Éditorial : « Appelés à proclamer les hauts faits du Seigneur » (cf. 1ère de Pierre 2, 9)

Une réflexion sur l’œcuménisme à notre époque pour la semaine pour la prière pour l’unité, par le Père Jérôme Bascoul

S’il y a une vocation unique à proclamer les hauts faits de Dieu, la désunion entre chrétiens affaiblit le témoignage. Pourtant, la discorde est-elle un péché ? demande saint Thomas d’Aquin : après tout, Paul et Barnabé s’affrontent sur des questions importantes dans les Actes des Apôtres ; de même, Paul et Pierre. Pourtant, « la concorde a la charité pour cause, car c’est le propre de la charité de réunir les cœurs dans l’unité, unité qui a pour principe le bien divin et qui se vérifie ensuite dans le bien du prochain ». Le docteur angélique reconnaît que l’on peut avoir des divergences légitimes d’opinions concernant le lieu où se trouve le bien recherché ; on peut aussi provoquer la discorde en vue de supprimer une concorde mauvaise, comme le fait Paul quand il dissocie les pharisiens et les sadducéens. Retenons donc que c’est l’amour de Dieu même qui nous presse de rendre l’unité visible sans causer de dommages aux différences légitimes.

1. La prière pour l’unité

Telle est l’invitation qui nous est lancée au terme de cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Elle invite chacun de nous à rendre témoignage de sa relation avec le Seigneur, car prier a un impact dans ma vie : on ne s’expose pas devant Dieu sans que cela porte à conséquence. À plus forte raison quand on le fait en commun : si nous nous engageons dans la prière, avec des chrétiens d’autres confessions, des protestants, des orthodoxes, nous accélérons l’avènement de l’unité visible de l’Église.

Seigneur Jésus, qui à la veille de mourir pour nous, as prié pour que tous tes disciples
soient parfaitement un, comme toi en ton Père, et ton Père en toi,
Fais-nous ressentir douloureusement
l’infidélité de notre désunion.

Donne-nous la loyauté de reconnaître
et le courage de rejeter ce qui se cache en nous d’indifférence,
de méfiance, et même d’hostilité mutuelle.

Accorde-nous de nous rencontrer tous en toi,
afin que, de nos âmes et de nos lèvres,
monte incessamment ta prière pour l’unité des chrétiens,
telle que tu la veux, par les moyens que tu veux.

En toi, qui es la charité parfaite,
fais-nous trouver la voie qui conduit à l’unité,
dans l’obéissance à ton amour
et à ta vérité.
Amen.
D’après l’abbé Couturier (1881-1953)

Le Père Couturier demande au Seigneur que nous ne nous habituions pas à l’état de division, que nous ressentions la douleur de la séparation, qui contredit la charité ; d’autre part, selon lui, c’est Dieu lui-même qui fait l’unité ; il inspire et suscite à son Église les moyens de la réaliser.

2. La finalité de l’œcuménisme

L’Œcuménisme a pour fin le dialogue interreligieux, qui se manifestera pleinement dans la célébration eucharistique commune, qui est pour tous les chrétiens le critère de l’unité. Nous le savons nous-mêmes, la communion eucharistique nous unit à la Sainte Trinité, comme elle fait l’unité entre nous dans la charité, d’où, avant la communion, le geste d’échange de la paix, signe de la réconciliation des frères et des sœurs qui vont partager le même pain pour former l’unique corps du Christ. Nous ne mesurons pas assez la grâce qui nous est faite d’accéder au repas du Seigneur, car nous n’éprouvons pas souvent la tristesse de ne pouvoir partager ce trésor, soit que nous ne puissions communier à la Cène, soit qu’il ne nous soit pas permis habituellement de partager la Divine Liturgie (appellation de la messe chez les Orientaux).

3. Communion eucharistique et communion dans la foi

En effet, il faudrait que la communion dans la foi entre les différentes confessions chrétiennes soit effective pour qu’il puisse y avoir communion eucharistique, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Communion eucharistique et communion dans la foi seront-elles un jour possible entre tous les chrétiens ? Oui, certainement, mais il n’est pas possible de dire quand. Ce qui est acquis, depuis cinquante ans, c’est que les chrétiens se parlent, que le dialogue entre les différentes Églises et communautés ecclésiales leur a permis de dépasser les préjugés réciproques, de prendre conscience de ce qui leur était commun et d’affronter dans un dialogue de confiance, donc sans polémique, les sujets qui les séparent encore. De cela nous devons rendre grâce, car exposer quelle est sa foi devant d’autres chrétiens, ce n’est pas risquer de perdre son identité, c’est au contraire un moyen de l’affermir et de permettre à l’Esprit Saint de nous faire trouver le chemin de l’unité.
Si catholiques et orthodoxes ont la même visée œcuménique, avec des nuances, ces deux Églises ont la certitude d’être la véritable Église du Christ, et donc pensent l’unité comme un retour des autres à l’unité, mais l’Église catholique, pour sa part, a renoncé à la conception de faire l’unité par le retour des dissidents, tel qu’elle l’avait pratiqué depuis le concile de Florence. Catholiques et orthodoxes affirment leur certitude d’être l’Église, avec l’exigence d’une réforme et d’une conversion de leurs pratiques et de leurs manières ecclésiales. Pour les protestants, une partie d’entre eux ne partage pas cette visée « pour se contenter de souhaiter la reconnaissance mutuelle des différentes réalités ecclésiales comme Églises, et donc comme parties de l’unique Église du Christ ». La réalisation la plus aboutie en est la Concorde de Leuenberg de 1973. Dans cette Concorde, la communion eucharistique est le point de départ pour un accord plus large sur les marges (ministères, différences confessionnelles) ; pour les Églises de la Concorde de Leuenberg (luthérienne et réformée scandinaves et Église d’Angleterre ou anglicane), l’unité est déjà réalisée dans l’intercommunion. Le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pour la promotion de l’unité des chrétiens, rappelle que, pour les Églises catholique et orthodoxe, « il y a impossibilité à séparer communion ecclésiale et communion eucharistique ».

4. Les obstacles internes aux Églises

Des questions nouvelles sont apparues qui ont compliqué le dialogue : l’accession aux ordres des femmes dans les Églises anglicanes, voire l’accession aux ordres des personnes homosexuelles, revendiquée par l’Église épiscopalienne, la possibilité de bénir les couples homosexuels récemment promulguée par le synode de l’EPUdF. Ces questions font non seulement surgir un obstacle dans le dialogue œcuménique, mais elles divisent et menacent aussi la communion interne des Églises qui ont fait ces choix.

5. L’érosion œcuménique ?

Après avoir suscité un engouement réel chez les chrétiens, dans la dynamique du concile Vatican II, l’œcuménisme semble ne plus mobiliser autant qu’il a pu le faire. On a même souligné le repli identitaire, sans en expliquer la cause, cela n’est pas vérifié ; ce qui est sûr, c’est que le christianisme dans son entier est confronté à la sécularisation. L’impression de désintérêt peut être aussi alimentée par le succès même de l’œcuménisme. En effet, les différents dialogues de l’Église catholiques avec les anglicans, les luthériens, les réformés, les orthodoxes, les baptistes et enfin le dialogue multilatéral dans le cadre du COE, auquel participe l’Église catholique dans le cadre de « Foi et constitution », ont commencé par les sujets pouvant faire l’objet d’un consensus, puis sont venues les questions plus difficiles comme celle de la nature des ministères.

6. Le changement de paradigme

Dans un article, le cardinal Ratzinger commençait par relever les désillusions qui peuvent succéder à l’enthousiasme soulevé par le concile. Il constate que, depuis l’élargissement du dialogue œcuménique entre les Églises, « leur compréhension interne de ce qu’est l’Église et donc de ce qu’il faut viser comme unité, n’est souvent tout simplement plus la même », la conception de l’Église s’est approfondie dans ces dialogues et tous les chrétiens peuvent convenir que « ce qui constitue l’Église comme Église, ce sont des éléments qui ne viennent pas d’une activité purement humaine ». L’Église fait partie de la foi, elle est nécessaire à la profession de foi.

- Différences séparatrices et non séparatrices

La tâche du dialogue œcuménique consiste à discerner les différences non séparatrices de celles qui le sont, « les différences seulement humaines et les différences théologiques ». Comme « toute les divisions se justifieront d’abord par la foi » , il faut que chaque partenaire du dialogue puisse distinguer fondamentalement ce qui pour lui vient de la Révélation et ce qui résulte des évolutions historiques et du contexte culturel.

- L’unité un chemin sans compromis

C’est pourquoi aucun dialogue œcuménique ne peut aboutir par voie de compromis : « Ce n’est pas le consensus qui fonde la vérité, mais la vérité qui fonde le consensus . » Saint Paul y voit une marque providentielle dans l’épître aux Corinthiens : « Il faut bien qu’il y ait des schismes parmi vous afin que l’on puisse reconnaître ceux qui sont approuvés de Dieu au milieu de vous. » La séparation est nécessaire comme la dispersion des nations après l’épisode de la tour de Babel. Cela ne détourne pas de rechercher l’unité, mais celle-ci peut être formulée comme une « différence réconciliée » qui donne au dialogue œcuménique une méthodologie et un but.

- Le nouveau paradigme

Ratzinger constate ensuite une évolution sociologique qui imprègne les confessions chrétiennes comme la société, où le consensus fait la vérité. Ainsi « la pratique devient la mesure de la vérité, l’herméneutique véritable de l’unité ». D’après ce « nouveau paradigme de l’œcuménisme », celui-ci ne peut plus se cantonner au dialogue entre les chrétiens, mais doit s’ouvrir au dialogue avec les autres religions, s’intéresser aux problématiques de justice, de paix, de féminisme, d’écologie, … et ne pas se laisser enfermer dans un confessionnalisme chrétien. Le COE, par la voix de son secrétaire Konrad Raiser de 1993 à 2003, semble bien assigner à l’œcuménisme l’établissement de « rapports mondiaux et solidaires », mettant explicitement de côté l’atteinte du consensus théologique pour se contenter du pluralisme théologique.

- Pas d’ethos sans logos

Si le futur pape ne récuse pas totalement la perspective pluraliste, il affirme : « L’ethos sans logos n’a aucune solidité, l’effondrement du monde socialiste devrait précisément nous l’avoir appris . » Il plaide pour que les Églises « distinguent les niveaux d’unité et réalisent les éléments d’unité déjà possibles ». Pour éviter que l’œcuménisme ne se perde dans l’idéologie ou le moralisme, il faut continuer à rechercher le logos, car « Dieu a parlé » et c’est lui qui fonde l’ethos. D’ailleurs un consensus sur l’ethos est finalement tout aussi difficile à dégager que le consensus sur la foi. L’Église n’a plus rien à donner si elle renonce à annoncer la foi et à donner les sacrements, affirme Ratzinger. « L’œcuménisme sera toujours une recherche de l’unité dans la foi et pas seulement un effort de l’unité dans l’action », mais cette recherche ne doit pas fixer les délais de sa réalisation qui ne lui appartiennent pas et l’œcuménisme du consensus a pu se décourager et s’épuiser à cause de cela. Rappelant Augustin, Ratzinger nous dit que, quand le Psaume énonce : « Cherchez sans cesse sa face », cette recherche est un but en soi, elle ne s’épuise pas dans la vie bienheureuse. Pour ne pas opposer le renversement de perspective actuel à la précédente période du dialogue, Ratzinger affirme que les objectifs d’un œcuménisme « de la vie » doivent être guidés par « une foi qui opère par la charité ». Cette charité bien comprise doit nous garder du relativisme théologique, comme du relativisme consistant à vouloir atteindre « des buts immédiatement politiques » dans le dialogue sur la foi que l’on voudrait efficace et rapide dans ses résultats.

En 2002, c’est à propos des célébrations œcuméniques au sein du COE que des réactions orthodoxes entraînèrent une crise. Les orthodoxes furent mis en minorité dans les travaux sur les thèmes pour eux non négociables comme l’ordination des femmes, la prise en compte de l’homosexualité concernant les mariages ou les ministères, l’intercommunion et le positionnement dans le dialogue interreligieux. De plus, la chute du mur et le recouvrement par les Églises orthodoxes d’une liberté politique eurent pour conséquence un raidissement nationaliste de ces Églises face à ce qu’elles dénonçaient comme un prosélytisme agressif à leur égard dans leur confrontation avec le libéralisme religieux. Cette crise signifia aussi que le dépassement des divergences théologiques sur la Trinité, le Christ et le baptême, ainsi que la question du statut théologique de l’Église se dressaient comme un obstacle irréductible entre les Églises.

7. La question de l’ecclésialité des autres Églises

- Entre l’exclusivisme et « l’auberge espagnole »

La question qui finalement se pose est celle de la reconnaissance de l’ecclésialité des autres Églises. Le rapport final de la commission spéciale sur la participation des orthodoxes au COE du 14 février 2006 fait le point :
« Il existe deux conceptions ecclésiologiques fondamentales distinctes : celle des Églises qui, telle l’Église orthodoxe, s’identifient à l’Église une, sainte, catholique et apostolique, et celle des Églises qui se considèrent comme faisant partie de l’Église une, sainte, catholique et apostolique. Selon qu’elles adhèrent à l’une ou à l’autre de ces conceptions ecclésiologiques, les Églises ont une position différente pour reconnaître le baptême des autres Églises et pour reconnaître ou ne pas reconnaître les autres comme Églises. Ces conceptions ecclésiologiques déterminent en outre la façon dont chacune des Églises interprète l’objectif du mouvement œcuménique et ses instruments – et, en particulier, le COE et ses documents fondateurs.
En réalité, à l’intérieur même de chacune de ces deux conceptions ecclésiologiques de base, il existe une certaine diversité de conceptions sur la relation entre l’Église et les Églises, ce qui nous invite à nous poser mutuellement les questions suivantes. Aux orthodoxes : « L’ecclésiologie orthodoxe implique-t-elle la possibilité d’existence d’autres Églises ? Comment préciser cette possibilité et ses limites ? » Aux Églises issues de la tradition réformée : « De quelle façon votre Église conçoit-elle, affirme-t-elle et exprime-t-elle qu’elle appartient à l’Église une, sainte, catholique et apostolique ? »
L’étude de ces questions permettrait de clarifier les rapports entre les Églises appartenant à la communauté du COE et les rapports qu’elles ont chacune avec le COE. Cela amènerait en outre ces Églises à réfléchir sur ce qu’implique l’obligation, pour les Églises membres du COE, de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit . »
L’Église catholique qui, nous le verrons plus loin, se considère elle aussi comme l’Église une, sainte et catholique, reconnaît cependant pleinement l’ecclésialité des Églises orthodoxes et partiellement celle des autres « communautés ecclésiales » comme les Églises vieille catholique ou anglicane. À la différence des Églises orthodoxes, l’Église catholique ne fait pas partie du COE : elle fait seulement partie depuis 1968 de la Commission « Foi et Constitution » du COE. La question ultime que nous retrouverons ultérieurement est celle-ci : la hiérarchie fait-elle partie de l’être de l’Église ou seulement de son bien-être ?

- L’articulation de la certitude d’être l’Église avec la reconnaissance d’éléments d’Église chez les autres chrétiens

Rappelons comment la conception catholique articule la certitude d’être l’Église du Credo et reconnaît les autres comme pouvant l’être :
« C’est là l’unique Église du Christ, dont nous professons dans le symbole l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité, cette Église que notre Sauveur, après sa résurrection, remit à Pierre pour qu’il en soit le pasteur (Jean 21, 17), qu’il lui confia, à lui et aux autres apôtres, pour la répandre et la diriger (cf. Mt 28, 18, etc.) et dont il a fait pour toujours la « colonne et le fondement de la vérité » (1 Timothée 3, 15). Cette Église comme société constituée et organisée en ce monde, c’est dans l’Église catholique qu’elle subsiste, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité se trouvent hors de sa sphère, éléments qui, appartenant proprement par le don de Dieu à l’Église du Christ, portent par eux-mêmes à l’unité catholique ». Ce subsistit in qui a donné des milliers de pages de commentaires, indique la prise en compte par l’Église catholique de l’existence en dehors d’elle de réalités ecclésiales, qu’elle les qualifie d’Églises sans restrictions pour les Églises orthodoxes et les anciennes Églises orientales et vieille catholique ou de Communautés ecclésiales pour les autres, sans vouloir faire une typologie exhaustive et sans dénier à ces communautés le droit de se comprendre comme Églises.

Pour discerner les étapes ultérieures du chemin vers l’unité visible, le pasteur Olav Fykse Tveit, secrétaire actuel du COE, propose aux Églises de réagir à l’étude publiée en 2013 par Foi et Constitution [1] intitulée l’Église vers une vision commune , texte qui fait suite au document Baptême, Eucharistie, Ministère de 1982. Ces textes sont des bornes milliaires du dialogue, ils n’ont pas un caractère définitif, ils doivent stimuler le dialogue, celui des théologiens mais aussi des chrétiens sensibilisés à l’œcuménisme. Quelle est la nature de l’Église ? Comment se déploie-t-elle dans le monde ? Quelle est sa mission ? Il ne s’agit pas de confronter des ecclésiologies toutes faites et a priori incompatibles, mais de scruter ensemble, dans la fidélité à nos traditions respectives, le mystère de l’Église, que tous nous confessons dans le Credo.
P. Jérôme Bascoul

[1L’Eglise vers une vision commune, Document Foi et Constitution, n° 214 édition papier Unité Chrétienne- FPF, ou consultable sur le site du COE.

Méditations et Prières

Horaire de messes
Faire un don
Trouver ma paroisse