Discours de Mgr Michel Aupetit à l’occasion des 10 ans du Collège des Bernardins

Mercredi 12 septembre 2018 – Collège des Bernardins

Discours prononcé lors de la soirée institutionnelle des 10 ans du Collège des Bernardins en présence des représentants des institutions publiques et religieuses ainsi que des organismes et associations partenaires du Collège.

Cher monsieur le directeur,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,

Quel lieu magnifique  ! Depuis dix ans il est à nouveau habité pour revivre sa vocation première. Alors, allons plus loin encore dans ce passé sublime au-delà des dix années écoulées. En parodiant le rêve de Des Grieux dans Manon, je pourrais dire  : «  En fermant les yeux je vois, là-bas…  » non pas une humble retraite, mais ce jeune cistercien penché sur son écritoire qui scrute à s’en blesser les yeux le mystère d’une Parole. Puisqu’il faut faire mémoire des «  premiers jours  » comme le dit l’apôtre dans sa lettre aux Hébreux (cf. He 10, 32), je voudrais contempler les maîtres d’œuvre de l’ordre de Cîteaux qui édifièrent ce collège pour relier la Cité des hommes à la Cité de Dieu. Qui se souvient des hommes  ? Convoquons leur mémoire pour entrer dans la profondeur du temps, la densité d’un présent habité d’un héritage. Ils travaillaient les Saintes Écritures, le secret de Dieu qui s’est révélé à travers des mots humains si fragiles et qu’il a pourtant choisis pour nous conduire au Christ. «  Il a parlé par les prophètes  » disons-nous dans le Credo et, «  à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils  » (He 1, 2).

S’il a parlé par les prophètes, si Dieu a consenti à se dire dans des temps et des lieux déterminés et par le support de l’Écriture comme «  première incarnation  », alors il a accepté que sa Parole soit objet d’étude, lui qui est sujet de toutes choses, qu’elle soit déchiffrée, analysée, comprise. Voilà ce que faisait ce cistercien, comme le font les enfants juifs en balbutiant des mots trop grands pour eux et qu’ils comprennent pourtant avec le cœur. «  Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits  » (Mt 11, 25). Il n’était pas seul, ce novice, puisqu’il était frère. On devient frère par un autre et la reconnaissance d’un père, d’une mère. L’Église, si ancienne et si nouvelle, demeure une Mère malgré le péché de ses fils. De nombreux frères travaillaient dans ce collège habillés d’une même bure, tous semblables et pourtant différents, dans la multiplicité des histoires de leur liberté, dans l’unité d’une même quête. Comme le rappelait Benoît XVI dans son discours en ce même lieu  : «  Leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu  ». [1]

Ils cherchaient Dieu, parce que Dieu s’était donné lui-même à trouver, à connaître. «  Dieu, personne ne l’a jamais vu. Le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, nous l’a fait connaître  » (Jn 1, 18). «  Celui qui m’a vu a vu le Père  » dit encore le Christ (Jn 14, 9). A travers le bruissement des choses, la multiplicité des paroles et des événements, ce moine cherchait la Face du Seigneur  : «  C’est ta face, Seigneur, que je cherche, ne me cache pas ta Face  » (Ps 26). Tout avait un sens, tout devenait une parole qui lui parlait de Dieu : la pierre, le vitrail, le chant, les repas, les offices, le potager. La connaissance passe par les sens, l’esprit par la chair. Les arts et les sciences s’unissaient pour chanter la louange divine. Les choses très basses disaient la gloire du Très Haut. «  Cette proximité, cette dynamique de l’incarnation est au principe de la formation et de la mission chrétienne  » dit le Pape François [2]. Les réalités les plus humbles, les gestes les plus quotidiens vécus par un Dieu qui s’est fait chair, un Dieu charpentier, participaient d’une même assomption et découvraient dans le Christ leur vocation profonde. Car la vocation des choses n’est pas de contenter des ventres promis au tombeau, ni même de nourrir quelques esprits adeptes de l’«  entre soi  » pour briller dans le vaste théâtre du monde, mais de réjouir des cœurs et de les faire monter en humble hommage jusqu’à Celui qui a tout créé. «  Les arbres et les rochers vous enseigneront ce que vous ne pouvez apprendre d’aucun maître  » écrivait saint Bernard [3]. Le sens de la terre est d’unir les hommes autour d’une même table pour les élever vers Celui en qui «  nous avons la vie, le mouvement et l’être  » (Ac 17, 28).

La communion fraternelle repose sur la conscience d’une paternité partagée. Vous avez peut-être vu le film Va, vis et deviens, sur les Falashas d’Éthiopie [4]. On y voit ce débat entre deux jeunes étudiants juifs à propos de la couleur d’Adam - j’aimerais bien que les enfants chrétiens aient ce même genre de débat sur l’Écriture mais j’en doute hélas... - L’un dit qu’Adam était blanc, l’autre dit qu’il était rouge, couleur d’argile, car son nom vient d’Adom, la terre, mais que Dieu lui a donné son souffle de vie. Nous tenons pour ainsi dire «  par le bas  », dans le partage de notre humanité commune obéissante à la loi d’incarnation, à cette «  fidélité à la terre  » pour reprendre le mot de Nietzsche, qui est pour nous chrétiens le lieu de notre rencontre avec le Verbe fait chair, le Christ notre Maître. Mais nous nous tenons aussi les uns les autres «  par le haut  » et vers le haut, dans l’unité d’une même quête, dans le don d’un même souffle qui fait de nous des êtres orientés vers l’absolu. Nous désirons ce qui demeure à travers ce qui passe. Nous pressentons à travers toute beauté l’appel d’une beauté plus haute. Nous cherchons Dieu.

Pour reprendre la formule de Benoît XVI, «  chercher Dieu et se laisser trouver par lui (…) n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable  ». L’éveil de la conscience de Dieu dans la vie des hommes est une question de vie ou de mort. Là où Dieu disparaît, le visage de l’homme disparaît. L’histoire nous l’enseigne. L’athéisme érigé en système politique, sans doute pour une part la conséquence d’une théodicée dévoyée, d’un «  christianisme athée  » selon l’expression du cardinal Lustiger, s’est effondré avec son cortège d’ombres. Les atrocités des régimes du XXème siècle nous ont montré à quel point l’absence d’un Dieu personnel entraînait la mort de l’homme et la renaissance des idoles, que ce soit le mythe d’une race pure dont a tant souffert le peuple de la première alliance, témoin du Très-Haut, ou bien la croyance illusoire au pouvoir libérateur de la révolution.

Aujourd’hui, l’absence de Dieu aboutit à l’adoration servile du veau d’or, à la culture massive du «  bien-être  » érigée en bonheur suprême. Là où l’éternel s’estompe de la conscience sociale, le visage universel de l’homme s’efface et la valeur de la vie risque de se réduire à sa capacité individuelle de jouissance ou de consommation. «  Si le Christ n’est pas ressuscité, dit l’apôtre, notre prédication est sans contenu. Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons car demain nous mourrons  » (I Co 15, 14). Michel Houellebecq décrit implacablement la vacuité de l’homme sans Dieu livré à l’empire de ses sens. Pascal posait ce constat  : «  En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est et sans avoir aucun moyen d’en sortir  » [5].

Finalement, quelle est la mission du collège  ? Elle tient dans ces mots de l’apôtre Pierre  : «  Soyez prêts (…) à rendre compte de l’espérance qui est en vous  » (I P 3, 15). Sans exercer la moindre contrainte, car la foi a une dimension intérieure qui relève nécessairement de l’adhésion libre, nous devons dire l’événement du Salut  : «  Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile  » (I Co 9, 16). «  Rendre compte  » signifie que la foi ne repose pas d’abord sur l’émotivité ou l’impression subjective, mais qu’elle est fondée sur la rationalité, le témoignage de la présence de Dieu dans l’histoire universelle porté à notre connaissance. «  La foi naît de la prédication  » (Rm 10, 17). Du scribe qui scrute le trésor de la Torah, du disciple qui avance sa main dans le côté du Christ ressuscité jusqu’au séminariste penché sur son livre dans la bibliothèque de ce collège, tous témoignent de ce qu’ils ont «  vu, entendu et touché  » de la Parole de vie (cf. I Jn 1, 1). Les apôtres et les Pères en ont rendu compte par leurs paroles, leurs écrits, plus encore par le prix du sang et le témoignage suprême du martyre. Ils étaient libres, parce qu’ils savaient que leur Seigneur s’était levé vivant du tombeau, que l’Amour avait vaincu la mort. Si nous sommes chrétiens alors nous sommes de leur sang, nous portons leur héritage comme notre identité la plus profonde.

Le collège des Bernardins offre un lieu ouvert, un carrefour entre l’art, la culture et la foi, un croisement des mondes. L’alliance de la mystique et de la politique se traduit par des partenariats concrets comme l’a bien dit Hubert du Mesnil que je remercie chaleureusement. Votre présence ici, si riche et si diverse, atteste de cette mission ouverte du collège. Le projet ambitieux, le courage prophétique du cardinal Lustiger poursuivi par l’attention constante du cardinal Vingt-Trois avec Monseigneur Jérôme Beau a suscité un dialogue exemplaire entre l’Église et la société, soutenu par la bienveillance des pouvoirs publics. L’honneur que nous a fait le président de la République de venir en ces murs nous a encouragé dans notre vocation au dialogue, dans notre désir de construire des ponts entre les mondes, de tisser des liens entre les hommes. Mais si nous construisons des ponts, c’est pour transmettre nos raisons de croire et d’espérer. Pour être «  ouvert  », encore faut-il «  être  », savoir qui nous sommes et proposer au plus grand nombre une parole d’espérance convaincante et assumée. L’ouverture n’est qu’un slogan facile et convenu si elle n’est pas portée par une personnalité construite, une liberté qui se possède assez pour pouvoir se donner. Sans cette discipline, ce travail, ce «  labour de l’âme  » qui nous donne de naître à nous-même en scrutant la parole d’un autre, la Parole du Tout Autre, l’ouverture serait dissolution, vanité et partage du vide. La construction de la liberté, la clarté de l’identité est la condition de l’ouverture et l’ouverture en retour la construit. Pour être hospitalier à tous, pour que tous puissent trouver ici leur demeure, encore faut-il bâtir sa maison. «  Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain. Si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes  » (Ps 126).

Qu’est ce qui touche les cœurs qui viennent en ces murs chargés d’histoire  ? La beauté certainement, son appel à un surcroît enveloppé de mystère, son langage universel. Je souhaite que cette maison aie, toujours davantage, sa «  part du pauvre  », qu’elle élargisse sans cesse «  l’espace de sa tente  » comme le dit Isaïe pour accueillir les personnes, surtout les plus humbles ou celles qui se sentent loin de l’Église. Pour cela, la médiation du beau, le langage de la musique que nous allons écouter tout à l’heure est une parole universelle. Notre collège, marqué par la foi en Jésus Christ, peut énoncer prudemment quelques critères d’attention, comme la valeur de l’incarnation, du travail de la matière, condition d’une élévation, d’une éducation qui doit nous conduire «  de hauteur en hauteur  » jusqu’à la contemplation de la Face de Dieu. Gardons nous de céder à la tentation du chaos, de l’absurde, de la déconstruction ou de l’esthétisme laissé à lui-même qui finit par ne concerner plus qu’un petit cercle d’initiés… Notre collège indique un sens et une espérance pour l’homme, pour tout homme. La beauté doit porter la vie. Socrate le défendait dans le Banquet de Platon  : l’homme n’est pas fait seulement pour contempler la beauté mais pour engendrer dans la beauté [6]. Je pense aussi que la culture populaire pourrait avoir davantage sa place ici. À la Toussaint 2004, j’avais organisé dans une paroisse une soirée sur Brassens, dont les chansons sont parsemées de références chrétiennes. Nous avons touché des cœurs bien au-delà des chrétiens convaincus, nous avons fait communier autour d’une même référence culturelle les personnalités les plus diverses. «  Élargis l’espace de ta tente, dit Isaïe le prophète, déploie les couvertures de ta demeure  » (Is 54, 2).

J’entends la parole de saint Augustin  : «  Je t’ai aimée bien tard, beauté si ancienne et si nouvelle. Tu étais au dedans de moi et moi j’étais au dehors  » [7]. Il y a une «  mission de la beauté  », celle d’ouvrir en l’homme une brèche et une inquiétude, le pressentiment de ce qui est bon et de ce qui est vrai. Nous pourrions dire de la beauté ce que Péguy disait de la philosophie  : «  Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un ébranlement  » [8]. La vérité est une révélation en clair-obscur. Elle est un chemin. «  Je suis le chemin, la vérité et la vie  » dit le Christ (Jn 14, 6). Comme chrétiens, nous croyons en sa parole, nous croyons qu’il est la beauté qui sauve le monde, celle qui a traversé la mort, et pourtant nous ne cessons de le chercher, de le trouver, de scruter le Mystère de sa Face. C’est par cette quête, cette inquiétude que tous, hommes religieux ou agnostiques, «  de toute race, langue, peuple et nation  » (Ap 7, 9), nous nous retrouvons frères en un même pèlerinage. Nous cherchons ce qui demeure à travers ce qui passe.

Je revois ce jeune cistercien enfoui dans la profondeur des siècles comme le grain semé en terre. Par votre implication dans ce collège, vous lui donnez de revivre. Non pas comme un fantôme qui hante le présent de son spectre mais dans sa vocation profonde qui était de travailler pour nourrir l’espérance, de scruter l’éternel pour que la Parole de Vie parvienne jusqu’à nous dans la diversité des sciences. Il était ignorant de lui-même. Il ne savait pas que son labeur silencieux porterait ce fruit de gloire. Il ne savait pas que nous vivrions de son héritage, que tous ceux qui travaillent ici seraient ses frères, juchés sur ses épaules comme sur celles d’un géant, lui qui se faisait si petit devant Dieu. Ce sont les hommes qui taillent les pierres. Je vous remercie de rendre ces pierres vivantes, dans la formation des séminaristes qui sont la «  pupille de l’œil de l’évêque  », dans l’enseignement du peuple de Dieu comme dans le dialogue avec tous les hommes de bonne volonté qui cherchent ce qui est vrai, ce qui est bon, ce qui est beau. Je voudrais pour finir rendre un hommage particulier à ceux qui tiennent la vie quotidienne ici, l’ordinaire des jours, condition de l’extraordinaire.

Je vous remercie de votre attention.

+Michel Aupetit
Archevêque de Paris

[1Benoît XVI, Discours aux Bernardins, 12 septembre 2008.

[2Pape François, Discours à l’institut Sophia, 10 mai 2018.

[3Bernard de Clairvaux, Lettre 106 à l’abbé de Vauclair.

[4Va, vis et deviens, film réalisé par Radu Mihaileanu avec Yaël Abecassis, Moshe Agazai, mars 2005.

[5Blaise Pascal, Les Pensées, section IX, les prophéties.

[6Cf. Platon, Le Banquet, 206 e – 207 a.

[7Augustin, Confessions, X, 27.

[8C. Péguy, Note conjointe sur Bergson et sur la philosophie bergsonienne, 1914.

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