« D’une fraternité assassine à une fraternité réconciliée » Pasteur François Clavairoly

Sur un site de conflit entre catholiques et protestants au XVIIe, le pasteur Clavairoly parle de réconciliation entre frères ennemis d’autrefois. « L’histoire de Caïn et Abel alerte et met ainsi en garde contre les fondamentalismes chrétiens, notamment, mais aussi juifs, musulmans et bouddhistes, de même que contre les extrémismes et contre tous les réarmements identitaires qui sous couvert de cohérence doctrinale excommunient, humilient et parfois même tuent, au nom d’une quête désespérée, devenant agressive car vraiment peu confiante, d’une reconnaissance par Dieu. »

Genèse au chapitre 4 les versets 4 à 9 :
Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur.
04 De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande,
05 mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas. Caïn en fut très irrité et montra un visage abattu.
06 Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ?
07 Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. »
08 Caïn dit à son frère Abel : « Sortons dans les champs. » Et, quand ils furent dans la campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.
09 Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Caïn répondit : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? »

Un texte de la Genèse relate la brève histoire de Caïn et Abel qui parle de fraternité, mais surtout de nos fraternités espérées et déçues, de nos proximités humaines heureuses et malheureuses, de nos voisinages faciles et si vite conflictuels, de nos couples aimants et vacillants, de nos enfants si étonnants et si lointains, si fragiles et si souffrants, de notre cité si vulnérable. Ce récit parle de « nous », de nos vies blessées, de ce que j’appelle nos larmes intérieures et qui ne sont connues que de nous seuls, dans le soir de nos replis et de nos vies brisées, et de notre vivre ensemble dans une société fracturée.

Cette histoire est notre histoire mais elle n’est pas le dernier mot de la bible. Elle est placée en son début, comme pour suggérer qu’une suite est possible et réelle, y compris après que le pire a été commis pour dire qu’une promesse est contenue dans ce drame, la promesse d’une histoire à vivre, la promesse d’une fraternité sans cesse recommencée.

Et même si l’on ne saura jamais vraiment pourquoi Dieu a regardé favorablement l’offrande d’Abel et non pas celle de Caïn, même si nous donnions toutes les justifications possibles pour trouver une excuse à Dieu qui aurait eu finalement raison de préférer une offrande animale à celle de Caïn, car une offrande animale est plus élaborée alors que celle de Caïn, plus simple et peut-être, comme le suggère la tradition rabbinique, un peu moins préparée et moins bien présentée, il reste que ce regard posé sur l’une et non pas sur l’autre, instaure chez l’un des frères un sentiment d’incompréhension puis d’injustice et, finalement, provoque une colère.

Nos vies sont ainsi marquées par un tel malaise, par ce « quelque chose qui ne va pas », par ce serpent qui dénote et inquiète, venu d’on ne sait où et comme déjà là dans le jardin d’Eden, ou encore comme dans la tragédie d’Hamlet où il est annoncé que « tout ne va pas bien ».

Le récit parle de notre identité faite de tout cela, faite très tôt de mal être, d’incompréhension, de sentiment d’injustice et puis de colère. Ce récit est comme un récit d’initiation pour aider à grandir s’il était encore possible : la fraternité est mise à l’épreuve car depuis son origine c’est ainsi, elle est éprouvée, la famille y est mise en danger, la cité des hommes mise en péril, et la tragédie est là, telle qu’elle a été écrite et jouée jadis dans le monde grec, à l’époque même où s’écrivait ce fameux texte de la Genèse. Caïn et Abel, c’est une tragédie grecque dans un théâtre biblique.
Deux frères, deux hommes libres et à égalité sont amenés à vivre une rivalité. Et l’un des deux fera le choix, sans aucun argument, de l’affirmation identitaire au point de nier l’identité de l’autre.
Dans la tragédie grecque, chaque protagoniste possède ou croit posséder un droit absolu qu’il doit faire prévaloir.
Et dans notre récit biblique, il s’agit de la revendication d’une reconnaissance, celle de l’égalité des offrandes.

Cette tension tragique entre l’égalité revendiquée et la rivalité, une rivalité exacerbée à cause de ce qui est perçu comme une injustice, cette tension constitue bien le nœud de l’intrigue. La question posée est alors la suivante : devant ce sentiment d’injustice, l’identité, celle de Caïn, autrement dit la nôtre-même, serait-elle mise en cause à ce point que la seule solution soit le recours à la violence et au refus du dialogue ?

Devant le sentiment d’injustice, de déclassement, de perte, d’échec, de tristesse, tout s’effondre- t-il, le discernement, l’intelligence, la délibération, la raison ? A cause de ce sentiment, faut-il alors passer à l’acte sans le truchement de la parole et devenir extrémiste ?
Faut-il rester dans la confrontation sans trêve, supprimer l’autre différent, excommunier et refuser la fraternité ?

Je veux lire le récit de la Genèse au sujet de Caïn et d’Abel non pas tant comme une tragédie grecque que comme une parabole. Je propose d’y trouver la bonne information qui sera le sujet d’un étonnement et d’une joie : notre identité, en effet, ne se fonde pas dans la méchante revendication d’une égalité avec d’autres hommes ou d’un droit à leur égard ou d’un passe-droit.

Notre identité est placée sereinement en Christ, lui qui pourtant a été déclassé, cassé, défiguré, déshumanisé, déchu, désarticulé, humilié et désinscrit, en quelque sorte, de la liste des méritants en quoi que ce soit.
En lui, donc, nous n’avons vraiment rien à revendiquer ni à faire valoir ; il n’avait en effet, lui non plus, plus rien d’humain sur la croix. Il n’avait plus rien de légitime, plus rien de valable aux yeux des hommes, plus rien de conforme à ce que la raison peut invoquer pour justifier son existence et sa cause.
En lui, nous croyons que nous n’avons rien à faire pour être acceptés.
Ni offrande, même la plus délicieuse, ni œuvre, même la meilleure, ni même bonne doctrine, la plus orthodoxe ou la plus libérale qui soit. Notre identité est en Jésus-Christ, celui qui a été rejeté et méprisé par tous. Et, si celui-là, précisément, objet de dérision et de condamnation, a été le premier relevé d’entre les morts, le premier réhabilité, le premier remis debout, alors, avec lui, nous le serons aussi sans aucun doute.

L’identité n’est pas fondée dans notre capacité à exprimer notre raison d’être par une doctrine, une performance ou par une offrande, comme Caïn s’en inquiétait jadis au point de tuer son frère. Notre identité ne se fonde pas dans une autonomie que nous revendiquerions tel un héros nietzschéen, et pas non plus dans le pouvoir d’une institution prestataire de biens sacrés qui promettrait le salut, mais en Christ seul.
L’histoire de Caïn et Abel alerte et met ainsi en garde contre les fondamentalismes chrétiens, notamment, mais aussi juifs, musulmans et bouddhistes, de même que contre les extrémismes et contre tous les réarmements identitaires qui sous couvert de cohérence doctrinale excommunient, humilient et parfois même tuent, au nom d’une quête désespérée, devenant agressive car vraiment peu confiante, d’une reconnaissance par Dieu.

L’identité est offerte et reçue, non pas acquise, par quelque attitude ou prestation humaine, ni par une conformité intellectuelle, physique, doctrinale ou morale qu’on n’atteint jamais en fait, sauf à se mentir à soi-même, ni par quelque que comportement que l’Église s’arrogerait le droit de prescrire, c’est une identité offerte pour que s’exerce par l’intelligence de la foi la libre responsabilité humaine.

Dans cette perspective, ici vraiment protestante, je crois que l’on peut affirmer que la foi est confiance, qu’elle n’est pas obscure, qu’elle ne se laisse pas renvoyer du côté de l’obscurantisme c’est à dire du côté de l’obéissance servile en attente d’une récompense divine, la foi n’est pas obscure mais bien du côté de la confiance, de l’intelligence critique et du discernement de ce qui advient.

« Croire c’est penser », écrira Paul Ricœur, et ouvrir son intelligence. Contre Caïn pour qui croire en revient toujours à se justifier, y compris par la force, et donc toujours à se comparer, à être en compétition, et finalement haïr.

Croire et penser, la prière et l’intelligence, la conviction et la réflexion, Fides et Ratio, la foi et la raison, les deux sœurs jumelles qui se chamaillent depuis l’origine des temps, même si elles se déchirent parfois, sont ici à vrai dire inséparables.

Et l’identité, l’identité dont la définition et les malheurs sont vivement débattus dans notre pays par des responsables politiques de gauche et de droite, l’identité chrétienne n’est plus déterminée par à un courant de pensée ni ne sera qualifiée par la valeur d’un portefeuille culturel ou financier, mais bien en Christ. Elle est délibérément décentrée, décalée : l’identité est en Christ, de sorte que chacun, quel qu’il soit et quoi qu’il ait fait, se trouve situé à équidistance de l’autre différent, comme il l’est à l’égard du salut, de sorte qu’il est frère et que nous sommes frères et sœurs à jamais. L’identité est délibérément fraternelle, assumant l’altérité.

Je reviens alors à la page de la Genèse qui rapporte cette phrase de Caïn au moment où on lui demande où est son frère : « Lo Yadarty » dit le texte hébreu, « Je ne sais pas », en une forme de mensonge de l’indifférence et qui en rajoute même, en faisant mine de s’interroger en disant : « Achomer Ari Anoki », « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Je suggère donc que le message contenu dans cette page invite à répondre positivement et avec courage à la question posée en disant « Je sais bien où est mon frère » et en effaçant l’interrogation, pour affirmer avec confiance : « Oui, je suis le gardien de mon frère et de ma sœur ». Et d’agir en citoyen responsable dans la vie de la cité pour que la promesse se réalise qui nous fasse passer d’une fraternité assassine en une fraternité réconciliée.

Tournez la tête à gauche et à droite, regardez votre voisine et votre voisin de banc, et vous découvrirez une sœur, un frère. Souriez, car vous êtes mis en mémoire par Dieu lui-même, lui le mystérieux visiteur de vos vies, présent ce jour, presque incognito, mais gardant en mémoire ce que vous aurez fait en faveur de votre frère et de votre voisin, et surtout, gardant dans sa mémoire et à tout jamais votre nom et votre existence fragile, vulnérable, ne pesant pas grand-chose mais ayant un prix infini à ses yeux.

Ecoutez, il est là, présent, et il se veut votre frère en Jésus, de sorte que vous saurez le reconnaître sans difficulté : un être humain, comme toi et moi, tout simplement,
Amen.
Pasteur Clavairoly - juillet 2017

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