Editorial du Père Bascoul - été 2019

Sur la visite ad limina apostolorum des évêques de l’Eglise de France à Rome ; et sur l’Eglise d’Ethiopie à Paris : deux aspects de l’Eglise. « En évoquant les évêques partant en pèlerinage à Rome et les chrétiens éthiopiens de Paris, c’est bien la condition pèlerine de l’Église qui me touche ».

Ad limina apostolorum
Dans l’Église catholique cette expression signifie la communion concrète entre le collège des évêques et le pape. En effet, chaque province ecclésiastique d’une nation se rend tous les cinq ans en pèlerinage sur la tombe des apôtres Pierre et Paul à Rome. Les évêques comme successeurs des apôtres sont solidairement responsables de l’annonce de l’Évangile et de la transmission fidèle du dépôt de la foi et du gouvernement de l’Église : « Parmi les différents ministères qui s’exercent dans l’Église depuis les premiers temps, la première place, au témoignage de la Tradition, appartient à la fonction de ceux qui, établis dans l’épiscopat, dont la ligne se continue depuis les origines (Tertullien), sont les instruments de transmission de la semence apostolique (Tertullien). Ainsi, selon le témoignage de saint Irénée, c’est la Tradition apostolique qui se manifeste et se conserve dans le monde entier par ceux que les Apôtres ont faits évêques et par leurs successeurs jusqu’à nous (Irénée) » (Constitution Lumen Gentium 20). La source de la sacramentalité de l’épiscopat comme le remet en lumière le concile Vatican II, c’est le choix des douze par le Christ. Si les évêques ne sont pas apôtres, car le temps apostolique est clos comme la Révélation, avec la mort du dernier apôtre, ils sont tous collégialement, et en communion avec l’évêque de Rome, les successeurs des apôtres et sont garants de l’apostolicité de l’Église. Voilà pourquoi la visite des évêques d’une province de l’Église catholique romaine se fait d’abord aux tombeaux des apôtres Pierre et Paul.

Le pape et le collège des évêques
L’Église catholique est consciente que l’épiscopat hiérarchique et personnel n’est pas exclusivement monarchique mais que l’aspect personnel se conjugue avec la collégialité. Historiquement, depuis le second millénaire, le pape a concentré en sa personne tout le gouvernement de l’Église, les grands conciles médiévaux de l’Occident chrétien étant convoqués, célébrés et promulgués en lois de par sa seule autorité. Pour autant, l’exercice du ministère pétrinien tel que le comprenait l’Église catholique n’était pas non plus solitaire. Historiquement l’institution pontificale paya le prix de cette concentration dans l’interminable querelle du sacerdoce et de l’Empire, dans les développements du conciliarisme et dans la fin des États pontificaux. Mais même privé de tout support territorial et rabaissé sur le plan politique, le pape ne renonça jamais à ses prérogatives en matière de gouvernement spirituel, comme il l’affirma au concile Vatican I. D’ailleurs, le second concile du Vatican ne renie pas le premier sur ce point quand il parle de l’autorité épiscopale et du rapport entre le collège des évêques et le souverain pontife : « Le collège ou corps épiscopal n’a d’autorité que si on l’entend comme uni au Pontife romain, successeur de Pierre, comme à son chef et sans préjudice pour le pouvoir du primat qui s’étend à tous, pasteurs et fidèles. En effet, le Pontife romain a sur l’Église, en vertu de sa charge de Vicaire du Christ et de Pasteur de toute l’Église, un pouvoir plénier, suprême et universel qu’il peut toujours exercer librement. » Le même paragraphe (n°23) de la Constitution conciliaire reconnaît le pouvoir propre de chaque évêque, puisqu’ils sont tous dans leurs Églises particulières les icônes du Bon Pasteur « Jésus-Christ pontife suprême ». Si pendant un millénaire, les chrétiens « étaient unis par la communion fraternelle dans la foi et la vie sacramentelle, le siège romain intervenant d’un commun accord, si des différends au sujet de la foi ou de la discipline s’élevaient entre elles » (décret Unitatis redintegratio n°14 repris dans Ut Unum sint n°96 de Saint Jean-Paul II), le pape Jean-Paul II demande aux autres confessions chrétiennes comment « chercher ensemble, les formes dans lesquelles (le ministère pétrinien) pourra réaliser un service d’amour reconnu par les uns et par les autres » (Ut unum sint n°95).

La communion
L’Église est un mystère de communion, sacramentel et affectif. C’est pour cela que l’impossibilité de communier entre chrétiens est un scandale et c’est aussi pour cela que le manque d’amour dans les communautés et pire les abus de ceux qui détiennent une autorité atteignent, non seulement les personnes mais le mystère lui-même. L’Église catholique a donc développé des moyens de communion : l’institution des conférences nationales d’évêques, la célébration de synodes locaux et l’institution du synode romain par Paul VI jusqu’à son évolution récente avec le pape François qui assume une possibilité d’expression d’opinions contradictoires, lors du synode sur la Famille, en rupture avec la pratique catholique d’unanimisme sur ce point. La visite ad limina des évêques catholiques d’une province constitue un moyen de communion moins connu. Il s’agit donc, après le ressourcement spirituel auprès des apôtres Pierre et Paul, de manifester la communion avec le Saint-Père et de lui permettre aussi d’exprimer sa sollicitude pour les Églises. Notons en passant que ce pèlerinage aux tombeaux des apôtres Pierre et Paul a pu aussi s’étendre avec les orthodoxes du patriarcat de Constantinople qui viennent habituellement en délégation au moment de la fête du martyr de Pierre et Paul le 29 juin, répondant à la visite d’un envoyé du pape pour la fête de saint André au Phanar.

Rendre compte de la mission
Pour les évêques catholiques, cette visite est aussi l’occasion de rendre compte de leur mission. Dans ce but, ils doivent adresser un rapport dont les chapitres sont préétablis et qui seront distribués aux différents dicastères six mois avant la visite et permettront de nourrir les rencontres de chaque évêque avec le cardinal de curie responsable des questions traités dans les différents chapitres du rapport. Concernant l’œcuménisme le rapport compte deux partie. La première comprend des données statistiques sur les chrétiens non-catholiques, ce qui en France est toujours difficile à obtenir, puisqu’il n’existe pas de statistiques disponibles selon ce critère d’appartenance religieuse. D’autres part comment comptabiliser les fidèles ? Sur le critère du seul baptême, du versement de la dîme ou du denier sur la pratique dominicale, la participation aux autres activités ecclésiales que celles du culte ? La seconde partie du rapport s’intéresse au respect et à l’estime des confessions chrétiennes non catholiques ou aux difficultés éventuelles présentes dans le diocèse. Ce qui compte - on le voit à travers la question - c’est bien que les relations soient fondées sur l’amitié. La concurrence ressentie comme agressive existe certainement mais comme le pape François s’en faisait l’écho « nous avons le devoir de discerner et de reconnaître la présence de l’Esprit-Saint dans ces communautés (pentecôtistes et évangéliques), en cherchant à construire avec elles des liens de fraternité authentiques. (…) en dépassant la méfiance réciproque, très souvent motivé par l’ignorance » [1] . On voit que ces rapports n’ont pas pour finalité de mettre en œuvre une stratégie catholique de conquête ou de reconquête contre les autres chrétiens, mais de nous donner les moyens d’être toujours authentiquement catholiques. Le reste de cette partie du rapport reprend les autres points présentés dans le Directoire pour l’Application des Principes et des Normes sur l’œcuménisme : on doit présenter l’organisation diocésaine ou nationale au service de l’unité des chrétiens avec sa structure, les activités déployées et la mise en œuvre de la formation à l’œcuménisme dans l’Église diocésaine, les initiatives en matière de la prière en commun, d’observance des normes concernant l’intercommunion et l’hospitalité eucharistique, la gestion de la pastorale des mariages mixtes. Enfin, le rapport doit présenter ce qui se fait en matière de collaboration œcuménique, de dialogue et de témoignage commun.

L’Église éthiopienne Tewahedo (Unie)
L’Église d’Éthiopie n’est pas uniquement une réalité exotique portée par la légende de sa fondation suite à la visite de la reine de Saba à Salomon, et réactualisée par le retour chez lui du fonctionnaire de la reine Candace après le cours d’exégèse donné par Philippe et son baptême consécutif. Cette Église est fière de ses origines juives à cause la reine de Saba venue consulter Salomon et bénéficier de sa sagesse, en la personne du roi légendaire Ménélik, fruit de cette rencontre. L’Éthiopie devient donc chrétienne au IVe siècle Il s’agit du royaume Axoum, puis une autre dynastie lui succède, celle dite des Zagoué avec le négus Lalibela (1190-1225), qui établit une capitale qui est comme une nouvelle Jérusalem par son urbanisme symbolique. Elle est connue dans le monde avec ses groupes d’églises excavées dans le tuf. Le royaume reprendra à son compte l’animal symbolique de la tribu de David le lion de Juda. L’Église d’Éthiopie a intégré dans sa liturgie, reçue de l’hellénisme byzantin via l’Église copte, des symboles vétérotestamentaires et des particularités comme la procession de la table d’autel (Tabot), représentant le Christ Rocher qui se déplace avec son peuple, porté sur la tête d’un prêtre, richement enveloppé de tissus chamarrés. L’Église d’Éthiopie a reçu la christologie de saint Cyrille d’Alexandrie « sur l’unique nature de Dieu Verbe incarné » qui servit de fer de lance contre la définition du concile de Chalcédoine sur les deux natures humaine et divine unies dans la Personne du Christ. Mais les éclaircissements et les dialogues théologiques récents ont depuis levé les malentendus. L’Église d’Éthiopie a reçu son autocéphalie du patriarcat d’Alexandrie (copte orthodoxe) en 1959 elle se dote alors d’un patriarche qui siège à Addis-Abeba, la capitale, fondée en 1886.

Histoire contemporaine
Après avoir été confrontée à la pression Arabe et islamique, l’Éthiopie doit affronter les offensives coloniales de l’Angleterre et de l’Italie au XIXe et XXe siècles. L’Éthiopie s’affranchit politiquement de l’Égypte en 1876 et de l’Italie vaincu elle aussi militairement en 1887 et qui reprendra ses initiatives coloniales en 1935 profitant de la passivité des autres puissances occidentales alors que l’Éthiopie fait partie de la Société des Nations depuis 1926. L’Éthiopie est dans le tracé des frontières qui sont celles de la dynastie salomonique, qui succède à celle du royaume de Gondar, avec entres autres les empereurs les plus marquants, Tewodos II (1855-1868) Ménélik II (1889-1913) et Hailé Sélassié (1926-1974). En 1855 elle intègre alors aussi l’Erythrée. Elle est un empire composé d’ethnies, réunis en différents royaumes ; l’Empereur est appelé Rois des rois, en langue amharique négus negest, les régions sont souvent isolées entre leurs montagnes et leurs hauts plateaux. Au XXe siècle deux souverains, Ménélik II et Hailé Sélassié, ont fait entrer l’Éthiopie dans la modernité en essayant de se protéger des appétits coloniaux des grandes puissances occidentales. Après la guerre, l’Éthiopie recouvre son indépendance, mais des crises régionales, la province musulmane limitrophe de la Somalie et l’Erythrée rattachée en 1941 et entrée en guerre contre Addis-Abeba de 1962 à 1993. Sur le plan social la légitimité de l’empereur s’érode, une junte militaire prend le contrôle du gouvernement en sauvegardant d’abord l’institution impériale jusqu’à son abolition en 1975, année où l’empereur meurt en prison. Le Derg, c’est-à-dire le gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste, après une purge sévère de l’ancienne aristocratie, instituait une dictature de 1974 à 1991.

Une Église persécutée, divisée et réunifiée
Le nouveau régime contraint le patriarche Merkorios à abdiquer ; il part s’installer au Kenya puis aux États-Unis et forme un synode alternatif. En janvier 2007, treize nouveaux évêques ont été ordonnés par l’abouna Merkorios et par quatre autres évêques. En 1992 le synode d’Addis-Abeba procéda alors à l’élection du nouveau patriarche Paulos. L’Église éthiopienne connaît donc un schisme avec deux synodes concurrents. Le patriarche Paulos meurt en 2012, en juillet 2018, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed en visite aux États-Unis annonce un accord entre l’Église orthodoxe officielle dirigée par le patriarche Mathias et les communautés chrétiennes de la diaspora fidèles au patriarche Merkorios. L’accord prévoit le retour du patriarche d’exil et lui garantit la conservation de son titre. Les deux patriarches résident à Addis-Abeba, mais il n’y a qu’un seul synode présidé par Mathias.

Une pluralité religieuse
L’Islam trouva en ses débuts un asile en Éthiopie, puis son influence poussa les chrétiens abyssins des côtes somaliennes et érythréennes vers l’intérieur du pays ; un tiers du pays est de musulman de tradition sunnite. Il y a une ville sainte, Harar, célèbre par son antiquité et le nombre de ses mosquées. Les Béta Israël (Maisons d’Israël), encore appelées Falashas, sont organisé par un ancien moine orthodoxe, les Écritures sont les mêmes que celles des chrétiens mais sans le Nouveau Testament ; la langue liturgique est celle de l’Église, à savoir, le guèze. Les fidèles ne connaissent ni l’hébreux ni le Talmud, mais ils célèbrent le sacrifice de la Pâque et adoptent l’étoile de David. Ces judaïsant ont pour 100 000 d’entre eux été transportés par pont aérien en 2009 en Israël ; pour l’orthodoxie juive ils ne sont pas juifs, mais les générations montantes se judaïsent. En 1621 les missionnaires jésuites convertissent au catholicisme l’empereur Sousényos mais cela provoque une guerre civile et aboutit à l’expulsion des jésuites en 1633. Le catholicisme romain représente moins d’un pour cent de la population, mais il y a eu la création d’un rite catholique éthiopien qui coexiste avec une hiérarchie catholique latine. Depuis les années soixante-dix les religieux spiritains sont à l’initiative de l’éthiopiennisation de la liturgie catholique et ont initiés une « démarche missionnaire œcuménique » dont ils reconnaissent eux-mêmes qu’elle ne fait pas l’unanimité dans l’Église catholique éthiopienne. La mission luthérienne à partir de 1954 a donné naissance à l’Église évangélique éthiopienne qui a pris le nom de Mekane Yesu (Maison de Jésus) et qui compte environ huit millions de fidèles. Les pentecôtistes sont aussi présents et actifs. L’Abyssinie est le berceau du christianisme noir africain, et une des seules régions africaines jamais colonisée, ni par les Arabes ni par les occidentaux, ce qui fait qu’elle a été à cause de ses origines mythiques le creuset d’un messianisme africain, le rastafarisme, bien connue par sa musique le reggae, que l’Église éthiopienne regarde avec méfiance.

De l’Abyssinie à Paris
En France, et en région parisienne en particulier, la situation de l’Église orthodoxe éthiopienne est celle d’une jeune diaspora en voie de constitution, ce qui veut dire qu’elle ne dispose pas de lieux de culte propres et qu’elle est donc hébergée de manière précaire dans des paroisses catholiques ou protestantes. L’abba Zedingil Nurbegin fut prêtre étudiant à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge, et chargé de s’occuper des éthiopiens. En juillet 2017 il est retourné au pays pour se faire consacrer évêque sous le nom d’abune Melketsedq pour le diocèse de Guragiez. Entre temps l’abba Woltdetensae Worken a déposé le 2 avril 2015 à la préfecture de Police de Paris les statuts de l’Église orthodoxe Tewahedo Éthiopienne Debre Gent Qedus Giorgis de France (l’Église est donc placée sous le patronage de Saint Georges). Le 30 avril 2019 l’abba Woltensae a été reçu avec Mgr Heryacos (Cyrille), le nouvel évêque éthiopien pour l’Europe de l’ouest, à l’archevêché de Paris ; le but de cette visite était de voir comment trouver des lieux de cultes pour l’Église éthiopienne en France. Actuellement les éthiopiens sont accueillis par le diocèse de Nanterre à Chatenay-Malabry, par le diocèse d’Evry à Athis-Mons, le diocèse de saint Denis accueille des Érythréens à Montreuil. À Paris c’est la paroisse EPUdF de l’église saint-Paul, boulevard Barbès, qui reçoit une quarantaine de fidèles mais doit laisser la place pour le culte de 10h30 ; la divine liturgie est donc célébrée de 7h00 à 9h45. Pour les grandes fêtes, on leur prête les paroisses catholiques de Notre-Dame-de- Clignancourt et de saint Denis-de-la-Chapelle. Mgr Heryacos dispose d’une vingtaine d’églises d’accueil en Allemagne, de huit en Italie dont deux à Rome, et de vingt et une implantations stables dans le Grand Londres.

Ce rocher, c’était le Christ
En évoquant les évêques partant en pèlerinage à Rome et les chrétiens éthiopiens de Paris, c’est bien la condition pèlerine de l’Église qui me touche. « Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. » (1 Corinthiens 10, 4). Les évêques de France sont porteurs des inquiétudes liées au contexte de la sécularisation et de la possibilité de faire entendre l’Évangile, dans une société qui s’en passe parfaitement, car la soif spirituelle de nos contemporains n’est pas, hier comme aujourd’hui, orientée vers la source qui jaillit du rocher. La petite diaspora éthiopienne connait à son niveau la précarité liée à la situation de l’étranger. La question pour tous n’est pas de savoir où nous allons, car sinon nous ne serions pas disciples du Christ, mais de savoir comment nous y allons ? C’est pourquoi il est important de nous souvenir que l’Église n’est jamais installée, même quand elle jouit, ici ou là, de tous les avantages institutionnels que les circonstances historiques peuvent balayer, le seul fondement solide c’est le rocher qui nous suit sur le chemin.
Père Jérôme Bascoul

[1Voir revue « Chrétiens en marche », janvier-mars 2019 n°141, p. 3 compte rendu rapporté de l’Osservatore Romano du 18 octobre 2018, p. 12 sur l’audience du pape donnée au CPPUC le 28 septembre 2018. Dans ce n° de Chrétiens en marche voir aussi p. le Compte rendu du colloque « Mission et prosélytisme » tenu à l’UCLY le 28 juin 2018.

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