme gagnait l’Empire romain, contre le paganisme.

Au Moyen Age, un seul texte, daté de 785, évoque la condamnation de cette pratique alors punie par la peine capitale : il marque une victoire de la civilisation carolingienne sur les résistances païennes. La question revient ensuite... au XIXe siècle, lorsque la crémation est promue par des scientifiques et des politiques, principalement pour des raisons d’hygiène et d’espace urbain.

Lorsque la franc-maçonnerie s’en empare, l’Église réagit vivement : 1886 inaugure un cycle de condamnations papales, interdisant à tout catholique d’y avoir recours. La crémation est alors une arme pour les anticléricaux.

La question se repose au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elle perd son aspect polémique : un dialogue s’instaure avec les crématistes, qui se distancient de tout argument idéologique.

En 1963, tout en rappelant la nette préférence de l’Église pour le mode de l’ensevelissement, plus conforme à l’Evangile, puisqu’il respecte la façon dont le Christ Lui-même a été enseveli, un décret scelle cet assouplissement, en levant l’interdiction pour les catholiques de se faire crématiser, à condition qu’il n’y ait pas d’intention de nuire au dogme.

Aujourd’hui encore, tant le droit canon (1184) que le rituel des funérailles attestent que si la crémation est permise, elle n’est en aucun cas une alternative équlalente à l’inhumation du corps, et qu’elle n’est pas à encourager, ni à promouvoir. • Cyril Douillet

À lire : Le christianisme et la crémation, de Piotr Kuberski, cerf.

Famille Chrétienne n°1816 du 3 au 9 novembre 2012,
Publication avec l’aimable autorisation de Famille Chrétienne

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