En France, la communion orthodoxe à l’épreuve de la rupture : un article de La Croix

Plusieurs centaines d’orthodoxes se sont réunis à Sainte-Tulle pour le XVIe Congrès de la Fraternité Orthodoxe en Europe Occidentale, du 1er au 4 novembre. Dans un contexte de rupture entre les patriarcats de Moscou et Constantinople, ce Congrès a tenté de montrer que la fraternité inter-orthodoxe était toujours possible. Après l’article de La Croix, un note d’un membre de notre Bureau de Rédaction qui a assisté au rencontre.

Plusieurs centaines d’orthodoxes se sont réunis à Sainte-Tulle pour le XVIe Congrès de la Fraternité Orthodoxe en Europe Occidentale, du 1er au 4 novembre.
Dans un contexte de rupture entre les patriarcats de Moscou et Constantinople, ce Congrès a tenté de montrer que la fraternité inter-orthodoxe était toujours possible.

« Cher ami, vu que nous sommes en schisme, ai-je encore le droit de vous embrasser ? » La phrase est lancée avec un éclat de rire mais la plaisanterie est douce-amère. Au bar du complexe hôtelier de Sainte-Tulle, dans les Alpes de Haute Provence, c’est sur le ton de l’humour que beaucoup font le choix d’aborder la question qui les divise. « Ce qui se passe serait drôle si ça n’était pas dramatique », souffle un fidèle d’une paroisse parisienne. « Le mot que vous cherchez est ‘ridicule’ », corrige dans un sourire acide un prêtre qui a fait le déplacement de l’étranger.

Une ligne de fracture
La gêne est sensible parmi les quelques centaines de participants réunis du 1er au 4 novembre le XVIe Congrès de la Fraternité Orthodoxe en Europe Occidentale. Depuis que le Patriarche Kirill du Patriarcat de Moscou a interdit le 15 octobre aux fidèles de l’Église orthodoxe russe de communier avec ceux de l’Église orthodoxe de Constantinople, une ligne de fracture s’est imposée entre les membres de cette association visant depuis 1971 à promouvoir le dialogue entre les différentes Églises orthodoxes présentes en France.

Entre Moscou et Constantinople, le monde orthodoxe divisé
« C’est la première fois que notre organisation est confrontée à un problème interne aussi grave », déplore le père Jean Gueit, archiprêtre de la paroisse Saint Hermogène à Marseille, et membre historique de la Fraternité Orthodoxe, « Constantinople et Moscou sont les deux Patriarcats les plus importants dans la communauté orthodoxe de France, et nous sommes affligés par la violence de leur affrontement ».
« Si je vais à Marseille, je ne peux plus communier avec le père Jean, qui est mon ami depuis l’âge de 10 ans ! », s’indigne à la même table Nicolas Behr, fidèle de la paroisse parisienne Saint-Victor, rattachée au Patriarcat de Moscou, et ancien président de la Fraternité Orthodoxe. « Cette décision est un scandale à mes yeux, et les deux patriarches sont fautifs, poursuit-il, c’est la source d’une grande souffrance, elle crée des clivages au sein même de familles, certains ne peuvent même plus aller communier avec leurs parents ! »

En France, des communautés affectées
Fruit de tensions ecclésiologiques et géopolitiques autour de la reconnaissance par le Patriarcat de Constantinople de l’autocéphalie de l’Église ukrainienne (sous tutelle de Moscou depuis le XVIIe siècle), la rupture de communion se fait vivement sentir dans les communautés orthodoxes de France, où coexistent de nombreuses Églises différentes.
« C’est vraiment un problème propre à la diaspora, il y a une énorme diversité du fait de l’Histoire, et nous n’avons jamais eu de problème à aller prier dans d’autres paroisses », affirme Serge Zimine, chef de chœur de la paroisse Saint-Victor, qui pendant vingt ans a chanté un dimanche sur deux à la cathédrale de la rue Daru, rattachée au Patriarcat de Constantinople. « Ce problème pose la question du cléricalisme dans nos Églises », affirme Daniel Lossky, secrétaire général de la Fraternité Orthodoxe, « mais nous sommes là pour montrer que le dialogue est toujours possible malgré les tensions ».

Qui sont les orthodoxes aujourd’hui ?
Quelques ajustements ont néanmoins été nécessaires. Ainsi, c’est le métropolite Joseph, du Patriarcat de Roumanie, qui a célébré la liturgie au matin du 2 novembre pour permettre à tous de communier ensemble. « Une décision antérieure au 15 octobre, mais qui tombe bien », confie un organisateur. Présent à la liturgie, Mgr Nestor, de l’Église russe, n’a pas communié, mais a partagé le pain bénit avec son homologue Mgr Jean, du Patriarcat de Constantinople.

Des fidèles qui expriment leur douleur
Rajoutée tardivement au programme, une discussion publique très attendue s’est également tenue au soir du 2 novembre pour permettre aux fidèles d’exprimer leur douleur. « Je remercie le Seigneur d’avoir laissé mes parents mourir avant d’avoir à assister à cette rupture », a déclaré une fidèle lors d’une intervention vivement applaudie, « je vais désobéir au Patriarcat de Moscou, la communion est essentielle pour nos Églises affaiblies ».
Nombre de participants ont néanmoins déploré un temps de débat réduit au maximum, et l’absence de Mgr Nestor, qui s’est excusé au dernier moment, laissant Mgr Jean sans contradicteur. « Seul le point de vue de Constantinople a été présenté, ce n’était pas un dialogue », note une fidèle de l’Église russe, qui a l’intention de ne pas communier lors de la liturgie que célébrera Mgr Jean le 4 novembre. C’est donc au bar de l’hôtel, dans une atmosphère chaleureuse, que la discussion publique s’est poursuivie jusque tard dans la nuit, entrecoupée de toasts en russe et de chants religieux.
« Au moins les gens fraternisent encore en bonne intelligence ici, sourit le père Christophe d’Aloisio, venu de Bruxelles. Dans ma paroisse, certaines personnes ne se parlent déjà plus. »
Pierre Sautreuil, à Sainte-Tulle
Source : La Croix 03/11/2018

Note de la rédaction :
Au cours de cette réunion plusieurs intervenants se sont exprimés pour apporter aux congressistes des informations précises sur la situation de l’Eglise orthodoxe en Ukraine et pour les éclairer sur les raisons de la décision du patriarche Bartholomée. Cyrille Sollogoub, président de l’ACER-MJO (mouvement de jeunesse orthodoxe), a parlé des trois entités entre lesquelles se trouve divisée l’Eglise orthodoxe d’Ukraine

L’Eglise autonome d’Ukraine sous l’obédience du patriarcat de Moscou
C’est la seule Eglise qui soit canonique. Son origine remonte à l’an 1686 suite à la décision du patriarche œcuménique d’autoriser le patriarche de Moscou d’ordonner l’évêque de l’Eglise d’Ukraine. Toutefois dans la charte de transfert il était stipulé l’obligation de nommer en premier le patriarche œcuménique au moment de la célébration eucharistique, ce qui entrainait dès le début une ambiguïté.

Le patriarcat de Kiev
Sa création est liée à l’indépendance de l’Ukraine. Philarète Denisenko qui se trouvait à la tête de l’Eglise autonome d’Ukraine, nommé par le patriarche de Moscou, avait sollicité, au moment de l’indépendance, l’autocéphalie et, n’ayant pas reçu de réponse positive de Moscou, s’est auto proclamé primat d’un nouveau patriarcat de Kiev. Il a été anathémisé par Moscou en 1997

L’Eglise orthodoxe autocéphale d’Ukraine
L’apparition de cette Eglise est une conséquence de la révolution d’octobre entre les années 1917-1920. Elle s’est développée aux USA et aux Canada parmi les réfugiés. Il faut noter que les liens entre ces communautés de réfugiés à l’étranger avec le pays d’origine se sont maintenus jusqu’à présent.

Quel est le poids respectif de ces trois entités ?
Le ministère de la culture du gouvernement ukrainien a fourni au début 2018 les statistiques suivantes : sur 43 millions d’habitants il y a 72 pour cent de croyants, et sur 72 pour cent de croyants 67 pour cent sont orthodoxes.
Parmi les orthodoxes 42 pour cent se déclarent faisant partie du patriarcat de Kiev.
Notons que cette forte proportion est récente et liée à la révolution du Maïdan. Auparavant on estime à 10 pour cent les fidèles du patriarcat de Kiev. 35 pour cent ne précisent pas à qui ils appartiennent.
19 pour cent se déclarent du patriarcat de Moscou et moins de 1 pour cent se déclarent de l’Eglise ukrainienne.
En nombre de paroisses il y a : 12000 paroisses sous le patriarcat de Moscou et 5000 paroisses sous l’autorité de Philarète

Le théologien Michel Stavrou, professeur à l’Institut Saint Serge, a montré, en prenant l’exemple de la Bulgarie, les vicissitudes possibles de certaines Eglises autocéphales qui peuvent perdre leur statut puis le retrouver. L’octroi de l’autocéphalie se fait souvent en période de crise.
Ensuite Monseigneur Jean de Chariopolis, à la tête de l’archevêché de tradition russe en France et en Europe Occidentale et exarque du patriarcat de Constantinople, a rendu compte du synode tenu du premier au 3 septembre à Istanbul au cours duquel le patriarche Bartholomée s’est exprimé devant tout l’épiscopat du patriarcat. Il a parlé des difficultés de l’Eglise en Ukraine qui ne sont pas récentes, des demandes répétées qui lui ont été faites pour qu’il intervienne en tant que Patriarche œcuménique doté d’un droit d’appel, de sa tentative de discussion avec Moscou, enfin de la demande officielle du parlement ukrainien de l’octroi de l’autocéphalie, à laquelle il a répondu positivement
Danièle Gousseff

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